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Buffy contre les vampires

Un carnaval ésotérique, aux lumières gothiques, bien orchestré

Buffy the vampire slayer, voilà un titre qui fleure bon le navet : il promet une opposition aux relents de manichéisme mièvre, au service d’un concept de génie. Il consiste à proposer un produit qui exploite la mode aux syncrétismes mous, et qui dans le même temps affiche une ambition artistique qui semble relever d’un projet post-moderne. Mais voilà, la fille est jolie, les décors et les ambiances sont soignées, et le marketing s’assortit bien de cet épiphénomène d’une mode ésotérique. Cependant, il ne suffit pas de mettre des vampires, une jolie donzelle, et quelques grammes d’effets spéciaux, maléfices et autres exotismes du caveau dans un écran pour faire une série culte.


(JPEG)Encore faut-il les organiser, et leur apporter une plus-value ! Buffy s’appuie essentiellement sur deux registres : d’une part une réflexion sur la forme, la mise en scène et une utilisation pertinente des musiques qui donnent à cette série une présentation plus qu’intéressante. Et d’autre part, l’utilisation de l’esthétique et des thématiques du roman noir, utilisées dans un post-modernisme effectivement exotique, mais pas malhabile pour autant.

L’esthétique gothique

Buffy s’installe dans un décor d’inspiration gothique. Non pas architecturalement parlant, mais dans cette esthétique mortuaire qui baignait les romans de la trempe du Moine de Gregroy Lewis. Si l’action se déroule dans la bourgade de Sunnydale, tout ce qu’il a de plus village américain cliché, et se partage entre lycée, université et autres lieux obligés de toute sitcome ou soap adolescente qui se respecte, elle ne propose pas moins, dès que l’action bifurque vers le fantastique, des lieux dont l’apparence va du souterrain malodorant, à la crypte d’architecture, pour le coup, gothique. On passe également par tout un registre d’antres et de lieux pour le moins reculés, abandonnés, et présentés sous un jour nocturne. L’esthétique gothique, sous sa forme la plus vulgaire et la plus immédiate est bien représentée. Elle constitue un point de liaison évident avec les thématiques du roman noir, puisqu’elle s’en inspire plus ou moins directement, passant naturellement par l’intermédiaire de la littérature de vampires qui est cousine du roman noir. Mais la véritable mixité post-moderne de Buffy, du point de vue des décors, ne réside pas dans cette invitation exotique et kitsh à explorer des souterrains ou des cryptes aux relents de clichés. Comme le roman gothique s’est débarassé de ses oripeaux grandiloquents et superfétatoires alors qu’il arrivait au terme de son âge d’or, Buffy sait aussi proposer toute une série de lieux qui sont authentiquement gothiques et modernes à la fois, et qui ne sont pas de simples superpositions - au propre comme au figuré - d’un lycée sur une bouche des Enfers.

Joss Whedon est fasciné par les lieux interlopes, comme la rue déserte, les immeubles désaffectés, ou surtout la boîte de nuit du "Bronze". Ces places ont en commun une atmosphère glauque, sont des lieux où se succèdent rapidement la mélancolie et la violence. Ce sont les reflets dans le décor du mal-être qui taraude les héros de la série. Nocturnes places, elles sont les souterrains modernes de Buffy.

(JPEG)On peut les associer à certains intérieurs dépouillés, tout aussi nocturnes, où se situent plusieurs moments-clés de la série, comme par exemple l’affrontement de Buffy avec une créature invincible rescucitée par Angel et Drusila, ou encore son duel à l’épée avec Angel. Il y a dans le grand magasin où se déroule le premier combat une esthétisation du décor, blanc aux lignes épurées, propre à la mise en scène et à l’entrée théâtralisée du groupe des vampires, une évocation moderne de la solennité d’une crypte antique. Le loft où prend place le duel de Buffy et de Faith est également de cette belle eau à la fois contemporaine, et empreinte de la solennité des cryptes d’autrefois.

Il serait donc vain de réduire la thématique esthétique de Buffy à la profusion d’intérieurs souterrains, cryptes et antres où elle livre bataille parfois. Cet exotisme explicite aurait pu être évacué au profit de l’habile introduction de la rue nocturne et des lieux interlopes où la fascination pour le Mal, obsession centrale du gothique, est finalement bien plus forte et puissante. On sent dans ce compromis que fait Joss Whedon au kitsh des représentations faciles la nécessité de séduire le public avec des lieux communs balisés par l’imaginaire gavé de marketing. Et Buffy n’aurait eu que plus de force à s’en débarrasser.

Toutefois, il serait réducteur de se contenter d’envisager la série sous l’angle de ce marketing facile. D’autant que la littérature gothique fut volontiers généreuse de ces effets d’appel faciles, d’une mise en scène puisant dans une esthétique médiévale pour composer les éléments de son effroi, et qu’il n’est que justice que ses belles cryptes enténèbrées soient aujourd’hui pillées et exportées vers ses lointains rejetons.

