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I’’S

Triangles amoureux et petites culottes

Tout commence lors du début de la seconde année au lycée d’Ichitaka, un jeune adolescent sans histoire, mignon mais sans plus. Il est amoureux de Iori, une fille de sa classe... qui vient de poser en maillot de bain pour un magazine ! Attraction du lycée, cette charmante égérie est de surcroît la vedette du club de théâtre, fameux, de l’établissement. A priori, rien ne devrait pouvoir réunir le destin du banal Ichitaka Seto et de l’éblouissante Iori...


...Mais voilà, Katsura décide de les pousser l’un vers l’autre par la grâce d’un professeur barbu, qui les associe pour organiser la fête d’accueil des nouveaux élèves du lycée. A ce moment, Iori confie à Itchy (pour les intimes) un cahier de brouillon, appelé I’S pour symboliser l’union de leur initiales communes.

(JPEG)La suite des quinze volumes d’I’’S est composée de multiples rebondissements, articulés autour du quotidien de la vie lycéenne, ainsi que des émois du jeune Ichitaka. La situation est compliquée, en particulier par l’arrivée d’Itsuki, amie d’enfance d’Ichitaka (et dont l’initiale explique le double pluriel sur le I de I’’S). S’attarder à ces rebondissements n’apporte rien. En revanche, interroger les raisons de leur succès, ainsi que la mécanique qui porte I’’S s’avère bien plus fructueux.

Un shônen sentimental mené bon train !

I’’S est un shônen, et en tant que tel conçu pour séduire un public d’adolescents lecteurs. La mise en scène joue sur l’identification du lecteur au héros, Ichitaka. Celui-ci est tout ce qu’il y a de plus commun : un jeune garçon banal, timide avec les filles, et qui rêve de sortir avec l’égérie du lycée. Entourrez-le de quelques amis, parfaits faire-valoirs : Tératani, un gars moche et en apparence sûr de lui, tient le rôle du confident.

(JPEG)Le premier ressort de la série est de donner corps à l’improbable : Ichitaka se trouve en position d’attirer l’attention, et de séduire Iori, suite à une série de quiproquos... et à une complaisance pour le moins étrange de la part de la jeune fille (dont on comprend vite qu’elle a aussi craqué sur Itchy).

Le second ressort réside dans la maladresse toute adolescente des protagonistes à réaliser leurs désirs. D’occasions manquées, en rythmes discordants, ou face à des circonstances extérieures défavorables, le couple Iori-Itchy est sans cesse reporté. Et une fois formé, la carrière d’Idole [1] d’Iori interdit au couple de se réaliser au grand jour.

Le troisième ressort est une esquisse de tableau des sentiments à l’adolescence. Lorsqu’on débarasse I’’S de sa couche superficielle de situations gagesques, et de quiproquos ridicules, la série est empreinte d’une certaine justesse dans ce registre. Cela se manifeste en particulier dans la partie finale, lorsque Itchy, enfin parvenu à former un couple avec Iori, s’interroge sur leur relation. Il s’aperçoit qu’ils suivent l’un et l’autre des chemins différents, et questionne sérieusement son rêve de lycéen de sortir avec une fille belle et populaire. Avec quelques situations et gestes manqués, ce passage montre enfin un peu d’authenticité, et ajoute à I’’S un peu d’épaisseur.

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Le triangle amoureux.

Passage obligé dans le shônen sentimental, le triangle amoureux est un moteur narratif plus vieux que le monde. Katsura en joue dans sa narration, mais jamais de manière directe.

(JPEG)Le premier triangle amoureux est celui des I : Itchy, Iori et Itsuki. Cependant, le dernier personnage n’entre jamais véritablement dans le jeu. On comprend vite qu’elle est amoureuse d’Itchy, mais aime également celui-ci en tant que "grand-frère", car c’est plus ou moins ce qu’il représente pour elle. Elle se trouve donc rapidement jouer le rôle de la confidente. A plusieurs reprises, le coeur d’Itchy incline pour elle, mais jamais ne succombe totalement. Bref, Itsuki est surtout l’occasion d’attermoiements, plus ou moins crédibles pour le lecteur, qui devine sans peine que le couple Iori-Itchy demeure le pilier de l’histoire.

(JPEG)Aussi, Itsuki finit-elle par disparaître. Elle va être remplacée, dans le rôle de rivale d’Iori, par la voisine d’Itchy, devenu étudiant habitant seul. Avec cette jeune fille se noue un nouveau triangle amoureux virtuel. Itchy, en proie à la crise que traverse sa relation avec Iori, passe de plus en plus de temps avec sa voisine. Celle-ci a un copain qui la néglige, et Itchy devient son confident. L’occasion pour lui de nouer une relation qui ne repose pas sur le fantasme, mais sur l’échange et la discussion. Rapprochés par le point commun d’avoir chacun une histoire qui bat de l’aile, ils sont à deux doigts de tomber dans les bras l’un de l’autre, mais finalement, la rivale d’Iori s’évapore également.

