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Bénabar, musique de chambres

Festives R.T.T.

Souvent présenté comme un des moteurs de la "nouvelle chanson française" - mouvance récemment apparue au grand public et dont il reste à trouver une stricte cohérence musicale - Bénabar endosse également le rôle de continuateur d’une certaine tradition propre aux chansonniers de l’Hexagone. Synthèse annoncée des références et du dynamisme créatif, il affronte le reproche de consensualité en se livrant avec générosité sur scène, tout en revendiquant l’envergure modeste de sa musique.


Bénabar reste indissociable, dans le discours médiatique, de la "nouvelle chanson française". Pourtant, rejoignant en cela les autres membres du mouvement, il rappelle à l’envi qu’hormis une nouvelle génération de chanteurs français, cette catégorie ne représente rien de musicalement cohérent.

A écouter ses mélodies légères et son écriture imagée, on perçoit, sinon un "univers", au moins un style, constellation de références et d’imageries. En cela, ainsi que par son positionnement - et ce qu’il finit par avoir d’artificiel - (JPEG) "contre" le système industrialo-marketeux, ses codes, ses figures imposées, que Bénabar s’ingénie à détourner en parodiant la chanson d’amour quasi-indispensable - "Le Slow" ("J’aurais voulu faire des rimes en "our" sur un grand piano blanc [...]Que je copie une mélodie, sans que ça se voit trop[...]C’est pas une chanson d’amour/C’est une parodie/Comme un cheval qui court/Qui sourit à la vie") - ou la célébration d’un heureux évènement familial, souvent occasion de sensibleries larmoyantes - "La berceuse" (Où l’on entend un "Putain mais dors, bordel !" intimé jusqu’à l’épuisement), enfin par la prégnance de la scène comme élément fondamental de son parcours, le petit trentenaire parait pouvoir donner, bien malgré lui, une définition de la "Nouvelle Chanson Française" [1].

Surtout, traquer chez l’auteur-compositeur-interprète les concordances et distinctions d’avec un mouvement dans lequel on voudrait l’englober, ce serait esquiver son originalité : on préfera ici dépeindre l’individualité artistique, son cheminement, ses éclats et ses failles.

Petits jours sans Grand Soir

D’un passé dans le cinéma, Bénabar a gardé un penchant pour la mise en scène. Cette permanence compose sans doute l’une des clés de son succès : difficile de déceler dans ses mélodies entraînantes, dans les situations quotidiennes qu’il décrit, l’ombre d’une idéologie, d’un message métaphorique subversif ou revendicatif. Le plus souvent, il ne s’agit bien que d’humains que l’observateur nous croque, non plus l’humain dans ce qu’il a de grand ou de vil, l’humain dont on a fait des mythes ; mais l’humain dans la banalité du quotidien, anonyme, routinier, tour à tour cocasse puis décevant. L’humain des films de Claude Sautet, aussi, dont il reconnaît l’influence : Claude Sautet, souvent taxé de "sociologisme" par la critique, derrière un regard sur les évolutions de la société, ses pratiques et ses codes, dévoilait surtout les relations humaines de ses personnages et affirmait que "Si la vie passe dans un film, le film est bon. Si la vie ne passe pas, on peut faire tout ce qu’on veut, c’est très mauvais". On pourrait facilement attribuer la citation au chanteur, tant les ressemblances entre les choix artistiques des deux hommes sont flagrantes. Résonnance possible aussi avec un certain duo Bacri-Jaoui, sidéré par l’humain et sa malléabilité, un humain toujours un peu pareil toutefois, en cocooning bourgeois dans sa perte de justesse.

(JPEG)
Un clown chez Fellini (La Strada, 1954)

Ainsi, les chansons de l’artiste s’écoutent comme des scénarii : portraits anonymes aux détails fourmillants, composés comme autant de mouvements, travellings et plans de coupe alternés, l’aspect visuel de l’écriture est incontournable. Encore une fois, celle-ci se présente comme un pur témoignage, sans gloire ni condamnation, ou trop triviales pour qu’on les considère avec gravité. Les hommes auraient-il perdu ici la grandeur que leur attribuaient les néo-réalistes italiens ? Toujours est-il que cette absence de jugement, de prise de position, ou plutôt, leur isolement au sein de certaines chansons, a de quoi déstabiliser celui qui attendrait de Bénabar les quatre vérités de la société. Certes, le ton est parfois grinçant, parfois amer ("Saturne", ou l’univers social parisien). Mais le plus souvent, il s’agit bien de dépeindre les mœurs de ses pittoresques contemporains, peinture dénuée de revendication, donc. Si conclure à une absence de sens critique chez le chanteur serait sans doute hâtif, il n’empêche que Renaud, une influence prépondérante chez Bénabar, distillait la protestation avec plus de verve, et sans attendre de ce dernier la rage d’un Ferré, on serait tenté d’imaginer chez lui la critique douce-amer de Jacques Dutronc, non embarrassé du dandysme qui pouvait le caractériser : ce serait se méprendre sur les intentions du jeune trentenaire, et juger son savoir-faire à l’aune d’une tradition qui ne permettrait pas d’apprécier pleinement son talent.

