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Donjons et dragons

Puérilités et ringardise, ou l’avilissement rôlistique de la fantasy

Une impératrice progressiste à détrôner, un joyeux groupe d’aventuriers à liquider, un sceptre magique à récupérer, une horde de dragons à exterminer... Le grand méchant mage Profion et son âme damnée le soudard Damodar auront-ils assez d’1h44 pour mener à bien cet ambitieux programme ?...


Oyez, oyez ! Que ceux qui chérissent le souffle épique, le dépaysement et les intrigues palpitantes, prennent céans leurs jambes à leur cou. Courtney Salomon, accro du jeu de rôle Donjons et dragons, s’est débattu durant six ans dans un imbroglio juridique et logistique pour enfin réaliser son rêve : l’adaptation du célèbre jeu (25 millions de joueurs dans le monde tout de même !). Mais qu’espérer d’un tâcheron ?

Le film peut être appréhendé de deux façons différentes. Soit on est joueur et alors là, le présent scénario ne mobilisant qu’une infime partie du cerveau, on peut s’amuser à vérifier la conformité du film avec le sacro-saint manuel de règles (car le réalisateur, soucieux de préserver l’intégrité du jeu de rôle, et accessoirement de ne pas s’aliéner la juteuse audience des fans, a scrupuleusement - maniaquement ? - respecté lesdites règles dans l’organisation de son histoire). Soit, n’étant pas joueur et donc dépourvu d’une telle grille de lecture, on se contente de recevoir le contenu cinématographique de cette parodie de film. Là, rien d’impérissable.

Donjons et dragons est un film qui tient franchement du téléfilm de papa. Cela se sent tout d’abord à la façon de mettre en scène une intrigue que nous qualifieront de base (à savoir une lutte d’influence pour le pouvoir, avec Bien et Mal nettement définis). Les étapes s’enchaînent sommairement les unes aux autres et le réalisateur les filme très platement. A part quelques extérieurs banals de forêts, les vue générales des lieux où se déroulent les phases successives de la quête sont des images de synthèse qui se voudraient grandioses. Or le décor aux perspectives fermées où évoluent aussitôt après les personnages correspond assez mal avec la "grandeur" suggérée par le plan précédent. Cette volonté d’esbroufe est un peu agaçante. Hélas pour Courtney Salomon, les effets spéciaux collés ici et là sans vergogne ne remplaceront jamais un vrai sens de l’espace.

Les personnages pourraient compenser ces maladresses mais le jeu des acteurs pêche souvent par son outrance (mention spéciale aux méchants : Jeremy Irons tout en grotesque grandiloquence et le très "darkvadorien" Bruce Payne). Du coup, le spectateur est poussé, malgré toute la bonne volonté qu’il peut y mettre, à devenir extérieur aux enjeux dramatiques du film et à attendre paisiblement - ou avec lassitude ; c’est selon le degré de tolérance de chacun - la suite de cette aimable promenade, dite d’aventures.

La dégoulinure télévisuelle se ressent enfin particulièrement au niveau des effets spéciaux, dont le côté tape-à-l’oeil n’en amoindrit pas moins le toc. Certains d’entre eux sont en effet bien faiblards pour un film réalisé en 2000. Manifestement, le réalisateur ne semble pas savoir que dans l’utilisation des effets digitaux, tout est affaire de discrétion. Ici, aucun émerveillement n’opère ; ce qui est tout de même le comble pour un film d’héroic fantasy (univers médiéval, imaginaire et fantastique, où la magie remplace la science) censé stimuler l’imagination par le rêve !

Mais malgré toutes ces faiblesses, il faut reconnaître que Donjons et dragons se voit sans déplaisir. C’est assez sympathique, parfois drôle et il y a quelques réussites visuelles (l’arbre-village des Elfes). Hélas, cela restera bien insuffisant pour sortir l’héroic fantasy de son ornière (trop de films médiocres !). Espérons que la trilogie Le Seigneur des Anneaux du Néo-Zélandais Peter Jackson, autrement plus ambitieuse, saura donner un véritable souffle à ce genre trop peu représenté au cinéma.

par Alaric P.
Article mis en ligne le 18 avril 2004