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Platonov

Après avoir présenté Ivanov de Tchekhov au Théâtre de la Colline la saison dernière, Alain Françon revient cette année à Platonov, une pièce écrite par l’auteur à 18 ans. Et déjà, Tchekhov nous offre une galerie de personnages qui s’ennuient et se supportent faute de mieux dans une société russe en déclin. Une mise en scène enlevée qui, entre le tragique d’un quotidien sclérosé et la médiocrité de ceux qui le subissent, prend le parti du rire.


Avec Platonov, Alain Françon nous propose un retour aux prémices d’une écriture qui a donné au drame réaliste l’étoffe d’une grande forme dramatique. C’est également un retour à la question de la représentation : le metteur-en-scène place en exergue du spectacle une pièce très courte, Le Chant du Cygne, qui interroge l’essence du théâtre à travers la figure d’un vieil acteur qui un soir d’ivresse revient sur sa carrière et sur sa vie.

Platonov ou l’art de s’ennuyer joyeusement

Platonov commence au retour de la Belle Saison. La journée a été chaude, Anna Pétrovna, dite "la Générale", attend ses invités dans son salon. Le ton est donné dès l’entrée du premier personnage : "C’est comme ça... On se traîne... On s’ennuie tranquillement". Les sujets de conversations sont rythmés par les premières apparitions des personnages : Triletski raconte ses visites chez la jeune fille qu’il courtise depuis quelques temps : "Je vais chez elle, je bavarde, je l’ennuie, je suis même consciemment collant...", les patriarches Glagoliev et Voïnitzev parlent du glorieux passé et de la "phtisie contemporaine", on se demande dans quelle mesure "la femme serait la meilleure part de l’homme". Chacun décline son ennui à sa manière et l’on attend l’arrivée de Platonov.

Dans ce contexte d’apathie générale, Tchekhov met en présence des personnages qui se sont pour la plupart résignés et n’attendent plus rien de l’existence. Du banquier au médecin, du commerçant au vieux général, chacun traîne derrière lui une existence médiocre. Lorsqu’ils entrent en scène, ces personnages arrivent chargés de ce vécu encombrant. La parole est leur seul remède contre l’ennui, il faut parler à tout prix, de tout ou de rien. Or, dès son entrée, Platonov apparaît comme le maître des joutes rhétoriques. Il provoque le scandale, s’oppose à tous et traite avec mépris les grandes idées inefficaces et galvaudées qui circulent autour de lui. Il devient le centre sur lequel va se stigmatiser l’attention de tous.

Sophie croit retrouver en lui la possibilité d’une vie nouvelle, la Générale lui offre d’être sa maîtresse, la jeune Grekova finira également par lui avouer ses sentiments... Tous sont fascinés par lui, mais malgré ses sarcasmes et son acuité, il a lui aussi perdu l’énergie de mener une existence conforme aux attentes de sa jeunesse, et son cynisme se retourne contre lui. Anna Pétrovna tente de le faire se ressaisir : "Ah, je hais ces fameux héros romantiques ! Quel rôle jouez-vous, Platonov ? Cafard, idées sombres, passions en lutte... Allons, conduisez-vous avec un peu de décence ! Vivez donc, stupide individu !", mais il est trop tard. Le dernier acte est en marche.

Une mise en scène (trop ?) enlevée

La scénographie reste au plus proche des didascalies, réaliste et classique. Des arbres majestueux esquissés en toile de fond, et au fil des actes un salon bourgeois, un jardin au clair de lune avec quelques lampions en parchemin (particulièrement réussi et propice à cette atmosphère de confidences chuchotées et de complots intestins), l’intérieur d’une école et le bureau du général Voïnitzev. Une sobriété qui vient soutenir discrètement l’effacement devant le texte, et dont la seule fantaisie se joue entre chaque acte au moment des changements de décors qui s’effectue en partie à vue : des pans massifs surgissent du sol et des cintres pour cacher une partie de la scène, tandis que le décor est happé vers le haut. Le côté mécanique de ces imposants paravents vient contraster avec la fugacité dévoilée des décors en question, suggérant peut-être déjà le caractère inéluctable - tragique - de ce qui se joue avec une légèreté apparente sur scène.

Car les comédiens s’emploient à dégager chaque ressort comique du texte avec une énergie endiablée, au rythme des éclats de rire de Dominique Valadié (Anna Petrovna) et Éric Elmosino (Platonov) en meneur infatigable, qui passent du rire aux larmes et de la cruauté à l’égarement avec une égale virtuosité. Un regret cependant : le comique ici finit par amoindrir la charge tragique. Le cynisme et l’auto-dérision du personnage de Platonov se mue en mot d’esprit gratuit, en badinage mondain. Les dialogues parfois cruels sont désamorcés par leur tour boulevardier. Et l’on se surprend à rire à des moments où l’on aurait voulu avoir le temps d’entendre les mots, de mesurer leur portée, d’être touché par ces personnages.

Le chant du cygne...

Au sortir du spectacle, on repense à sa première partie, Le Chant du Cygne. Dans une pénombre qui frise l’obscurité totale, Jean-Paul Roussillon interprète Svetlovidov, un vieil acteur qui s’est endormi dans sa loge à la fin d’une représentation bien arrosée et qui se réveille dans un théâtre fermé. Le vide de la salle lui renvoie soudain sa propre solitude et il se remémore sa vie d’artiste, à la recherche du sens de son existence. Il a souvent joué de la sentimentalité du public et s’est laissé aller parfois à remplacer l’exigence de son art par la facilité de séduire les gens à moindre effort. Apparaît le vieux souffleur du théâtre, interprété par Gilles Segal, qui tente de le réconforter, arguant de l’amour que lui porte le public. C’est dans cette intimité feutrée qu’ils se mettent à réciter les grands rôles du vieux comédien, Shakespeare ou Pouchkine, le souffleur donnant la réplique. "Et pourtant j’avais du talent !", se rappelle Svetlovidov. Cette première partie du spectacle est tout simplement époustouflante. Les deux comédiens disent le texte avec une retenue et une sincérité rares, la mise en scène et la lumière viennent souligner cette confidence déposée au creux de l’oreille du spectateur.

Tchekhov réhabilite dans cette courte pièce le texte de théâtre, les mots qui portent en eux une part de cette vérité (pour qui la raison d’être du théâtre devait être de dire "la vérité absolue dans son intégrité") et que le comédien, quel que soit son degré d’exigence, met en jeu par le simple fait de les dire. A certains égards, le Platonov que nous avons vu s’arrête à la surface des mots, comme le "divertissement" que Tchekhov distinguait du théâtre engagé. Il n’en reste pas moins que c’est un texte riche servi par d’excellents comédiens dans une belle mise en scène.


Le Chant du Cygne - Platonov d’Anton Tchekhov

Du 4 novembre au 23 décembre 2005

Théâtre de la Colline

Mise en scène : Alain Françon

Lien : cliquez ici (un dossier pédagogique très complet sur le spectacle, notamment des extraits des réunions de dramaturgie).

par Tünde Deak
Article mis en ligne le 19 novembre 2005