Artelio

accueil > Littérature > article




 

Le chant VI de l’Iliade : pour une lecture de la prière des Troyennes (3)

Aux immortels, si loin et si proches

La prière comme on l’a précédemment examiné, fonde le dialogue entre les hommes et les immortels. Elle est une tension entre le don et et le contre-don attendu. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une négociation, ou d’un échange diplomatique : cette relation fait se rejoindre des êtres dont la nature est radicalement différente. La transcendance des immortels est assumée par les mortels, qui croient dans l’omniprésence de ces entités supérieures qu’il implorent, en les adorant au travers de statues qui ne sont pas les simples représentations des immortels, mais les incarnations de la présence de ceux-ci dans leurs sanctuaires.


Au travers de ce texte du chant VI de l’Iliade, la nature des Immortels, groupe qui se tient au sommet de la relation verticale qu’est la prière, peut être envisagée sous différents aspects qui permettent de tenter de mieux cerner la conscience religieuse du monde grec antique. Le texte permet en particulier de s’intéresser à trois aspects différents du monde divin : tout d’abord la déesse Athéna, figure majeure du panthéon antique, puis le cortège des dieux, assemblée de ces puissances. Le dernier aspect sera la question de l’émergeance des cultes poliades au VIIIe siècle, qui transparait dans ce passage surprennant : plus d’un lecteur contemporain a de quoi être surpris par le fait que les Troyens invoquent à leur secours Athéna, déesse qui s’est notoirement alignée aux côtés des Achéens ; et qui plus est qu’ils l’invoquent à leur secours justement contre l’un de ses champions chéris, le bouillant Diomède ! La représentation du culte poliade constitue donc une piste de compréhension de cette apparente incongruité.

Car Athéna est une déesse dont la personnalité est bien connue, et dont le soutient aux Achéens n’est pas une seule fois remis en cause au cours de l’Iliade et de l’ensemble des mythes de la guerre de Troie.

Athéna, depuis les origines...

(JPEG)Athéna surgit de la tête de Zeus, toute casquée. Elle est réputée l’aînée de ses enfants, et son arrivée interrompt le cycle de vengeance qui règlait la succession à la tête du monde divin entre les précédentes divinités (Ouranos renversé par Cronoss, à son tour renversé par Zeus, à ce sujet, voire l’excellentissime article de Jean-Pierre Vernant intitulé "Cosmogonies et mythes de souveraineté" [1]). Elle est la fille de la première épouse de Zeus, la néréide Métis. Celle-ci est l’incarnation de la sagesse, mais également de la ruse, et des formes de savoirs qui s’y rattachent. Zeus ne peut devenir souverain des dieux que parce qu’elle est à ses côtés, et c’est par son absorption qu’il interrompt le cycle vengeur qui caractérisait jusqu’alors la royauté divine. Apprenant que Métis est enceinte de lui, Zeus la dévore, faisant siennes les caractérisitques de sa compagne. Cependant, l’enfant de cette union, Athéna, naît tout de même et sort de lui. Il n’a pas à craindre d’elle, car elle est une femme d’une part, et que d’autre part Zeus s’est approprié la métis [2], et il ne sera donc pas le jouet des ruses qui eurent raison d’Ouranos d’abord, et de Cronos ensuite. [3].

Athéna est une déesse aux attributs multiples : elle est naturellement Athéna Nikè, la déesse de la victoire, représentée avec Nikè dans la main et célèbrée ainsi à Athènes. C’est cette représentation qui fut reprise par le mangaka Kurumada Masami dans Saint Seiya, le sceptre de Saori y représentant justement la déesse Nikè qui accompagne Athéna, ou fusionne avec elle dans l’appellation Athéna Nikè. Les attributs d’Athéna se divisent en deux branches principales : l’Athéna guerrière : promachos, celle qui combat au premier rang, alacoménè, celle qui repousse l’ennemi, et l’Athéna déesse des arts et de la paix, de l’intelligence avisée : ergané, l’ouvrière, hippia qui veille sur les chevaux, boardimia qui élève les boeufs, ou encore pronoia la prévoyante, ou agoraia déesse de l’Assemblée. Elle est la conseillière des héros et des rois : boulaia. C’est une divinité aux fonctions et qualifications nombreuses. Celles-ci se sont éloignées du caractére météorique d’Athéna, tel qu’il est relevé dans la Mythologie générale Larousse sous la direction de Félix Guirand :

"elle ait été à l’origine une déesse de l’orage et de l’éclair : d’où son attribut ordinaire de l’égide - qui signifiait primitivement nuit orageuse - et son épithète de déesse "aux yeux brillants". Elle serait analogue à la déesse védique Vâk."

Ses représentations sont celle d’une femme vêtue de drapperies, armée d’un bouclier et d’une lance, sauf quand elle porte la déesse Nikè en main. La plus célèbre est l’oeuvre de Phidias, l’Athéna du Parténon.

Athéna et Troie

(JPEG)On pourrait penser que la prière des Troyennes s’adresse à Athéna Nikè. Cependant, les traductions de l’Iliade proposent "Vénérable Athéna, protectrice de notre ville" (Paul Mazon), et "Vénérable Athéna gardienne de la ville" (pléiade, dernière édition), [4] La prière peut donc s’adresser à Athéna Alacoménè (qui repousse l’ennemi).

