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Le chant VI de l’Iliade : pour une lecture de la prière des Troyennes (1)

Propos introductifs...

Poème de plus de 15 000 hexamètres dactyliques, l’Iliade est divisée en vingt-quatre chants. On date sa composition de la période entre 800 et 750 avant JC, et le texte se focalise sur la colère d’Achille au cours de la guerre de Troie. Bien que sa nature soit d’abord littéraire, le texte comporte un double intérêt historique : d’une part, les Grecs de l’Antiquité sont persuadés de la réalité des faits rapportés par le poète, et d’autre part, il y eut bien une guerre qui s’est déroulée sur le site d’Hissarlik en Turquie, que les fouillent permettent de dater aux alentours de 1270 avant JC, soit approximativement le moment auquel Thucydide date la guerre de Troie, et juste avant l’effondrement de la civilisation mycénienne, à la fin de l’Âge du Bronze.


(JPEG)Cependant, le monde développé par Homère est un univers composite qui rassemble des éléments empruntés au haut-archaïsme, ou à la période mycénienne. En matière de religion, le panthéon homérique est celui qui s’impose au travers des siècles obscurs, et qui se stabilise vers le VIIIe siècle av JC. Il s’agit d’une évolution des panthéons antérieurs, qui se caractérise par l’affirmation de la domination des dieux sur les déesses, ainsi sur la hiérarchisation du monde divin derrière Zeus. Cependant, le monde homérique n’est pas simplement le témoin de cette évolution religieuse. Il contribue, au travers du succès de l’Iliade et de l’Odyssée dans l’imaginaire grec à fixer le nouvel ordre divin dans les esprits.

Au chant VI de l’Iliade, Hector quitte le combat sur les conseils de son frère Hélénos, et il s’en retourne dans Troie afin d’ordonner aux femmes de prier Athéna et de détourner des siens la fureur destructrice du héros Achéen Diomède, le roi d’Argos. Ce passage pose à la fois le cadre, et les enjeux, de la relation instaurée entre les hommes et les dieux, puisqu’il donne les éléments de compréhension d’actes comme la libation, ou la prière, permet de cerner certaines personnalités divines, ou encore de prendre la mesure de la conscience religieuse de l’homme grec.

Avant de déplier et de proposer une analyse de la religion grecque telle qu’elle se révèle, en filigrane, dans le texte d’Homère, voici le passage concerné reproduit dans son entier. Si pour de prochains exercices, il ne sera pas toujours possible de donner l’intégralité du texte, j’ai souhaité ici le faire, en raison de sa relative brièveté, et pour m’épargner d’avoir à faire de longues citations dans les prochains articles qui détailleront les axes de lecture que j’en propose :

L’Iliade, VI

"Mon enfant, pourquoi donc, quittant le hardi combat es-tu venu jusqu’ici ? Ah ! Comme ils vous épuisent ces fils d’Achéens au nom abhorré, qui combattent autour de nos murs ! Ton coeur t’aura poussé à venir ici tendre les mains vers Zeus du haut de l’acropole. Reste là, je te vais apporter un doux vin : tu en feras d’abord libation à Zeus père, puis aux autres dieux ; tu trouveras après, toi-même, profit à en boire. Un soldat fatigué voit le vin augmenter grandement son ardeur, et tu t’es fatigué à défendre les tiens."

Le grand Hector au casque étincellant répond :