Dans ces deux cas, on ne sait si l’on véritablement parler de triangle. En effet, Iori, troisième sommet, se montre remarquablement passive. Dans le premier cas, persuadée qu’Itsuki est la copine d’Itchy, elle ne cherche pas à le séduire, et le pousse vers Itsuki, plutôt. Dans le second cas, toute à sa carrière, elle ignore ce qui se passe. Iori est la personnification du fantasme, thème cher à Katsura. Ce statut se manifeste dans sa grande passivité à tous les moments de sa relation en construction. Elle rend donc inopérants ces triangles, qui s’achèvent de manière artificielle, par la disparition subite de rivales, pourtant mieux armées qu’Iori pour emporter le coeur d’Itchy. (JPEG)Est-ce à dire que I’’S véhicule l’idée que rien ne peut surmonter la puissance du fantasme et du désir ? C’est extrapoler une série qui, si elle véhicule une certaine vision du monde et de l’adolescence, n’est pas pour autant empreinte d’un message raisonné.

On peut également citer les relations triangulaires annexes : Celle entre Tératani, Itsuki et Itchy, qui forme également un triangle virtuel, où Tératani est le maillon faible, puisqu’à aucun moment il n’entre en ligne de compte pour Itsuki. Ou encore le triangle Koshinae-Itchy et le prof barbu... où cette fois Itchy est le maillon faible, puisqu’il n’est pas homosexuel. On peut y ajouter d’autres passages. Ces triangles, commes les deux décortiqués ci-dessus, ont la particularité de ne jamais exister réellement, l’un des sommets se caractérisant par son artificialité par rapport à la relation qui unit les deux autres.

Le fan-service... des fans très largement servis !

(JPEG)I’’S ne doit pas son succès qu’à la construction du scénario, ou aux situations crispantes, mais attachantes, qu’il met en scène. En bon shônen, il s’attaque à séduire sa cible : les jeunes adolescents. On l’a vu, d’une part, cela passe par un héros suffisemment consensuel et commun pour favoriser une identification de la part du lecteur. Et sur cette identification, vient se greffer une improbable histoire sentimentale. A cette recette s’en attache une autre beaucoup plus directe : le fan-service [2]. Cela peut prendre la forme de violence gratuite par des combats à rallonge, mais également, de manière plus classique, d’une multiplication de scènes où se dévoilent des culottes, des seins, ou des scènes coquines suggérées. Les plans sur les dessous intimes de toutes les filles d’I’’S ne sont pas mégottés. On voit même ces jeunes femmes dans des positions les plus osées... par le truchement de l’imaginaire très cru du jeune Itchy.

Si I’’S peut revendiquer de mettre en scène des adolescents mâles d’une quinzaine d’année, donc largement attiré par le sujet, il est indéniable que ce manga abonde dans ce sens avec une complaisance non dissimulée, et une volonté de vendre de la culotte à bas prix qui ne fleure pas vraiment bon.

Cette habitude, pas à la gloire du genre, fait d’I’’S un archétype d’un certain genre de shônen sentimentaux. On retrouve dans les oeuvres d’Amakatsu [3] le même fan-service, même s’il nettement moins cru qu’il ne peut parfois l’être dans I’’S. Si cet aspect superficiel d’I’’S peut apporter une touche parfois humoristique, ou manifester la tension sexuelle qui se dégage de certaines situations avec une certaine vraisemblance, il n’en demeure pas moins qu’il est, le plus souvent, utilisé sans parcimonie, et avec une générosité très prompte à servir l’adolescent en manque, ou le lolikon [4] égaré du côté de ce shônen. Des objets de fantasmes, à l’objet principal du fantasme dans la série, à savoir Iori, il n’y a finalement que peu de distance :

Vision de la femme, ou incarnation du fantasme : la figure ambigue d’Iori.

(JPEG)Personnage de manga parmi les plus populaires, régulièrement citée lorsqu’il s’agit de classer les plus jolies ou sexy des héroïnes, Iori est une figure qu’on pourrait penser remarquable. Cependant, son charme est celui de la plastique, il n’est pas celui de l’attitude, ou du caractère. Cela colle parfaitement avec le rôle qui lui est attribué dans le cadre d’I’’S. Elle incarne le fantasme du collégien moyen, la fille à la fois belle, et populaire. Katsura a fait d’elle un fantasme au sens plein du terme, c’est à dire non pas uniquement un objet de désir, mais une image à tous les points de vue. Iori est une femme qui n’existe pas vraiment, elle est la sécrétion de l’imaginaire d’Itchy projeté dans la réalité. Dans le processus fantasmagorique, le désir est véhiculé par une image qui est faite de quelqu’un, et qui se substitue à la réalité complexe de cette personne. Iori n’a pas de réalité en dehors du fantasme qu’elle représente pour Itchy.

D’ailleurs, dès lors qu’Itchy commence à nouer une relation avec une autre fille, que ce soit Itsuki ou sa voisine, Iori se trouve à chaque fois en retrait, et n’intervient pas. Elle ne s’intéresse à Itchy que lorsque la place est libre. En cela, particulièrement, elle est image, ou fantasme. Elle est une fille qui existe au rythme des désirs d’Itchy.

