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Villa Vortex, de Maurice G. Dantec

Après s’être perdu, quatre ans durant, dans les méandres de la pataphysique post-moderne, l’enfant rebelle de la littérature française renoue avec ses anciennes amours : retour vers le futur du roman cyber-punk avec Villa Vortex, chronique déjantée de l’Apocalypse du monde occidental, où le World Trade Center entraîne dans sa chute ce qui restait de conscience dans la fiction, et de science dans l’artillerie neuronale de Maurice G. Dantec.


Si le 11 septembre a porté un coup dur à la littérature occidentale, il est moins imputable à l’activisme de ses détracteurs qu’au masochisme de certains de ses promoteurs, qui, investis soudain d’une mission néo-christique, et par solidarité sans doute avec les martyrs new-yorkais, se sentent forcés d’atteindre le ground-zero de la littérature, organisant à cet effet un sabotage intellectuel digne des plus grands autodafés. Deux ans bientôt après la catastrophe, voilà que Maurice G.Dantec s’intronise général en chef de cette armée de romanciers kamikazes, et fait de sa Villa Vortex le QG de tous les délires paranoïaques et flagellations millénaristes du moment.

C’est donc sans grande surprise le 11 septembre 2001 que débute la nouvelle saga pléthorique de Maurice G. Dantec. Ce jour-là, qui fut, nous dit-on, "le-Dernier-Jour-du-Monde-tel-que-nous-l’avions-connu", l’inspecteur Kermal, enquêteur à Créteil, décroche son téléphone qui lui explose au visage. Mi-mort mi-vif, mi-démon mi-zombie, ce narrateur du troisième type, témoin de la Fin des Temps et de la Mort de l’Homme, nous entraîne alors sans ménagement dans une rétrospective philosophico-politique des moments forts de l’histoire du bâtiment fin de siècle, de l’effondrement des Tours Jumelles à la chute du Mur de Berlin. Amas de béton en série dont émergent, improbable alchimie, des serial killers au cœur de pierre, schizophrènes transgéniques ou cyborgs paranoïaques, tous unis sous la bannière du Fascisme Universel, pulsion de mort du monde moderne, raz-de-marée noir prêt à virer au rouge, pour un ultime et fratricide bain de sang. Au final et pour faire bref, ce qui n’est pas du goût de Dantec, tout se passe comme si les héros de Babylon Babies, galvanisés par la lecture du Théâtre des opérations, s’essayaient à mettre en œuvre ses prophéties assommantes, au cours d’une partie de paint-ball, dans les jardins de la Villa Vortex.

Du reste, réduire l’œuvre de Dantec à la genèse d’un amalgame n’est pas vraiment faire à l’auteur un procès d’intention. Lui-même le revendique, qui déclare dans un entretien pour Gallimard s’être essayé au "roman-total" (sans doute un avatar du roman de gare, distribué dans les stations service du même nom, à présent que la voiture a supplanté le train), et ne voir au passage "aucune autre issue à un écrivain d’après Hiroshima et Auschwitz sinon renouer avec une forme d’écriture ésotérique, une narration-monde, une littérature expérimentale dont le sujet est la fin de l’Homme". Et de se réclamer ensuite, sur fond de mystique oecuménique et de troisième guerre mondiale, de Primo Levi en personne, pour, comme lui, "porter témoignage, y compris sur ce qui ne peut être dit, pour cause d’inhumanité extrême, ou par décision tacite des écrivains, qui refusent aujourd’hui de mourir pour laisser s’exprimer la voix de ceux qui furent, sont, ou vont être "engloutis"". De sorte que l’on hésiterait presque, sous peine de négationnisme littéraire, à souligner l’indigeste indigence des propos ici tenus : belle performance de Dantec que de renverser la charge du fascisme au détriment de ses détracteurs, et au profit d’une fiction plus hystérique qu’historique, dont la valeur de "témoignage" laisse en tout cas à désirer.

Que les écrivains du nouveau millénaire entrent en résistance, voilà une cause qu’on se doit d’encourager. Que Dantec s’en prévale pour rompre ce "pacte tacite" qui consiste à se taire quand on n’a rien à écrire, voilà un effet secondaire qu’on ne peut, en revanche, que déplorer.

par A. B.
Article mis en ligne le 29 novembre 2005