En réalité, il y a sûrement plus de Prévert, de Brassens ou Souchon chez Bénabar : de grands rêveurs, dont le style fluide et la poésie légère, avare en abstractions mais généreuse en descriptions habiles de leur environnement résonnent dans les petits portraits et descriptions fouillées d’un univers dans lequel une certaine génération se reconnaît facilement. La facilité est d’ailleurs sans doute ce qui caractérise le plus simplement ce jeune auteur-compositeur-interprète, tant dans son parcours que dans sa volonté de faire des chansons "qui se chantent sous la douche", faites du et pour le quotidien. Si l’on s’angoisse de ne plus parler de soi qu’à soi, d’exagérer l’égocentrisme jusqu’à se refermer uniquement sur ses propres références et expériences, on identifie rarement l’extrême inverse, qui pourrait pourtant menacer une telle entreprise ; parler autant à tout le monde, parce qu’on ne dit plus rien. Parce que la modestie formelle, faite d’explosions cuivrées, de voix traînantes et de mélodies pétillantes, qui s’associait au charme trivial et au rythme imprévisible de nos petites histoires insensées, s’emphase, s’assagit, et qu’au lieu de nous agiter, elle nous charme : ce n’est plus alors le quotidien que la musique intègre, mais le mobilier. "Miroir amoureux", pour reprendre le parolier, de nos déambulations modestes, finalement exutoire à un narcissisme consensuel. Il manque souvent de poésie dans ces portraits acidulés, et l’on attend parfois un souffle plus puissant que celui du cynisme édulcoré pour adhérer aux personnages, et à travers eux aux richesses inépuisables du genre humain, unique matériau de l’auteur. En attendant, on peut apprécier chez Bénabar le sens du dialogue et du décor : en bon amateur du cirque (Bénabar étant le verlan de Barnabé, le clown), il est habile à reproduire chez nous le fossé qui sépare le masque étincelant - et parfois aveuglant - des représentations publiques et le triste, le sordide, du cirque routinier de nos existences.

Fanfaronnades

Comment prendre une fanfare au sérieux ? L’accord de la batterie et de l’accordéon, secondé par les trompettes, trombone et autres possède un charme vieillot, gentiment désuet, qui s’alliait impeccablement au portrait de famille sarcastique ("La Petite Monnaie") ou au (JPEG) conte déjanté ("Mélanie Patterson"). Mais alors que Bénabar abandonnait l’humour gouailleur de son premier album, La Petite Monnaie (1997) pour plus de solennité, il faisait évoluer ses choix musicaux : en allongeant le souffle des cuivres, leur donnant une tenue plus imposante et majestueuse, ou en les remplaçant par des cordes. Chercher dans ce mouvement une certaine diversité, c’était aussi s’imposer la reconquête d’un public tout acquis au son de ses débuts, divertissant et festif ; mais il suffit de reprendre ses premières paroles pour considérer ce surplus de douceur comme une voie esquissée dès le départ. Si ses préoccupations textuelles restent les mêmes (l’âge, les déconvenues amoureuses, l’amitié...), on perçoit entre ses trois albums une évolution évidente en termes de "ton". Ainsi, alors que l’âge s’aborde dans le premier par le biais de "L’Adolescente", dans le second à travers la "crise de la quarantaine" ("Porcelaine"), le dernier donne à entendre les angoisses d’une antique "Coquette" aux accents goyesques [2] et d’un nouveau retraité, "René" : le verbe y gagne en douceur et en mélancolie - on ne badine pas avec les anciens. Symptôme révélateur de la quête de maturité d’un clown ; de la farce burlesque, on passe au rire jaune, noir, bref on saupoudre l’imitation de mélancolie, dans l’espoir de figurer avec plus de profondeur les angoisses de ses personnages en quête d’ampleur. Transition qui présente le risque de la lourdeur, notamment lorsqu’on s’essaie au travestissement respectueux ("Je suis de celles"), mais qui permet aussi d’accéder à plus d’intimité, en quittant la sphère terrestre des existences dans "La station Mir", réjouissante réussite de ce dernier disque où l’on croit parfois résonner des échos nougariens dans un instant de fêlure, voix feutrée-voix brisée, là où le chanteur peut maintenant nous surprendre. Concilier ce ton avec l’explosivité des scènes bénabariennes est un défi généreusement relevé, mais on osera se hasarder à proposer la "musicomédie", "prétexte à fariboles chorégraphiques, déhanchements musicaux et violentes tambourinades, comme dispositif scénique pertinent, non plus cache-sexe de la mélancolie intimiste et doucereuse déployée en chansons par l’artiste, mais théâtralisation de ce que pourrait aussi bien être le Voyage bénabarien : une recherche assumée du rire en chanson, révélateur d’intelligence autant que d’humanité. L’ellipse absurde de la vie, celle qui nous fait rire, n’a rien de méprisable, et c’est abusivement qu’elle serait reléguée au rang de la trivialité ou du vice.

