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Harrison Ford : portrait d’un artisan

Il se plaint régulièrement des journalistes et de leurs questions répétitives, et notamment du nombre impressionnant de fois où on lui a demandé de comparer son métier d’acteur à celui qu’il exercé auparavant : charpentier. Et cela aussi relève désormais de la légende : comment il a subvenu aux besoins de sa famille en renonçant à la fin des années soixante au cinéma pour apprendre une "vraie" profession, comment il a appris seul, à l’aide de quelques livres trouvés en bibliothèque, le savoir-faire du charpentier, comment enfin sa réussite dans ce domaine lui a permis de se faire connaître de Hollywood en devenant "le" charpentier des stars. C’est pourtant vrai que cette expérience d’artisan a influé sur son "art", ou au moins sur son jeu, puisqu’il reconnaît qu’elle lui a appris à toujours conserver une rigueur et une éthique dans son travail d’acteur.


Les années fordiennes : les seventies

En 1973, Ford décroche un rôle dans American Graffiti de George Lucas. Cette rencontre est évidemment décisive puisqu’elle permettra quelques années plus tard à Harrison Ford, qui cultive la fidélité dans le travail, de connaître la gloire planétaire dans La Guerre des étoiles.

Bon, on va pas s’éterniser sur Star Wars, mais notez quand même que Ford y joue ce qui restera comme un des personnages les plus marquants de la saga, un concentré d’humour à froid et de romantisme adulte dans cet univers de science-fiction : Han Solo, pilote mercenaire. Une des réactions les plus fréquentes qu’on entendait à la sortie des toutes premières projections de l’Episode I de Star Wars l’année dernière aux Etats-Unis était : "I miss Han Solo". Plus qu’au personnage mythique auquel les fans montraient leur attachement, c’est à la dose d’autodérision apportée par le jeu de Ford à la saga que l’on faisait référence. Et il est certain que Lucas, privé du personnage de Han Solo, a peiné à retrouver cette délicieuse alchimie entre premier et second degré dans La menace fantôme.

Mélange de séduction et de cynisme, voilà le personnage "harrisonfordien" type que l’acteur a remarquablement su faire évoluer en lui donnant profondeur et ambiguïtés, tout en séduisant de plus en plus le public.

Les années fordiennes : eighties

Ces années-là s’ouvrent avec L’Empire contre-attaque (et cette fin, un des plus beaux moments de cinéma au monde, avec la Princesse Léia éplorée mais digne qui ne peut retenir ce cri en assistant à la cryogénisation de son Han Solo : "I love you, Han !" "-I know", lui répond Ford, impérial, avant de s’enfoncer dans la machine infernale où il va probablement mourir). Mais 1980, c’est également le tournage des Aventuriers de l’arche perdue réalisé par le grand Steven Spielberg et produit par Lucas, la première aventure d’Indiana Jones, sûrement LE rôle de Ford.

Il réussit ici, et dans les épisodes suivants, un vrai tour de force en incarnant un héros à la fois vulnérable et tête brûlée, beau joueur et séducteur, innocent et roublard, moqueur et désarmant. La subtilité de l’humour (encore du cynisme, mais tout en nuances) que Ford déploie ici le classe d’un coup parmi les plus grandes figures hollywoodiennes. Ajoutez à cela les cascades qu’il prend un malin plaisir à réaliser lui-même et laissez mijoter. Un plaisir exceptionnel qui ravit encore les foules.

Une première certitude à ce stade de sa carrière : Harrison Ford cherche avant tout à s’effacer derrière le personnage afin d’y insuffler l’humanité nécessaire à l’identification du spectateur. Ce principe essentiel a parfaitement fonctionné avec Indiana Jones, héros qui devient accessible d’un simple sourire en coin esquissé après une bagarre particulièrement difficile. Mais Blade Runner (1982) en est le plus bel exemple. En effet, fort du succès des films de la dream team Spielberg-Lucas, qui révise entièrement à cette époque les canons du cinéma populaire, Harrison Ford fait un choix risqué en acceptant cette science-fiction très noire qui deviendra un chef d’œuvre du genre. On raconte que Ridley Scott, le réalisateur, voulait à tout prix que son héros, chasseur de primes spécialiste des droïdes, s’avère en fait être lui-même un droïde. Harrison Ford a défendu son point de vue jusqu’au bout, n’hésitant pas à se fâcher avec Scott, afin que le spectateur puisse à nouveau s’identifier à lui. L’ambiguïté que Ridley Scott voulait donc ajouter au film (la chasse aux droïdes devenait en fait une enquête métaphysique sur sa propre nature) n’est ainsi guère perceptible que dans la version longue sortie dix ans plus tard. Mais l’anecdote est caractéristique.

