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Caligula

Charles Berling revisite depuis le 24 janvier, au théâtre de l’Atelier, le Caligula d’Albert Camus dont il interprète le rôle éponyme tout en signant la mise en scène. Camus, par la vision qu’il nous offre de Caligula, fait de sa pièce une œuvre universelle dont le sujet est intemporel : solitude et désespoir d’un homme devant le bonheur impossible de ses semblables.


Caligula, troisième empereur romain (37-41 apr. J.-C.), est tristement célèbre pour sa folie sanguinaire. Camus soulignait dans le personnage la logique implacable et absurde de destruction. Le tyran entraîne à sa suite Caesonia, sa favorite, ainsi qu’Hélicon, l’esclave affranchi, dans un tourbillon de violences auxquelles chacun participe. Il soumet les sénateurs plus préoccupés par leur prestige et leurs privilèges que par les dérives du pouvoir, sénateurs qui, sans la figure politique au cœur pur de Cherea, n’oseraient jamais la rébellion.

Reflets de société

Car à Caligula tout est permis, et Charles Berling en profite pour signer une mise en scène résolument moderne, loin des toges, curules ou sofas romains. La folie de Caligula traverse les siècles. Les grand moments peuvent toujours être d’actualité : repas macabre, concours de poésie, apparition de Vénus... Ici, tout brille, la scène devient une grosse boîte argentée prenant des allures de cabaret, de boîte de nuit. On s’attendrait presque à voir l’un des comédiens sortir un flingue de son veston...

La mise en scène prend acte de la filiation des époques. Rien ne se perd, rien ne se crée car toute société se tisse sur la même trame dès lors qu’elle se satisfait de la contemplation de son image. Aussi Berling utilise-t-il les symboles de notre société contemporaine pour traduire, en abyme, la folie des puissants.

Caligula veut être adoré comme une divinité et Berling veut en mettre plein la vue. Le spectacle se donne en spectacle lors de l’apparition à la fois drôle et inquiétante de Vénus annoncée à la manière d’un show américain, usant de la vidéo de façon fort ingénieuse et avec originalité grâce à une structure métallique qui figure la frontière ténue séparant rêve et réalité. Caligula travesti en Vénus apparaît sur l’écran, sous toutes les coutures, avant de se dévoiler au spectateur, comme s’il sortait de la télévision. Le poème que doivent réciter les sénateurs placés dans le public prend des allures de karaoké mené par Caesonia, micro en main.

Humeurs noires

Caligula joue au jeu de massacre, non sans humour d’ailleurs. Faisant annoncer sa mort par Caesonia, il prend au pied de la lettre la remarque de l’intendant, proposant sa vie pour sauver le tyran : celui-ci apparaît, radieux, guéri, remercie l’intendant de ce don et le fait exécuter. Il garde en tête que la vie est un bien trop précieux pour s’en séparer si légèrement.

Et le spectateur rit malgré lui, malgré l’horreur, la violence, le meurtre et le malheur, il rit, pris par cet humour noir irrésistible. N’est-ce pas l’un des paradoxes de cette pièce que de provoquer le rire, même gêné, voire honteux devant tant d’atrocités ? Les sénateurs enguirlandés participent de cette sombre farce et sont intemporels. Ils sont lâches, veules, ridicules autant que ridiculisés. Seul le personnage de Cherea s’oppose à l’implacable logique de Caligula. Le comédien est excellent : belle présence, belle voix, belle interprétation. Il donne toute la mesure de son personnage, distant, fier, mais avant tout profondément humain, dénonçant le pire crime de Caligula commis envers Scipion : celui de désespérer la jeunesse. Hélicon offre un pendant très juste au personnage de Cherea, comprenant Caligula et le soutenant dans son action désespérée. Le comédien a un débit rapide qui va très bien au personnage, trop intelligent pour se laisser prendre au jeu de la réflexion. Il est tour à tour sobre, déluré, insensible, drôle, émouvant, inquiet et insouciant. Caesonia, pour sa part, tire son épingle du jeu, laissant toujours transparaître derrière sa cruauté un écœurement devant tant d’atrocités. Elle nous surprend lorsqu’elle rompt ce calme apparent de dame de théâtre sobre dans sa robe longue du premier acte, pour une danse lascive jouant le jeu sordide de Caligula. Elle le suit par amour, mais sa désapprobation et son dégoût voilent régulièrement son visage d’une tristesse inconsolable. Elle tente une dernière fois de rendre la raison à Caligula, de le tenter par un bonheur illusoire mais facile, sans succès.

Au milieu de la fureur et du bruit, Charles Berling, grand commandant à bord, coiffant toutes les casquettes, devrait briller au firmament. Malgré la justesse de son interprétation, il pèche par une diction parfois approximative qui rompt quelque peu le charme et la magie du spectacle. Comme quoi, tout mégalomane qu’on soit, il est bon de ne pas compter que sur soi.


Caligula d’Albert Camus

Mise en scène de Charles Berling

Au théâtre de l’Atelier

Pour plus de renseignements, rendez-vous sur le site du Théâtre de l’Atelier

par Sarah L.
Article mis en ligne le 6 février 2006