Une héroïne gothique

Mais le motif principal de Buffy n’est pas le décor. Le pilier du succès de la série est sa charismatique « Tueuse » qui conduit la chasse aux créatures des enfers. Le spectateur se passionne moins pour l’adversaire, cornu, puissant, sournois, ou simplement de passage, que pour les états d’âme mélancoliques de la belle héroïne. Buffy est un personnage mal dans sa peau, qui voit surgir de nouvelles affres dès lors qu’elle finit à peine de régler les actuelles. Bref, c’est une adolescente. Il serait vain de se cacher que le concept du personnage est digne de ceux qui fondent les héros de shônen sentimentaux dans le manga : il faut provoquer l’empathie avec la cible de la série. [1]

(JPEG)Or qui est donc Buffy Summers ? Une jeune fille qui ne sait pas s’aprécier, qui traîne avec les losers du lycée, et peine à s’affirmer. Le jeune fasciné par l’esthétique gothique, qui passe sa soirée devant sa télévision et qui est fan de séries TV correspond bien à cette définition. Mais si pareil loser n’existe que rarement à l’état brut, sa présence réitérée au panthéon des personnages-types de séries américaines n’est pas anodine : il contient en lui, exacerbés, la plupart des complexes adolescents. Et Buffy est un condensé de tout cela, mixé avec autre chose. C’est une fille plutôt jolie, d’aucuns diront « canon », et qui présente la particularité d’appartenir au cercle très prisé des héros qui sauvent régulièrement l’humanité. Le concept qui sous-tend l’héroïne est donc bien rôdé pour vendre la série : le spectateur reconnaît en elle tout ce qu’il a de plus faible, et qui le désespère, mais heureusement, elle reste un personnage positif. Ajoutons qu’elle ferait la meilleure amie idéale, ou la copine parfaite pour l’adolescent peu sûr de lui (et à divers degrés, tous le sont) et la série est vendue.

Mais passée en revue cette particularité vendeuse de Buffy, que reste-t-il de cette héroïne qui l’a rendue si populaire sur plusieurs continents ? On peut difficilement envisager que l’alliance en un personnage de ce qu’on vient de décrire ci-dessus, recette ô combien classique et rebattue, puisse à elle seule avoir assuré un tel succès. De fait, Buffy, et sa troupe, sont intéressants parce qu’ils flirtent avec le Mal. Il y a chez ces combattants de l’occulte une fascination pour le nocturne, l’interdit, le vénéneux, et tous les divers avatars du Mal. On dira que c’est pour mieux les détruire. Et bien justement, pas seulement ! Tous, à divers degrés, ont partie liée avec « l’autre camp » : Buffy couche quand même avec deux vampires, et le seul humain avec qui elle a une histoire un peu longue n’est autre qu’un nouvel adversaire des forces du mal... On peut passer sur Alex à deux doigts d’épouser une démone, ou sur Willow, qui après être sortie avec un loup-garrou, devient sorcière. Alors tout cela fleure bon l’exotique. Pour ne pas dire le convenu et la foire d’empoigne ésotérique bon marché, racolleuse et vaguement basse !

(JPEG)Mais pas tant que cela, si l’on s’intéresse au comment. Buffy s’énamoure d’Angel, puis de Spike, et à chaque fois, dans des registres différents, c’est son appétit d’obscurité, son âme rongée par la morbide fascination pour le Mal qui parle. Elle veut d’abord, avec Angel, d’un homme qui ne peut la rendre pleinement heureuse, et elle s’enferme dans une relation sans issue possible, poursuivant dans le surnaturel la spirale de ses échecs et frustrations personnelles. Ensuite, à travers Spike, elle assouvit sa frustration d’être rejetée par la norme d’un monde où elle n’est pas chez elle. La passion violente qu’elle éprouve pour un vampire, son ennemi juré, touche au cœur de l’ambiguité du personnage de Buffy, à la fois naïve et touchante héroïne dont la blondeur est tout à la fois énervante et si pure, et en même temps Tueuse qui a besoin des combats, de la violence et de ce monde de la nuit pour se sentir vivre et exister, car elle n’a pas de place dans le monde normé des citoyens de Sunnydale. Elle partage en cela l’attrait ressenti par les héros gothiques pour la transgression des barrières qui les séparent du Mal ou de l’interdit. Elle explore cette question de l’origine du Mal qui est le cœur de la littérature gothique [2]

Aux sources du Mal...

