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Black Hawk Down

Le futur est chaos

Entre les impératifs de la production labellisée Bruckheimer et la soupe propagandiste que Hollywood nous ressert sans sourciller depuis quelques temps, Ridley Scott s’est-il définitivement fourvoyé ? Il est permis d’en douter, comme l’indique une mise en relation avec ses précédents films : il analyse ici les nouveaux défis que se doit de relever une Amérique trop sûre d’elle-même et de sa puissance, ainsi que ses peurs.


"Une production Jerry Bruckheimer" : il arrive parfois que certains détails du générique nous incitent, par pur principe, à passer notre chemin. Filmage publicitaire, acteurs au jeu partagé entre frime et inexpressivité, idéologie réactionnaire sont le lot des films sortant sous cette bannière sur-étoilée. Pourtant Black Hawk Down, de Ridley Scott, fait défaut au peu glorieux des productions Bruckheimer. Scott, il faut bien l’avouer, a souvent partagé les critiques, et ses détracteurs les plus sévères ne s’étaient pas privés de tirer sur l’ambulance lorsque le réalisateur accomplissait ces dernières années une série de commandes toutes plus honteuses les unes que les autres. Il est tout de même étonnant que ses premiers films, devant lesquels tout le monde autrefois s’agenouillait, aient été si hypocritement "oubliés" (hormis Blade Runner, son chef-d’œuvre, régulièrement cité).

S’il a pu y avoir controverse autour de son petit dernier, il fallait la chercher du côté de la morale. La morale du regard induit que le cinéaste ne fait pas que filmer, il filme aussi sous un certain point de vue qui l’engage, le responsabilise. Mais cette question ne se pose pas aux cinéastes américains : les principes narratifs et esthétiques du cinéma dit classique sont fondés sur la seule efficacité du spectacle. Serge Daney (in La Rampe) expliquait que dans Les Dents de la Mer cette efficacité naissait du fait que Spielberg filmait en alternance le point de vue du requin et celui du gamin qu’il va bouffer, c’est-à-dire le bourreau et la victime. Si la critique française ne se préoccupe pas d’éthique relativement au Spielberg, elle se la pose en ce qui concerne la Somalie. On ne peut pas reprocher à Spielberg de puiser dans le réservoir des mythologies du cinéma américain pour créer la peur (qu’il s’agisse d’un requin, d’un camion ou d’un dinosaure), en revanche, on serait en droit de discuter la manière dont les Américains s’approprient une Histoire qui ne leur appartient pas entièrement et alors qu’elle met des jeu des questions délicates telles que le racisme, les relations avec le Tiers-monde, la puissance militaire dans ce cadre "explosif".

Ridley Scott, qui travaille au sein du système hollywoodien, est-il pour autant dénué de conscience ? Pas sûr. Examinons le bonhomme.

Scott avait auparavant réalisé des films jouant sur les mêmes principes narratifs. Duellistes racontait l’histoire d’un duel entre deux officiers napoléoniens, dont l’issue était reportée sans cesse, à tel point qu’on en oubliait la cause. Alien, comme chacun sait, montrait l’élimination progressive, par un monstre, de l’équipage d’un vaisseau spatial. Blade Runner reprenait le même principe en en inversant les données : c’est un policier qui était chargé de tuer des androïdes revenus sur Terre. Traquée était une banale histoire de policier charge de la protection d’une femme du monde, témoin d’un meurtre et dont il tombait amoureux. Enfin, Black Rain projetait un policier américain à Tokyo et opposait ses méthodes peu conventionnelles aux coutumes nippones. Restons-en la, car ces films constituent une partie homogène du travail de Scott. L’action de chacun de ces films se situe dans un univers assez clos, strict et codifié : espace régi par la suprématie technologique (Alien, Blade Runner), les codes sociaux et les caractéristiques du genre (Traquée, Black Rain) ou tous ces critères a la fois (Black Hawk Down). Au vu ce dispositif, Scott répète inlassablement la même question : dans cet espace restreint et oppressif, quelle place reste-t-il a l’humain ?

Cette notion se voit sans cesse interrogée dans Black Hawk Down, à travers le déluge d’appareils, d’armes et d’écrans de contrôle : face à ce que Heidegger nommait "aliénation technologique" (aujourd’hui concept des plus pertinents), quelle part laisse-t-on à l’acceptation de notre part d’humanité ? Je m’explique.