On pourrait être tenté de penser que, au travers du club de théâtre, ou de sa carrière d’actrice, Iori se met enfin à exister à part entière. Mais ça n’est pas complètement vrai. Elle est de nouveau le fantasme d’Itchy. Celui-ci est doté d’un instinct qui contredit son bonheur et ses réussites sentimentales. Dès lors qu’il est en couple avec Iori, il faut que, inconsciemment, il restitue l’obstacle qu’il était pour lui-même avant que ne se forme le couple. De "monsieur l’inversé", on passe donc à "monsieur le complexé", qui se sent inférieur et indigne de la jeune Idole en train de naître.

Mais, on rétorquera que Itchy ne décide pas de si Iori devient ou non une Idole, ou de la carrière de celle-ci. Faux, dans la mesure où le scénario est en fait le fruit de l’esprit d’Itchy, c’est une progression mentale, intérieure et rêvée, qui s’étire en explorant les complexes, les peurs et les attentes de cet adolescent moyen. C’est ce qui fait d’I’’S un manga fondamentalement construit pour séduire son public cible. D’ailleurs, la meilleure preuve en est que, dans un monde objectif, et non dirigé par la sensibilité d’Itchy, Iori serait sans doute sortie avec un gars plus brillant au cours de ses années de lycée... puis aurait largué ledit gars alors que sa carrière d’Idole commençait, et que l’impossibilité de mener à bien une relation dans ce cadre se faisait de plus en plus sensible. Or Iori revient toujours, satisfaisant les désirs secrets d’Itchy, qui se sent de lui-même incapable de surmonter les obstacles à sa relation, mais qui attend du destin qu’il règle tout pour le mieux dans son intérêt. D’ailleurs, la première fin d’I’’S pousse la symbolique du fantasme et du rêve beaucoup plus loin, en réduisant cette histoire à un long rêve, ce qui lui donne tout son sens et sa force. La seconde fin, qui satisfait tous les désirs et s’offre comme un happy end, est aussi une fin rêvée, mais simplement symboliquement. Aussi, elle se présente avec beaucoup moins de force et de percussion.

I’’S, simple soap, ou exploration de l’immaginaire adolescent ?

(JPEG)Le projet d’I’’S semble ambitieux, une fois analysé sous l’angle du rêve, et du fantasme. Iori donne une clef de lecture intéressante, mais parfaitement insuffisante. En effet, l’autre élément de la romance, Itchy, se montre un héros de fiction aussi pathétique et sec que peut l’être le lycéen qu’il est. Il n’offre aucune complexité, ses instincts, ses envies, sa manière d’être son une collection de cliché de ce que peut (doit ?) être l’adolescent moyen. Et du Japon à la France, Itchy est compréhensible. Même chez nous, il fait figure d’individu très commun. Dès lors, ses fantasmes, ses peurs, ses attentes, qui sont les moteurs de l’histoire, sont bien plats et trop attendus pour susciter de l’intérêt.

On le comprend dans l’optique où il s’agit de séduire le lecteur. Plus Itchy se montre neutre et commun, plus le panel touché risque d’être large. Plus son attitude résulte de clichés, plus il y a de chance que chacun s’y reconnaisse au moins à un petit degré. Cependant, ce pari empêche que soit proposé à travers I’’S une vision de l’adolescence, de ses rêves et de ses tourments. L’angle d’entrée dans la matière est trop large, trop lache, pour qu’il vaille quelque chose. Il ne reste dès lors à I’’S que l’identification que font ses lecteurs par rapport au héros, et ses petites situations, brulesques ou crispantes, qui font rebondir d’étape en étape cette médiocre carte du tendre que parcourent Itchy et Iori.

Le mécanisme d’I’’S n’est en rien différent d’une série TV soap bon marché : identification des lecteurs aux héros, et la sempiternelle question du "vont-ils sortir ensemble ?"


A propos du fan-service, voir cet édito mangaverse dédié au sujet, signé welcomecharles.

Et découvrez cet article Mangajima qui décortique les moeurs japonaises à partir d’I’’S

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 17 janvier 2005

[1] Idole : jeune fille star au Japon, qui chante, ou joue dans des films, voire parfois fait les deux. Nos Lories et autres Alysées...

[2] Le fan-service désigne, dans le manga, la propention qu’à l’auteur à ajouter des éléments parfaitement inutiles qui sont là uniquement pour satisfaire les appétits sensuels de son lecteur

[3] Love Hina, Magister Negi, AI non stop, toutes publiées en France par Pika

[4] lolikon : contraction de lolita complex, désigne un homme d’âge mur qui fantasme sur les collégiennes et lycéennes, en particulier quand elles sont en uniforme.

mangaka : Katsura Masakazu

studio : K2R

Editeur : Suheisha (1997)

Editeur (France) : Tonkam

Nombre de volumes : 15 volumes noir et blanc, tous publiés par Tonkam.

Genre : Shônen sentimental

Style : fan-service à foison

Pour en savoir plus sur Katsura, je vous recommande sa fiche mangaka sur mangaverse

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