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A quoi bon Costes ?

Mille pardons aux militants de tout poil de l’humanité correcte. Vous avez raison, Jean-Louis Costes est ignoble et le défendre sûrement inexcusable. Mais voyez-vous, c’est si bas du front de le rejeter en bloc, sans chercher plus loin que le bout du nez du tolérant démocratique béta, que je n’ai pas pu m’en empêcher. Je vous jette donc à la gueule ceci, qui n’est qu’une hypothèse et une provocation à votre sclérose normative. Nul examen approfondi de sa discographie, nulle analyse comparée de sa production littéraire, musicale et live, juste une intuition ; "les roses de la merde" [1] Pour paraphraser un poème de]] en quelque sorte. Ne vous inquiétez pas, vous pouvez balayer tout ceci de la main en me méprisant de l’inébranlable argument consistant à affirmer : "je cherche à trouver du sens là où je n’assume pas ma régression puérile".


A quoi bon Costes ?

(JPEG) Gratuit, facile, attendu, vulgaire, vain, violent, puéril, scato, même pas choquant. Sans profondeur. Plein de clichés et de poncifs régressifs.

Oui... Ensuite ?

Ensuite ?... Il serait pas un peu fou, Costes ? Et il pense quoi de l’affaire des caricatures ? C’est de la vraie merde qu’il bouffe là ? Non mais franchement, tu aimes ce qu’il fait ce type ? Tu ne vas pas me dire que tu souscris à son discours ?

La paix avec ces questions creuses !

Mais alors, à quoi bon Costes ? A quoi sert-il ? Pourquoi existe-t-il, traînant derrière lui une ribambelle de laids ovnis discographiques, scéniques et littéraires (chez Fayard s’il vous plaît), et a-t-il un intérêt quelconque dans un monde qui doit aimer l’art, la beauté ?

Costes est régressif dans une société qui se contrôle. Attention surtout à ne pas roter à table, à ne pas péter en société. Ne pas choquer, ne pas dissembler, ne pas jurer au sein de notre belle ville-musée aseptisée.

Or dans les innombrables niches et sur les toits du temple de Khajuraho, en Inde, des milliers de statues aux formes exhibées se caressent, baisent, se taillent des pipes, multiplient les positions les plus improbables ; on voit même un gaillard occupé à foutre un cheval placide, tandis que son collègue lui tend (à l’équidé, pas au type) sa bite à sucer. Chef-d’œuvre du patrimoine de l’humanité, pourtant, incontestable !... Sur les portails de nos cathédrales gothiques, les damnés se font enculer par des démons hideux. Idem. Monuments élevés au Ciel. A la gloire de l’Homme, aussi.

Aujourd’hui, plus de farce outrancière pour amuser la foule disparate, du rang social faisant fi. On n’est plus au Moyen-Age ou à la Renaissance... On vit dans un monde moderne, propre, depuis longtemps assaini par les constants coups de Karcher du Progrès technique et social. Traquer les moindres petits virus, même bénins... Plus de fabliaux délicieusement cochons, plus de poète semblable à l’Arétin, plus de médecins recommandant (comme celui d’Henri IV, non ?) de péter un bon coup le matin pour se lever du bon pied. Même plus de bourgeois qui s’encanaille ; il se fait jouir tout seul avec sa connexion internet, le bourgeois.

En fait, il en reste une de farce outrancière, cachée au fin fond de Saint-Denis. Mais on a la farce qu’on mérite... Et la nôtre c’est Costes.

Jurer c’est jouissif ; on le fait pour le plaisir et avec Costes on est entraîné sans remords sur la mauvaise pente ; pas de piécette à mettre dans un bocal parental. Costes il ne jure pas, il est le juron. Un album de lui c’est l’incarnation du gros mot, de la vulgarité. Il en débite plus à la chanson que n’importe qui ; sa musique aussi est une injure... sonore ?

Costes plaît parce qu’il est cathartique.

Mais on jure aussi pour se défouler. Et Costes il vide le trop plein. A force d’être outrancier il vide de son contenu le seau à merde. Haine raciale, antisémitisme, homophobie. Costes les incarne jusqu’à l’outrance verbale et sonore, et les vide de leur sens en les disant tant et tant. Combattre le feu par le feu, épuiser la haine en vidant la haine. La merde qui stagne, ça ronge et faut bien la vider à un moment ou à un autre.

(JPEG) Costes vide un peu de cette merde qui ronge la morale. Parce qu’il a accepté que toute sa vie publique, toute son œuvre artistique soit uniquement ce que d’autres relèguent à la plage fantôme, voire à une ou deux chansons qui font marrer les potes. C’est parce qu’il est uniquement ça, le refoulé, et totalement, qu’il vide un peu de la merde au lieu d’en rajouter une couche.

Et il y parvient parce qu’il est le seul et parce qu’on ne peut pas aller plus loin. Il n’y a plus rien après lui que notre merde à nous qui nous ronge la bonne conscience.