Dans Black Hawk Down, des soldats américains, encombrés de leur barda high-tech, ou des Somaliens, parés de leurs vêtements de tous les jours, qui a l’air le plus identifiable, de loin, comme êtres humains ? Dans certaines scènes les GI ressemblent réellement à des machines, rapides et puissantes, le visage dissimulé sous leur casque. Dans d’autres les Somaliens font figure de horde sauvage, primitive. Scott ne renvoie pas pour autant chacun dans son camp dans le genre "tous des brutes", puisque l’on sait qu’il filme du point de vue des Américains uniquement. Non, justement, il sait, et ses personnages avec lui, que c’est ce critère humain qui est en jeu, jeu que répercute hypocritement les medias (la seule image de ce conflit que tout le monde a en tête est celle du GI trainé par un véhicule devant les cameras de CNN, Scott ne la reproduit d’ailleurs pas). Le cinéaste sait pertinemment que la guerre, aujourd’hui, se joue davantage sur le plan médiatique que sur le plan militaire. Etre présenté comme un sauvage devant une caméra, voilà la vraie défaite. Scott filme simultanément ce que filmerait CNN ("ces Somaliens, quels sauvages !") et le point de vue des soldats américains, qui est loin d’être négligeable : cette peur de passer pour inhumain nuit curieusement à leur puissance et l’attaque se mute en défense, en opération de sauvetage ("Leave no man behind" était le judicieux sous-titre du film).

Ce qui est fort avec Black Hawk Down, c’est que cette idée passe par l’aspect physique uniquement. Là où Spielberg trouve le moyen de caser des plages de repos tendance humour/émotion en plein milieu de son récit pour justifier la brutalité de ses soldats (Il faut sauver le Soldat Ryan), Scott place les passages obligés tout au début : chacun a droit à sa petite présentation, nous fait part de ses états d’âme. Et puis le cinéaste démolit tout ça : pendant le combat, on n’a pas le temps de parler. D’ailleurs, lorsqu’un des soldats a une subite envie de vomir (c’est vers la fin du film), il ne s’arrête pas et se gerbe dessus. Ce qui fait, je pense, le prix des films de Scott, c’est qu’il opère par la synthèse là où certains étaleraient de grands discours (on se souvient aussi du dernier plan, muet, de Blade Runner, mais qui en disait beaucoup). Comment montrer l’échec des Américains sans finir le film sur un verbiage ? Scott les filme sortant de la ville, émergeant du brouillard sans vraiment savoir où ils sont. Autour d’eux apparaissent des gosses qui dansent, la population les applaudit ironiquement. Le GI s’est souillé (le vomi est la marque du dégoût de soi) et fait une drôle de tête. Le plan dure environ trente secondes, il est muet et remarquable de concision.

Scott ne procède pas à une critique de l’armée américaine non plus, n’exagérons rien (il dresse la liste des Gis morts au combat au générique, idée cucul qui n’est peut-être pas de lui mais reste néanmoins en travers de la gorge). Le film ne dévie pas du genre auquel Scott semblait adhérer avec talent à ses débuts : la science-fiction. Cette dernière peut se définir comme l’appréhension la plus vraisemblable possible du futur de l’homme dans ses relations avec la technologie. Elle diffère donc du fantastique. Scott pose la question du Tiers-monde en présentant celui-ci comme relevant du domaine de la science-fiction, idée pertinente dans la mesure ou l’altérité demeure le vrai grand sujet de méconnaissance des Etats-Unis aujourd’hui : aveuglée par le déploiement croissant de ses capacités technologiques et de sa puissance, une nation comme les Etats-Unis peut désormais s’offrir le luxe d’ignorer le reste du monde, ou au moins d’en avoir une connaissance extrêmement partielle. Ce n’est pas pour rien que la plupart des films d’action récents misent sur l’introduction redoutée d’un corps étranger dans le milieu américain (Independance Day et ses extraterrestres, Couvre-feu et ses terroristes arabes, etc.). Effectivement dès lors que la puissance des Etats-Unis leur donne l’impression de pouvoir contrôler le reste du monde depuis leur siège, une intervention dans un bled aussi éloigné de leurs habitudes géographiques et culturelles que Mogadiscio ne peut qu’être vouée à l’échec.

L’altérité demeure donc, selon Scott, la grande aventure américaine du siècle commençant (en ce sens, son film est bien un "symptôme post-11 septembre"). Les nombreux films produits par Hollywood mettent en scène, en tant qu’ennemis, ce qui reste non américain, c’est-à-dire non identifiable. Car l’étranger, aux Etats-Unis, doit être impérativement assimilé sous peine d’être exclu. La cohésion de toutes les forces de la nation est le seul remède à une potentielle désagrégation intérieure, ainsi qu’à une faiblesse fatale en cas d’agression extérieure. Cette vision de la nation américaine, au cinéma, n’est pas nouvelle, elle est déjà présente chez John Ford.

Comment tuer facilement l’ennemi lors d’un conflit ? En niant son humanité. Il est plus facile de se dire qu’on abat une bête sauvage pour se défendre que de vivre avec l’idée qu’on a tué un homme. Encore une fois l’humanité est l’enjeu premier de cette guerre qui est avant tout une guerre d’images. On remarque que le traitement de cette question dans Black Hawk Down est étrangement similaire à celui qu’en avait fait précédemment Scott dans Blade Runner. Les Somaliens d’aujourd’hui sont les Repliquants d’hier, des créatures à visage humain mais brutales et dangereuses. Les Repliquants avaient des noms propres, une identité, même si celle-ci était créée de toutes pièces, et même une conscience, ce que personne ne voulait prendre en compte. L’un d’entre eux (une jeune femme) ignorait même être un androïde. Les Somaliens aussi ont une identité, mais on les surnomme "Skinnies" (littéralement : "maigrichons"). Et les GIs ont beau vouloir les appeler comme autrefois on appelait les Allemands des "boches", les Somaliens demeurent humains. De même que les Repliquants pouvaient prétendre à cette humanité que es hommes eux-mêmes avaient perdue.