Athéna remplit une fonction de protectrice des Acropoles. Sa virginité est consubstantielle de cette fonction, qui fait d’elle la déesse invoquée pour préserver inviolée le coeur de la Cité, lieu où se trouvent les trésors et les temples, véritable sanctuaire à la fois matériel et symbolique. Ce lien entre la viriginité d’Athéna et la sauvegarde de l’Acropole est généralement symbolisé par une statuette appellée Palladion. Ces palladia seraient des représentations primitives d’Athéna en pierre sculptées, que la légende voulaient tombées du ciel pour protégées les Cité. On en dénombre plusieurs en Grèce, dont celui d’Athènes qui était conservé dans l’Erechteion. Le Palladion de Troie connaît une histoire particulière. La déesse l’aurait réalisé en souvenir de Pallas [5] La statue serait demeurée dans l’Olympe, près du trône de Zeus, en grand honneur, puis elle fut envoyée à Ilos, fondateur de Troie, comme le signe qu’il devait ériger sa Cité à cet emplacement. Suivant d’autres légendes, la statuette serait venue d’elle-même se placer dans la ville de Troie. La tradition troyenne voulait que la ville demeurât imprenable tant que le Palladion y serait retenu, mais qu’une fois dérobé, la protection d’Athéna serait levée avec le départ de la statuette. Ulysse et Diomède s’introduisirent alors dans la ville, et avec l’aide d’Hélène, ils volèrent ce trésor. Selon des versions de la guerre de Troie postérieures à Homère, Anténor et son épouse Théanô - justement prêtresse d’Athéna - auraient aidé les Grecs à s’en emparer. [6].

Le culte poliade

La place particulière du Palladion dans les légendes troyennes, que connaissent bien les auditeurs et lecteurs grecs contemporains d’Homère, ainsi que le rôle de protectrice des Acropoles revêtu par Athéna, permettent de cerner pourquoi les Troyennes s’adressent à une immortelle qui tient les Achéens en haute estime, et qui protège habituellement leurs ennemis.

Ce lien privilégié entre Athéna et Troie conduit à supposer que le texte du chant VI met en regard deux rituels : le culte classique, adressé à l’ensemble du panthéon, et un culte poliade, dédié à Athéna et particulier à la ville de Troie. La rédaction de l’Iliade est en effet contemporaine du développement des cultes poliades. Il est d’ailleurs intéressant de mentionner que, détruite en 1270, Troie est alors en cours de reconstruction au VIIIe siècle. Selon certains exégètes, Homère aurait assisté aux travaux, et vu les bâtisseurs placer le sanctuaire sous la bienveillance d’Athéna. Il faut souligner que ce culte poliade apparaît durant la Grèce archaïque. Il s’agit donc, dans le panorama de la guerre de Troie, d’un ajout qui relève strictement d’Homère, comme d’ailleurs la plupart des rites et coutumes religieux, qui sont ceux de l’époque arachaïque, et non pas des âges mycéniens.

(JPEG)

Le culte du cortège divin

L’invocation qui accompagne la libation est l’occasion pour Hector d’invoquer non pas une divinité particulière, mais tous les Immortels réunis. La religion homérique distingue deux types de prières ou sacrifices : ceux adressés à une divinité particulière, soit pour obtenir des faveurs liées à ses attributions personnelles, ou pour appaiser sa colère, et ceux tournés vers l’ensemble des Olympiens.

"Tu pourras offrir une libation à Zeus père d’abord, ensuite aux autres dieux."

Dans cette offrande groupée, le nom de Zeus vient en tête, devant tous les autres. Cette représentation du monde divin coïncide justement avec celle qui se met en place dans la conscience religieuse grecque au VIIIe siècle. Les rites et rituels, comme la prière votive, ou la libation sont alors déjà fixés, ainsi que l’ordre du panthéon divin. Toutefois, il est important d’inscrire cet ordre et ces représentations du monde divin dans les esprits, et c’est là qu’intervient le rôle de la mise en écrit de la guerre de Troie dans L’Iliade.

(JPEG) Le cortège divin se retrouve d’ailleurs après, mentionné par Platon en particulier lorsqu’il présente le monde des Idées contemplé par les dieux, et dont il donne une description. Cependant, il faut bien remarquer que la libation, si elle s’adresse ici au cortège divin dans son ensemble, peut également être adressée à une divinité en particulier. L’usage voulait alors que seul Thanatos ne reçoive pas de libation des mortels.

Au travers des pratiques relieuses manifestées, un certain nombre de comportements, ou de représentations du monde divin, se sont déjà dégagés. Ils permettent de subodorer certains aspects de la conscience religieuse des Grecs : la grande profusion de détails de ce passage du Chant VI de L’Iliade, dont l’importance pour le développement du culte religieux aux époques archaïques et classiques est avéré, invite à aller en ce sens.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 15 juin 2005

[1] publié dans le premier tome de La Grèce ancienne, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, compilation d’articles en point seuil collection essais, tome 1 : Du mythe à la raison.

[2] Métis est le nom d’une néréide, donc. Mais il s’agit également du mot qui signifie la ruse, le tour. Dans une hardie transposition aux symboliques modernes du pouvoir, on pourrait estimer que le renard que doit être le prince de Machiavel, est l’équivalent de l’antique métis

[3] Du moins schématiquement, l’article de Jean-Pierre Vernant apporte d’ailleurs un éclairage important sur ce point, et sur la place de Bia (la force brutale) et Cratos (le pouvoir) dans leur ralliement à Zeus. Cette alliance indéfectible contribuant à stabiliser l’ordre divin et a asseoir la cosmologie hésidoique.

[4] ou encore "Vénérable Athéna, protectrice des villes", polycopié de fac sans sa source, que je cite simplement comme comparatif, car la traduction y semble approximative au regard des deux autres.

[5] sa compagne de jeux morte par accident, dont elle aurait accolé le nom au sien. Attention d’autres versions disent que le nom de Pallas accolé à Athéna vient d’un géant qu’elle a terrassé durant la gigantomachie.

[6] préparant ainsi peut-être leur évasion, qui leur permettra d’aller donner naissance au peuple Vénète en Italie après la chute de Troie.