Il n’est même pas premier degré alors Costes ? Merde alors ! Et les cérémonies hebdomadaires du familial gourou Drucker, avec rangs de belles jeunes filles maquillées dans l’axe de la caméra, gros thons hors champ, et applaudissements éjaculatoires ? Cynisme ou premier degré de la mise en scène ? Et le JT, et la couverture d’Entrevue placardée partout dans le métro ? Toujours la même question : un million d’exemples connus de tous.

Quand bien même certains ne verraient dans les mots de Costes que le premier degré... C’est qu’ils y sont venus l’y chercher et qu’il l’auraient trouvé quelque part, comme ils le fréquentent déjà ailleurs.

Parce que quand Costes dit "Merde", c’est pour que le son "Merde" sorte, s’en aille et ce qu’il porte avec, ce n’est pas pour qu’il reste, stagne devant, se pavane. Pour faire joli. Non. Il expurge.

Tiens, au fait, ça me fait penser qu’il y en a d’autres...

Costes vaut en tant qu’acte. Plus encore que comme catharsis, il vaut parce qu’il est. Surtout dans ses spectacles, car la dimension visuelle, bien que factice jusqu’à l’outrance (toujours), se combine aux sons et aux mots.

Costes ne détruit pas la morale bourgeoise pour la mettre à bas. Artaud et Costes : même combat ? Les bourgeois y voient l’agression contre le bienséant et hurlent de douleur en se tortillant sous les flammes de l’enfer qu’ils tentent de conjurer, tandis que les marginaux hurlent de plaisir devant cette agression salutaire d’un bien-pensant pesant.

Soit...

Mais Costes ne détruit pas pour détruire, pour le néant. Il détruit pour montrer que détruire est un geste. Et vénérer ridicule.

Thank you Satan ?(JPEG)

Ce n’est pas "Dieu ou rien". C’est "Dieu ou Satan". Satan est quelque chose.

Les cathos intransigeants n’y comprendront jamais rien mais ils auront l’air fin quand saint Pierre les enverra se faire voir ; Costes met en scène à lui seul un enfer de guignol pour qu’on n’oublie pas que refuser le diable c’est refuser Dieu. Aussi.

L’univers, la création. La parole de Costes est quelque chose. Ni souhaitable, ni enviable, ni jolie. Mais elle est. Et en existant face à notre réalité, elle lui permet de se refléter dans la différence.

Enfin, à trop voir dans les autres ce que nous sommes, peu ou prou, en faisant tout pour oublier que la petite différence est justement ce qui devrait nous prouver que la réalité est toujours notre réalité, une construction, une vision, une illusion d’intangibilité, on se gargarise de la certitude de ce que nous sommes.

Costes est trop différent. Trop violent, trop. Trop ! Trop ! Trop !

Et de nous rappeler que nous voyons dans un cadre, que nous avons un point de vue.

D’en changer pour le sien, il n’en n’est pas question.

On se pousse toujours devant Cloclo la cloche qui pue et qui va nous refiler des puces... Pourvu qu’il me balance pas sa fichue merde sur la gueule ce con de Costes. J’ai bien fait de ne pas me mettre au premier rang !

Changer de point de vue tout court, ce n’est pas forcément utile ou souhaitable. Mais de ne pas en changer en sachant pourquoi... Faire un choix. Choisir son point de vue, quitte à garder le même. Savoir que toute notre réalité n’est qu’un cadre que nous acceptons, voilà un changement digne d’intérêt.

Mais tous les artistes font ça, déplacer le cadre !

Sauf que Costes ne fait que ça. Il ne nous entraîne pas plus loin que l’urgence radicale de "se dégainer du rêve anxieux des biens assis" [2]. Il n’a rien à dire. Pas de discours, pas de sensibilité, pas de rêve à partager.

La diarrhée outrancière de Costes en médecine pour notre constipation bien pensante un peu rance ?

L’obscénité de Costes comme piqûre de rappel de la lorgnette qui est inévitablement celle à travers laquelle on voit le monde...

(JPEG)

PS : Eh Costes, la télé c’est sympa, les cocktails d’éditeurs, les parties fines du show-bizz, c’est tentant non ? Ca y est t’as sombré ou non ?


Mais qui est Jean-Louis Costes, au juste ? Petite bio ... Idem, sur la Wikipedia ...

Très instructif et complet, le site officiel de Costes ... Et si vous êtes gourmand, des tonnes de liens très très bien répertoriés (forcément, puisque le modeste article que vous venez de lire en clôt la liste).

Enfin, vous pouvez écouter une interview de Costes diffusée le 23 décembre 2003 dans L’Art ou la Vie , émission culturelle présentée par Frédéric Malki sur Aligre FM...

Puis allez vous faire enculer .

par Matthieu-Paul ErgoVincent Février
Article mis en ligne le 15 mars 2006

[1] Léo Ferré, Poètes, vos papiers, La Table Ronde, 1956.

[2] Léo Ferré, Il n’y a plus rien, 1973.