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The Gathering : Nighttime Birds

Un espace de glace cristalline où résonne la voix chaleureuse d’Anneke van Giersbergen

Nighttime Birds, s’il n’est pas le plus populaire des albums de The Gathering, demeure l’album du sacre d’Anneke van Giersbergen à la tête du groupe. Moins conceptuel que Mandylion, mais plus abouti musicalement, cet album reste unique dans l’histoire du metal et révèle pleinement le charisme d’Anneke et de sa voix, brûlante comme de la glace...


L’histoire du groupe hollandais The Gathering reste absolument atypique. Elle pourrait répondre à la question suivante : comment passer d’un groupe de death metal atmosphérique à un groupe de trip-hop ambiant ? The Gathering était effectivement, au début des années 90, un groupe de metal dur, certes utilisant déjà des nappes de synthétiseur pour "refroidir" le bouillonnement des guitares distordues et les grognements du chanteur. Leur premier album, Always..., n’emporte pas l’enthousiasme des foules. Leur second, Almost a dance, leur fera toucher le fond. L’équipe se fait et se défait, tout est à reconstruire.

(JPEG) Le tournant, et le déclic, s’effectueront après l’arrivée d’une jeune chanteuse nommée Anneke von Giersbergen, recrutée sur audition, qui deviendra également parolière du groupe. Mandylion (1995) sera le premier fruit de la collaboration des musiciens et de la nouvelle chanteuse. Le succès artistique et médiatique est tel que l’album est encore cité aujourd’hui comme la référence du metal atmosphérique. Très conceptuel, très planant, mystérieux et adouci par la nouvelle présence féminine, l’osmose, pourtant, ne s’effectue pas complètement à notre sens. On ressent un léger clivage groupe/chanteuse. Les rythmes saccadés des guitares distordues ne laissent pas autant de place au chant qu’ils le devraient, et il semble que, par moments, Anneke tente de s’immiscer dans un style de chant proche d’un metal plus cru qui ne lui convient pas totalement.

Avec Nighttime Birds (1997), la distinction groupe/chanteuse s’efface pour laisser place à une plaine enneigée, nappée de distorsions verglacées, ponctuée de lacs gelés, une plaine harmonieuse où la voix d’Anneke, tel un souffle chaud en hiver, vient envelopper le voyageur. Les synthétiseurs semblent offrir le climat adéquat pour que ces neiges et ces glaces ne fondent pas, même en étant parcourues par la brûlante Anneke. "On most surfaces" projette l’auditeur (qui se croyait bien au chaud près de son radiateur) dans cet univers septentrional, sans ménagement. La musique démarre sur un riff puissant, à exactement 0:01 seconde, ménageant une petite seconde de silence des plus troublantes. Peut-être un moyen d’exacerber le dépaysement. La seconde de silence avant la propulsion dans les plaines du Grand Nord. Les guitares distordues forment un sol rugueux où l’auditeur erre, titubant sous les secousses impulsées par une batterie puissante, mettant la vision en mouvement. Les notes d’un instrument acoustique à corde viennent survoler la plaine, telles des oiseaux de métal traversant le ciel bleu d’hiver par flopées. Puis les secousses cessent, impression de calme et de contemplation d’une nature enneigée, les nappes atmosphériques des synthétiseurs semblent inverser l’apesanteur. Une guitare lead, lentement, note après note, guide le voyageur dans son périple, mais les secousses reprennent soudain. Un riff saccadé surprend l’auditeur, et vient alors le baiser du gel, la brûlure du froid tant attendue : "The frost hits me in the eyes, and wakes me... (Le givre me fend les yeux, et me réveille...)" Pour son entrée en matière, la voix d’Anneke ne ménage pas l’auditeur. Ses vibratos sont brûlants, son timbre glacial. Jouant constamment entre la voix éthérée chère aux divas gothiques, et la hargne d’une voix punk, la diva du metal atmosphérique adapte constamment timbre et paroles, afin que ce monde désincarné en hibernation crie et fasse sens. Cela sans jamais laisser transparaître de mièvrerie ni de violence, ce qui est un atout considérable face aux chanteuses gothiques et metal.

Du reste, Anneke semble s’adoucir par moments : "I am the snow, falling down on you... (Je suis la neige, qui tombe sur toi...)", tout comme les nappes du synthétiseur fondent sur le voyageur pour le protéger, mais celui-ci ne devrait pas se fier à cette apparition de bienveillance : "I am the snow, falling down on you, I tear up your face, with my frost..." La neige, oui, mais qui "déchire ton visage de [s]on givre"... Le morceau est un des rares de l’album à faire encore partie des programmations des concerts du groupe aujourd’hui. Après le revirement de tendance au sein du groupe qui s’opèrera plus tard avec How to measure a planet ? (1998), c’est une preuve que "On most surfaces" est un des morceaux phares du groupe.