"Ne m’offre pas de doux vin, noble mère, et ne me fais rien perdre de ma fougue ; je craindrais d’oublier ma valeur. Et quant à faire à Zeus libation d’un vin aux sombres feux avec des mains impures, je n’ose : il n’est jamais permis d’adresser des prières au Cronide à la nuée noire, quand on est souillé de sang et de boue. Non, c’est à toi plutôt d’aller au temple d’Athéné, la Ramasseuse de butin, avec des offrandes en main, après avoir convoqué les Anciennes. Puis, prenant le voile qui te paraîtra le plus beau, le plus grand en ton palais, celui auquel tu tiens le plus, va-t’en le déposer sur les genoux d’Athéné aux beaux cheveux. Et, en même temps, fait voeu de lui immoler dans son temple, douze génisses d’un an, ignorant encore l’aiguillon, afin de voir si elle daignera prendre en pitié notre ville, et les épouses des Troyens, et leurs fils encore tous enfants, et si elle voudra de la sainte Ilion écarter le fil de Tydée, sauvage guerrier, puissant maître de déroute. Prends donc, toi, le chemin du temple d’Athéné, la Ramasseuse de butin, tandis que moi, j’irai chercher Pâris ; je veux l’appeler et voir s’il consent à m’écouter. Ah ! Que la terre s’ouvre donc ici-même, sous mes pieds ! L’Olympe a fait en lui grandir un terrible fléau pour les Troyens, pour Priam magnanime et pour tous ses enfants. Que seulement je le voie donc descendre, celui-là, dans l’Hadès, et je croirai que mon coeur a oublié son horrible détresse !"

Il dit ; elle se dirige aussitôt vers le palais et appelle ses servantes, qui par la ville alors s’en vont convoquer les Anciennes. Elle-même descend dans la chambre odorante où se trouvent les voiles, les voiles à mille broderies, oeuvre des Sidoniennes qu’Alexandre pareil aux dieux a ramenées de Sidon, en traversant la vaste mer, au cours du même voyage dont il a ramené aussi Hélène aux nobles ancêtres. Hécube en choisit un pour le porter en offrande à Athéné. C’est le plus beau, en fait de broderies - c’est le plus grand aussi ; il brille comme un astre. Il est placé tout au fond, sous les autres. Après quoi, elle se met en route ; les Anciennes, en nombre, s’empressent à sa suite.

À peine ont-elles atteint le temple d’Athéné, au haut de l’acropole, que les portes leur en sont ouvertes par la jolie Théanô, fille de Cissès, épouse d’Anténor, le dompteur de cavales, que les Troyens ont faite prêtresse d’Athéna. Avec le cri rituel, vers Athéné, toutes tendent les bras. La jolie Théanô prend le voile ; elle le met sur les genoux d’Athéné aux beaux cheveux ; puis, suppliante, elle adresse ce voeu à la fille du grand Zeus :

"Puissante Athéné, protectrice de notre ville, ô toute divine ! Ah, brise donc la pique de Diomède ; fait qu’il tombe lui-même, front en avant, devant les portes Scées ; et aussitôt, dans ton temps, nous t’offrirons douze génisses d’un an, ignorant encore l’aiguillon, si tu daignes prendre en pitié notre ville, et les épouses des Troyens, et leurs fils encore tout enfants !"

Elle dit ; mais à sa prière Pallas Athéné fait non."

Il s’agit de la traduction réalisée par Paul Mazon pour le compte de la société d’édition les Belles Lettres, en 1937 et 1938, dans la collection Universités de France, sous le patronage de l’association Guillaume Budé.


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La lecture proposée, à venir, se concentrera essentiellement sur le contenu qui a trait à la religion grecque. Si le texte est ici proposé dans son intégralité, c’est pour le plaisir de sa lecture, et épargner le souci de longues citations, il ne sera pas question d’en épuiser toutes les entrées.

Dans un premier temps, il sera fait état des différents éléments constitutifs des actes religieux grec tels qu’ils apparaissent dans ce passage. Les rituels que sont la libation, ou la prière votive, mais également les lieux, et les officiants.

Ce mouvement achevé, on aura examiné ce qui a trait aux mortels. La prière, liaison entre le matériel et l’immatériel, le mortel et l’immortel, l’humain et le divin, est avant tout une relation. Il ne s’agit pas d’un monologue, mais d’un dialogue, dont il importe d’envisager l’autre partie.

Enfin, ces examens du monde contingent des mortels, et de la sphère transcendante des dieux, achevés, on tentera de les embrasser d’un seul mouvement en examinant le lien qui se tisse entre les deux mondes : le phénomène religieux tel qu’il transpire de la composition du texte homérique.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 1er juin 2005