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Femme Fatale : l’art de la reprise

On commence à en avoir l’habitude, les films de Brian De Palma suivent quasiment tous un même cycle de vie allant de la réception reservée du public et de la majorité des critiques à une réévaluation postérieure de la qualité de chaque oeuvre. Comme les bons vins, ses long métrages vieillissent très bien. Femme Fatale, son dernier film tourné en France loin des contraintes d’Hollywood ne devrait pas déroger à la règle. Il est donc déjà temps après quelques visionnages de revenir dessus.


Les premières images sont révélatrices. On attendait un film de De Palma et nous voilà au beau milieu de l’univers du regretté Billy Wilder, plus exactement dans le final d’assurance sur la mort dans lequel la femme fatale, Phillys Dietrichson (Barbara Stanwick) dans un moment de faiblesse avoue son amour à l’homme qu’elle aime Walter Neff (Fred MacMurray) et qu’elle était sensée tuer. Ca sera finalement elle la victime.

Peu à peu, un reflet apparaît sur l’image. C’est, on l’apprendra plus tard, la silhouette de Laure Ash (Rebecca Romijn-Stamos) vue de dos qui subtilement s’inscrit peu à peu à l’écran avant que les noms des acteurs de Femme Fatale et le titre du film s’y ajoutent tandis que la caméra récule tout doucement. La chambre d’hôtel et le lit dans lequel est couchée notre héroîne sont ainsi mis à jour.

Dans la scène suivante, un vol de bijou est organisé en plein palais du festival de Cannes. Ce coup mis en scène de manière virtuose par Brian De Palma est accompagné d’un thème proche du boléro. Le compositeur Sakamoto a en fait créer une partition originale autour du thème préexistant de Ravel. En deux scènes, De Palma met donc en place son dernier film et détache un motif capital pour la compréhension de Femme fatale, la reprise.

Celle-ci se retrouve dans la narration même. Découpée en trois temps, elle reprend une idée qu’on trouve aussi dans le Mulholland Drive de David Lynch tourné à peu près en même temps. Le film s’ouvre sur les mésaventures de Laure Ash qui à un moment s’endort. De manière quasi-imperceptible on passe alors dans un rêve dans lequel une partie des personnages et des décors qu’on a vu depuis le début sont réinvestis, "repris". Ainsi, un simple passant rencontré dans un hotel devient agent de sécurité pour l’ambassade des Etats-Unis à Paris, un photographe voyeur est promu paparazzi ou un agent de sécurité de Cannes réapparaît en barman. Même chose pour les lieux qui peuvent être répétés comme cette chambre de l’hôtel Sheralton dans lequel notre héroïne était sensée aller chercher son passeport. Le cauchemar mené à son terme, on revient à la réalité et on essaie de trouver une nouvelle voie.

Cette idée de reprise est aussi liée aux personnages qui reprennent d’autres identités ou s’amusent à jouer des rôles. Poursuivie par les deux gangsters qu’elle a doublé en volant les diamants, Laure Ash est prise par des inconnus pour Lily, une jeune femme "sosie". Elle décide donc de lui prendre son identité pour partir aux Etats-Unis. Le personnage sera donc double, blonde et brune, Laure et Lily. On peut peut-être voir ici une référence à l’univers deVertigo d’Hitchcock d’autant que le film travaille aussi les motifs de la spirale et de la chute. Le personnage interprêté par Antonio Banderas, Nicolas Bardo, de son côté, est lui multiple seulement dans le sens où il s’amuse à jouer des rôles. Pour s’approcher de l’ambassadrice, il se transforme en clochard, pour rencontrer Lily, il se fait passer pour un homosexuel à la recherche d’une disquette oubliée dans une chambre d’hôtel. On quitte ici la simple idée de reprise pour s’approcher de la notion de jeu. Femme Fatale est avant tout un film ludique qui s’amuse avec le spectateur, le ballade, le manipule quitte à ce que ce dernier se retourne contre lui.

Au milieu du film, Nicolas Bardo explique à l’inspecteur qui l’interroge sur la disparition de l’ambassadrice, qu’il est un fan de romans mystérieux et qu’il devine tout le temps la fin au milieu. Le défi au spectateur est lancé. Il ne faut pas prendre cette phrase gratuitement car ici plus qu’ailleurs rien n’est gratuit. Femme Fatale est un film pensé dans le détail. Malheureusement, on ne fait pas toujours attention à eux. La question du rêve est évoquée dès la première scène entre Black Tie et Laure alors que celle-ci est perdue dans ses pensées. De même, avant qu’elle ne s’endorme, à la télévision passe une émission sur les visions prémonitoires. Ensuite tout le rêve est basé sur une série d’incohérences et de motifs qui se répètent.

Pour nous rappeler l’eau du bain qui coule, son dont le personnage endormi est sans doute par moment plus ou moins conscient, le motif aquatique est quasi omniprésent à travers l’aquarium qui déborde, les multiples verres d’eau qu’on sert un peu partout (un bar ce qui est normal mais aussi dans les huits verres du commissariat), l’architecture du bar final qui rappelle un peu celle d’un bateau qui se trouverait sous l’eau et la chute finale dans la seine. De même, les affiches "déjà vu" sur lesquelles on retrouve le visage de Laure tendent à déréaliser l’ensemble. Le film est ainsi plein de petits détails irréalistes sensés attirer notre attention comme l’horaire qui n’évolue jamais, le chaise bébé et la petite horloge jouet à l’arrière de la voiture des deux méchants Racine et Black Tie ou Nicolas Bardo n’allant pas à la bonne pharmacie. On retrouve ici toutes les incohérences généralement liées au rêve. Ce dernier trouve ici une de ses représentations les plus poussées au cinéma puisque De Palma va même jusqu’à essayer de cacher sa vraie nature au spectateur. Or, comme c’est le cas ici avec Laure, ce n’est généralement qu’au réveil qu’on se rend compte qu’on était entrain de rêver.