(JPEG) Mais le voyage ne s’arrête pas là. La suite de l’album est plus intimiste. Toujours glacial mais plus doux, "Confusion" ne contient que des sonorités rondes et éthérées. On regrettera, cependant, le son rachitique des guitares clean au début du morceau. Mais la voix d’Anneke et le rythme lancinant créent une pièce étroite, très intime où les pensées errent à l’abri du froid qui sévit encore depuis "On most surfaces". Vers le milieu de la chanson, Anneke double sa voix, créant une harmonisation très pure sur ces étranges paroles : "False eyes are staring... The burden that we are carrying... (De faux yeux observent le fardeau que nous portons...)". "The May Song" est certainement la chanson la plus intimiste de l’album. Des nappes d’orgue électronique nous invitent dans un univers très personnel. La voix, qui accompagnait le voyageur, s’incarne enfin dans cette pièce intime. Anneke nous apparaît sensuelle, féminine et rêveuse : "I’m waiting for your hands... To fold around my wrist... (J’attends que tes mains s’enroulent autour des mes poignets...)"

"The Earth is my witness" nous éloigne de l’intimité. Rythme parfois trip-hop, la plupart du temps rock, envolées lyriques et grosses distorsions créent une tension psychologique très poignante, principalement sur le refrain, dont l’angoissante intensité doit pour beaucoup au registre mi-punk/metal, mi-gothique éthéré de la chanteuse. "New Moon, different day" renoue avec l’hiver atmosphérique, rythme très lent et nappes frigorifiques de synthétiseur aidant. "Third Chance" crée le contraste avec son rythme punk-rock, plus dansant. Mais c’est véritablement avec les trois derniers morceaux de l’album que l’on retrouve la qualité atmosphérique de "On most surfaces" ou "The May Song". L’ouverture de "Kevin’s Telescope" renoue avec l’esprit de "On most surfaces". De grosses distorsions nous accueillent sous un rythme entraînant. Mais on est loin du monde enneigé et désincarné du premier morceau de l’album. Bientôt de tranquilles guitares clean et des nappes de violons nous prennent par la main et nous entraînent dans le monde de Kevin, un gamin qui rêve "d’aller là où les yeux de son télescope sont déjà allés", et d’être "très haut dans le ciel" afin que "personne ne puisse plus lui faire de mal".

(JPEG) Que dire du chant d’Anneke, sinon qu’il est plus poétique que jamais ? Les mélodies sont simples mais pleines de courtes montées soudaines, chantées avec un tel naturel que l’on s’en aperçoit à peine. L’ambiance aérienne du texte est très bien rendue par la musique, tant par les synthétiseurs, pour une fois chaleureux, que par les guitares, sans oublier la voix d’Anneke, bien sûr. Nighttime Birds est un pur chef d’œuvre de metal atmosphérique, et pourquoi pas de rock atmosphérique en général... Introduit par des percussions parcourues de bruits de conversations diffuses et incongrues, l’univers nocturne du morceau est une très grande réussite. Le motif récurrent joué au synthétiseur plante le décor d’une forêt. La calme lenteur de la batterie et des percussions tamise la lumière lunaire pâle, insufflée par la guitare lead. Anneke entame le chant d’une étrange manière. Sa mélodie est douce, calme et lente, mais une voix suraiguë, presque imperceptible et forte de vibratos criants, se calque sur son chant, créant une atmosphère ambiguë, et donnant l’angoissante mais séduisante impression qu’une présence inconnue, peut-être invisible, se tient également tapie quelque part dans cette forêt nocturne. L’harmonisation du refrain par Anneke est l’une des plus réussies de l’album : "When they fly out, throught the night, as beautiful nighttime birds". Les sonorités étranges et leur mélodie mimant le chant de ces étranges oiseaux de nuit participent à l’ambiance d’une façon sobre et efficace. Le morceau durant 7 minutes et s’achevant par un lent fade out donne une impression de fin d’album.

Un postlude magnifique attend, pourtant, le voyageur, à la fin de ce périple qui l’a amené d’une plaine enneigée glaciale à la douce fraîcheur d’une forêt nocturne. "Shrink" raccompagne l’auditeur dans sa chambre, son salon plongé dans la pénombre. Un piano crée une ambiance très intime, empreinte de nostalgie, Anneke chantant dans le calme. La batterie pour l’instant ne juge pas opportun d’intervenir. La mélodie du refrain et son harmonisation sont poignantes de mélancolie. Les ornementations qu’effectue Anneke, avec un grand naturel, envoûtent l’auditeur un peu à la manière d’une mélopée arabe. Décidément, Anneke est vraiment une très grande. Son mélange des registres la rend plus éclectique et bien plus intéressante que la plupart des chanteuses gothiques. Mais c’est surtout le charisme naturel de sa voix, cette voix qui, sans forcer, peut à la fois être glaciale, sensuelle, douce ou hargneuse et l’impossibilité de distinguer chaleur et glace dans son timbre qui l’a fait sortir du lot : elle renvoie au panier des chanteuses, pourtant plus connues, telles Tarja Turunen (Nightwish) ou Cristina Scabbia (Lacuna Coil) pour le gothique, dépasse la très faussement originale Tori Amos, et égale tout à fait une Dolores O’Riordan (Cranberries). Peut-être la voix d’Anneke von Giersbergen était-elle trop éclectique, versatile et cependant naturelle pour qu’on lui colle une étiquette gothique ou metal, la rendant moins visible dans le monde commercial ? À vous de juger !


Pour en savoir plus, le site officiel du groupe : The Gathering Official Website

par Jérôme Bonnin
Article mis en ligne le 11 avril 2005