Il y a dans Black Hawk Down une scène qui indique clairement la position de Scott relativement à ce défaut d’humanité. Américains et Somaliens échangent des coups de feu, jusqu’à ce qu’une femme se glisse par mégarde dans le champ. Elle se dresse et l’Américain qui devait tirer retient son coup ; un autre soldat le pousse et tire, lui, sur la femme afin de dégager la vue. Ce geste final, chez un cinéaste comme Fuller, eut montré toute la cruauté de la guerre, jusque dans son inévitabilité. Mais Scott le double d’un premier geste, hésitant, comme marqué par la conscience qu’il ne restera pas sans témoin, ni éventuellement impuni en cas de contestation. On ressent là le combat entre le regard de type CNN et celui des soldats qui, comme je l’ai dit précédemment, savent fort bien quelle guerre se joue là : la peur d’être inhumain, c’est-à-dire de ressembler malgré tout à ce que l’on veut percevoir chez l’autre. Les caméras de télévision ne sont pas là, mais c’est tout comme. Chez ces soldats qui ne sont que des gamins (l’age moyen des acteurs est incroyablement peu élevé), qui ont grandi avec la télévision, on "sent" malgré tout le caractère dégueulasse de ses gestes : des lors que les images ne sont plus innocentes, comment la guerre elle-même, dans sa dépendance croissante de son filmage, de la propagande qui l’accompagne désormais, pourrait-elle l’être ? Il y a dans le geste d’hésitation du soldat un conflit entre cette image permanente de la guerre (la propagande) et la réalité de son action, entre la gratuité du jeu de gosse (le regard au moment ou la femme est abattue est celui de certains jeux vidéos ou, comme en "caméra subjective", on voit un revolver au premier plan) et sa cruauté enfin, malgré lui, incarnée. Comment peut-on se dire humain lorsqu’on en arrive là ?

Il est étonnant que la réalité de ce décalage entre la guerre ("à la guerre, on meurt") et le regard occidental posé sur elle a travers la télévision soit énoncée de manière aussi claire et aussi judicieuse. Les Rois du Désert ne faisaient "que" nous introduire dans les coulisses (domaine privilégié des soldats) d’un conflit déguisé par la télévision (domaine privilégié des civils) : dans Black Hawk Down, c’est dans le regard même, unique, du soldat que se situent, à la fois, mensonge visuel et réalité des coulisses, et toute l’horreur de leur confrontation. Tout le mépris de l’Occident pour le Tiers-monde, sa rhétorique de l’image et de la domination du Blanc, dont le soldat est malgré lui porteur, sont transportés au coeur du conflit, alors qu’avant les lieux de débats étaient habituellement localisés en terrain sûr, chez nous, en Occident.

Revenons à la question de la technologie : le titre du film le dit lui-même, c’est la puissance technologique qui part en miettes. La puissance (et l’ignorance de l’altérité) n’est d’aucune aide aux Etats-Unis, bien au contraire, si ces derniers ne sont pas capables simultanément d’observer l’évolution technologique de leurs ennemis. Dans les interviews des soldats américains que j’ai pu lire ici, nombre d’entre eux rappellent leur étonnement d’alors à la vision de l’ingéniosité développée par les Somaliens pour quadriller le terrain, ainsi que de leur équipement militaire, qu’ils avaient sous-estimé. Or le fameux hélicoptère Black Hawk tombe en morceaux. Et même par deux fois : plusieurs scènes sont consacrées au sauvetage des pilotes dans leur appareil. Le monde de la technologie part en morceaux comme la ville futuriste de Blade Runner, éponge suintante, se rouillait a vue d’œil. Comme le vaisseau d’Alien ressemblait non pas au superbe appareil de Star Trek mais à une épave dérivant dans le vide de l’espace. Ce que les GIs finissent par comprendre dans le film, c’est que la technologie symbolise cette menace de déshumanisation à laquelle ils veulent par tous les moyens échapper. Par ailleurs, elle ne protège finalement pas contre l’Inconnu, cette fameuse altérité (pas plus qu’elle ne protégeait de l’alien ou du devenir-androïde). Le sauvetage est moins un besoin de sortir le pilote des mains meurtrières des Somaliens que de le déloger de l’emprise de la technologie, représentée par l’hélicoptère. La technologie comme support d’une "guerre propre", dont les Américains se font les chantres à voix haute depuis la Guerre du Golfe, parle ici d’elle-même : si, dans la découverte de l’altérité, elle symbolise le futur, alors pour les Etats-Unis ce futur n’est que chaos.


Vous pouvez lire une autre critique de La chute du Faucon Noir, par Clémence Parente, ici-même.

par Guilhem Cottet
Article mis en ligne le 22 février 2005