Bénabar sur scène est un instant festif et réjouissant désormais reproduit partout en France, et qui s’offre les honneurs d’un DVD, Live au Grand Rex. On y assiste à l’efficacité de la mécanique, faite d’une alternance entre accélérations rythmées et recueillement sentimental (avec ce que l’enchaînement entre les deux peut avoir de périlleux), mais aussi à la démonstration du show-man qu’est Bénabar, toujours prêt à esquisser une danse proche de traditions tribales, les bras en avion devant la batterie, et à relancer ses musiciens eux aussi largement à la hauteur. Décor de chapiteau, ambiance dansante et bon enfant : les concerts du chanteur sont des réussites renouvelées qui participent largement à son succès d’albums. Le fossé redoutable entre l’enregistrement posé, travaillé, de nouvelles mélodies, et l’interprétation éphémère et spectaculaire de celles-ci sur scène est franchi avec une remarquable aisance, et la souplesse de la récitation, alliée à des variations mélodiques, participe à ces succès. Les cuivres et une batterie enthousiaste enflamment les salles avec entrain, les musiciens tentent deux pas chorégraphiés dans l’hilarité générale, rallumée par les sketchs d’un auteur qui n’hésite pas à bousculer ses propres textes, s’évitant par là une certaine "installation" : le concert est une reconquête récurrente de son propre public, qui impose de refuser l’ordre et les habitudes. Les albums, eux, ont peut-être à regretter leur fixité, toujours est-il qu’ils imposent une gestion différente de l’interprétation, gestion qui se prête moins à la dynamique Bénabarienne - on pourrait même considérer que le studio a apprivoisé le compositeur et non l’inverse, lui imposant certaines voies nuisibles à l’expression de ce qu’il possédait de fraîcheur ... Le défi de la reconversion, qui pourrait bien préoccuper ses personnages englués dans le réel, se présente désormais à l’auteur ; verbe de velours ou rythmes de feu, à Bénabar de trouver ses voie(x).

Bénabar, désormais valeur intégrée au cercle musicalo-médiatique français - avec l’écriture entre autres de textes pour Gérard Darmon se lançant dans la chanson, pour Juliette Gréco, de la musique d’un film (Madame Edouard de Nadine Monfils) - risque-t-il de perdre la légèreté burlesque qui le caractérisait, et de se transformer en chanteur de charme ? Il faut espérer qu’il soit inspiré à nouveau par la petitesse de nos "Dramelets", dont l’étroitesse, à condition de ne pas l’emphaser, n’a rien de déshonorante.

par Antoine Soubrier
Article mis en ligne le 5 juillet 2005

[1] dont on se sera essayé à dévoiler les enjeux en cernant les contours dans l’article-souche du dossier consacré

[2] rappelant Les Vieilles ou le Temps (1808-1812) du peintre espagnol, qui elles aussi mettent en scène, de façon amère, le miroir et le temps, ou Narcisse et la vie


- Le site officiel de Bénabar : www.benabar.com (photos, actualité, textes de chansons et quelques clips)
- Trois albums, et un album live : La Petite Monnaie de Bénabar et associés, 1997. Bénabar, 2001, Les Risques du métier, 2003, Live au Grand Rex, 2004.
- Crédit photo (photo de concert) : Pierre Wetzel - www.e-photographie.net

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