Car Buffy est une série qui s’interroge sur l’ontologie du Mal. L’adversaire n’est pas tant le vampire, le démon, que leur source, leur origine. Cela éclate au grand jour dans la dernière saison quand Buffy se trouve affronter « La Source », et des vampires préhistoriques. Mais le thème de cette exploration des origines du Mal, dont on voit qu’il n’est pas étranger à la nature humaine, comme le manifestait déjà le roman gothique, est permanent au fil des saisons successives de la série. L’interrogation sur les origines de la Tueuse, ou tout simplement les abondantes recherches « universitaires » menées dans d’occultes grimoires afin de révéler les points faibles des démons sont autant de manifestations, en apparence anodines, mais qui témoignent de l’importance d’un appétit de savoir, et de compréhension du Mal par l’équipe des héros.

L’intimité que les héros trouvent dans un combat, qui ne se décline pas sur le mode de preux paladins opposés à tout commerce avec l’ennemi, les conduit à petit à petit franchir les limites de « la bonne morale » pour se frotter aux avatars de Satan et autres joyeusetés infernales, qui sont d’ailleurs bien souvent issues des perversions de l’humanité, comme dans le roman gothique, où les moines dépravés et autres personnages déchus sont légions (faut-il s’étonner ensuite de découvrir dans Buffy une Tueuse rénégate, un moine au service de la « Source », ou encore des symboles classiques de l’autorité comme le maire, ayant commerce avec des démons ?)

Le figure des héros fragiles dans leur tête, fascinés par le Mal et ses avatars, qui peu à peu nouent commerce avec les puissances infernales est un classique de l’esthétique littéraire gothique. Elle se retrouve à de nombreux niveaux dans Buffy. Mais le plus parlant est l’incapacité de l’héroïne a s’énamourer d’un individu normal. (JPEG)Leitmotiv, cette inaccessibilité de Buffy aux amours normales, fait qu’elle n’a de véritable histoire qu’avec trois protagonistes : Angel, Riley, et Spike. Or l’histoire du milieu capote, et c’est précisément elle qui est la plus révélatrice. Au cours de ses années de lycée, Buffy n’a d’aventure qu’avec Angel. Mais voilà que celui-ci s’en va fonder sa propre série de son côté [3]. Le scénariste tente alors de renouveller le concept à partir de la saison 4, et propose après quelques épisodes de transition qui posent une Buffy plus paumée que jamais, une histoire où elle semble parvenir à l’épanouissement ainsi qu’à une certaine mâturité, le tout allant de paire avec un amour fusionnel jusque dans la chasse au démon avec un gendre idéal de service.

Cette évolution casse la dynamique de fascination pour le Mal, l’occulte et l’incontrôlable qui imprégnait jusqu’ici la série. La pulsion est mise sous le joug de la science et de la raison, en particulier par d’immenses laboratoires, des puces électroniques et l’armée qui s’en mêle. La série n’a jamais été aussi mauvaise et sans intérêt qu’a cette période. Aussi exeunt ces évolutions, et hors une puce dans le cerveau de Spike, tout cela est promptement évacué, pour un retour à l’occulte bon teint : Buffy plus mal dans sa peau que jamais, incapable de vivre une histoire d’amour, sinon de nouveau avec un vampire, et les adversaires sont de plus en plus en parfaite osmose avec le Mal, puisqu’on supprime le masque d’un roi des vampires, ou d’un démon à son épiphanie, pour préférer une "Force", puis une "Source", d’autant plus inquiétantes qu’elles n’ont pas de substance.

Le succès de Buffy procède bien de la réintégration des thématiques et de l’esthétique gothique, dans une œuvre qui est fondamentalement un concept marketing. Mais on constate, avec le revirement scénaristique qui conduit aux dernières saisons, sans doute les plus fortement marquées par l’empreinte du gothique, que c’est sa judicieuse intégration qui était finalement le meilleur moteur marketing de cette série à succès.

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par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 17 mars 2005

[1] Séries TV pour adolescents et shônen manga, sentimentaux en particulier, ont ceci de commun qu’ils proposent des protagonistes principaux qui ont d’une part les tares, bénignes, qu’ont leurs spectateurs/lecteurs, et d’autre part proposent pour ces héros un destin, des pouvoirs, ou une réussite sentimentale que rien ne pouvait laisser prévoir. Ils se présentent ainsi comme un exutoire aux frustrations de l’adolescents en train de grandir, proposant tout à la fois compréhension et rêve à travers une seule figure.

[2] Référez-vous à l’article introductif à ce dossier qui précise ce point.

[3] Où l’on admire de nouveau les nécessités du marketing qui imprègnent la trame de Buffy, mais qui n’est en cela pas vraiment une exception dans le paysage des séries TV


- La série Buffy contre les vampires (titre original Buffy, the Vampire Slayer) compte 7 saisons.
- Il existe également un film, une série de comics, et plusieurs romans publiés en version française par Pocket dans la collection "Fleuve Noir"