Si comme on l’a mentionné plus tôt, ce rêve est une reprise de la réalité rencontrée par Laure dans la première partie, c’est avant tout un ensemble de séquences inspirées du genre du film noir. On retrouve ici le mouvement inverse de la première scène. C’est au tour d’Assurance sur la mort de se réinscrire subtilement dans Femme Fatale. Le rêve raconte en effet l’histoire d’une "bad girl, rotten to the heart" pour reprendre les mots même de Laure et Phyllis Dietrichson qui temoin du suicide de sa sosie, se réaproprie son identité avant d’être sept années plus tard rattrapée par son passé. Elle décide alors de monter un faux kidnapping de sa personne pour soutirer de l’argent à son mari. Pour cela, elle manipule le paparazzi qui l’a démasquée en se faisant passée pour une femme battue et en le séduisant. Comme dans le final du film de Wilder, la fin du rêve est une lutte de manipulation de la part des deux personnages qui chacun à leur tour essaient de pièger l’autre à sa propre fin. Au-delà de l’allusion première à Assurance sur la femme, Femme Fatale surtout dans cette partie centrale reprend de multiples archétypes du film noir comme l’idée d’un innocent pris au piège par l’aspect séduisant d’une femme fatale, le conflit entre cet enquêteur privé et la police, le goût pour certains endroits sombres comme le commissariat, un cercle de violence ou l’appât du gain.

A noter que nombreux de ses éléments préexistaient déjà dans l’univers des thrillers de De Palma et jouent donc doublement sur l’idée de reprise. Là où le film est le plus brillant, c’est sans doute dans son utilisation de la figure de la femme fatale. Rebecca Romijn-Stamos est d’ailleurs proprement stupéfiante dans sa performance. Elle incarne la femme fatale au cinéma dans ses multiples visages à savoir aussi bien la femme fragile et battue qui à besoin de protection, que la jeune femme douce séductrice ou la garce manipulatrice. Ces différentes figures font d’elle un personnage fuyant dont on a du mal à cerner les contours. Elle parle aussi bien l’anglais que le français ou chose plus dure l’anglais avec accent français. Dans la seconde scène du film, elle nous offre une magnifique scène d’amour lesbien lors du vol de bijou puis à la fin dans le bar séduit Bandéras à l’aide d’un striptease qui nous ferait presque oublier l’érotisme de la robe sous le vent de Marilyn ou la scène des gants de Gilda par Rita Hayworth. Il y a quelquechose de purement jubilatoire dans ce jeu de rôle de l’actrice qui change d’apparence à chaque séquence pour mieux nous désarçonner, nous séduire et nous perdre. C’est elle qui donne le ton à chaque ségment et fait de ce film le plus beau des rêves et des cauchemars. Purement fascinant.

Dans ce mouvement de réappropriation du film noir par le personnage de Laure dans son rêve, on peut voir une métaphore du travail de De Palma qui à partir de multiples inspirations, c’est toujours efforcé de faire un travail purement personnel qui dépasse largement les oeuvres qu’il cite. C’est une nouvelle fois le cas ici avec Femme Fatale puisque plus qu’une copie, c’est à une véritable déconstruction du genre et de ces figures qu’on a affaire ici.

Brian de Palma s’efforce d’abord de retravailler l’espace. Son film noir est en couleur et l’action se passe majoritairement en plein jour. Le Paris du film n’a rien à voir avec celui que l’on a l’habitude de voir. Le réalisateur est allé chercher des lieux qui l’inspiraient visuellement comme l’hôtel Sheralton qui rappelle les architectures américaines très froides et impersonnelles ou l’église de Belleville, à l’allure très proche de celle de Florence que De Palma avait utilisé pour Obsession. Il montre aussi bien la grisaille parisienne que la beauté des lumières de la Tour Eiffel la nuit, les sexes shops du nord de la ville que la somptuosité de l’ambassade américaine. Sa recherche de nouveaux lieux et de nouvelles images qui puissent étonner le spectateur est aussi particulièrement visible au départ avec le choix de filmer à Cannes dans le palais du festival ou dans un simple pré d’herbe pour la sortie de prison de Racine et Black Tie.

Dans sa volonté de retravailler le film noir, il détourne son hommage et son univers vers des thématiques du destin et du hasard plus proche de Kieslowski que de ses modèles habituels. Il achève même son film sur un happy end comble du renversement du genre et changement radical de direction pour un réalisateur profondémment cynique. Contrairement à ses héros habituels, Laure n’est pas le témoin impuissant de sa propre chute. Sa vision la pousse à changer son destin et à se détourner de cette image de femme fatale. Au final, elle est cet électron libre à la recherche du bonheur. Elle est surtout la pièce manquante et fuyante du puzzle de Nicolas Bardo/Brian De Palma qui signe ici un film original et jubilatoire, merveilleux libre exercice de renouvellement d’un genre et d’une oeuvre.

par Boris Bastide
Article mis en ligne le 15 septembre 2004