Après les nouvelles aventures de Han Solo et Indiana Jones (Le retour du Jedi en 1983 et Indiana Jones et le temple maudit un an plus tard), Ford n’emprunte pas les chemins les plus faciles et se tourne vers des rôles complexes auprès d’un réalisateur ambitieux. Peter Weir (qui signera plus tard Le cercle des poètes disparus et The Truman Show) l’entraîne en effet chez les Amish dans le classique Witness (1985) où Ford interprète son premier flic puis surtout dans Mosquito Coast (1986) écrit par Paul Schrader, le scénariste de Taxi Driver. L’occasion pour Ford de s’essayer pour la première fois à un personnage antipathique, un inventeur déglingué (le look de baba cool de Harrison Ford est assez génial…) qui entraîne sa famille dans la jungle pour y construire une fabrique de glace. Ford y déploie un talent remarquable, spécialement lorsqu’il s’agit de se montrer tyrannique avec sa famille, démontrant en un film quel acteur intéressant il peut être. Le rejet public est en revanche total et il faudra attendre l’an 2000 pour que Ford retente une expérience de "méchant".

En attendant, l’acteur américain poursuit les expériences avec Roman Polanski pour lequel il accepte une nouvelle fois de casser son image de héros en interprétant un riche touriste américain magnifiquement paumé dans un Paris très étrange, à la recherche de sa femme kidnappée au tout début du film. Soit un rôle où Ford se laisse mener de bout en bout par ses rencontres dans un long-métrage atypique, Frantic (1988), entre le thriller d’espionnage et la virée underground, avec à peu près une scène ratée pour une scène réussie…

Après cette curiosité qui a pourtant connu un beau succès public, Harrison Ford, qui se défend d’avoir un plan de carrière et ne choisit ses rôles qu’en fonction de l’histoire et du personnage qu’on lui propose, va choisir ses film de façon différente en se dirigeant vers des histoires plus classiques auprès de réalisateurs confirmés. Mais avant, et pour clore en beauté une décennie exceptionnelle qui le place à vie comme l’acteur le plus populaire de tous les temps, malgré sa discrétion, il y a Indiana Jones et la dernière croisade (1989), le dernier et le meilleur volet de la trilogie. Dans ce film, une des plus grandes réussites de Spielberg, Ford toujours grandiose dans les scènes d’action, crée avec Sean Connery (qui joue son père, un rat de bibliothèque situé à l’opposé du personnage de James Bond avec qui Indiana Jones a une parenté évidente, beau choix de casting !) un duo comique fondé sur des liens psychologiques forts. Outre les rires que déclenche cet affrontement entre deux lions du cinéma (un comique burlesque et très fin, où un simple regard du père vers le fils suffit à produire l’effet recherché, et des répliques d’anthologie : Henry Jones - Mais Junior, ces gens essaient de nous tuer ! Indiana Jones - Oui, père ! H.J. - C’est une nouvelle expérience pour moi I.J. - Moi, ça m’arrive tout le temps !), c’est à toute la difficulté des retrouvailles entre un père négligent et un fils qui a quelque chose à prouver que nous assistons. Et le regard de Ford/Jones, héros blessé redevenu enfant après un soufflet administré par son père, a quelque chose qui touche au génie.

Les années fordiennes : nineties

Après ce chef d’œuvre d’interprétation, Ford est passé par tous les classiques du genre hollywoodien en interprétant quasi exclusivement le personnage droit typique du héros américain, continuant à privilégier la fidélité dans le travail en tournant souvent deux fois avec le même réalisateur.

C’est d’abord le cas avec Mike Nichols, le réalisateur de l’excellent Lauréat (film qui a fait connaître Dustin Hoffman), dans une comédie romantique à la sauce "années 40" (Working girl en 1988) avec Melanie Griffith et Sigourney Weaver, et dans un petit film intéressant, A propos d’Henry (1991), où Ford, businessman arrogant, perd la mémoire à la suite d’un coup de feu. L’acteur renonce pour une fois à son principe d’identification et cherche ici la performance d’acteur. Il y est assez impressionnant, et ce même si le film tire sur quelques grosses ficelles.

Avec Alan J.Pakula, l’efficace réalisateur des Hommes du Président (1976), Harrison Ford lorgne du côté du thriller psychologique avec Présumé innocent (1990) et Ennemis rapprochés (1997). Dans ce dernier, Ford est un flic "à principes" d’origine irlandaise qui se lie avec un terroriste de l’IRA joué par Brad Pitt. L’affrontement entre les deux acteurs est très réussi et leur travail très fouillé, alors qu’ils se sont pourtant très mal entendus. L’armature classique du film a le mérite de mettre en valeur Harrison Ford dans un personnage exemplaire : un homme du côté de la loi, intègre malgré tout.

C’est le même personnage que Philip Noyce, réalisateur du glaçant Calme blanc (1989) avec Nicole Kidman, utilise dans Jeux de guerre en 1992 et Danger immédiat en 1994. Celui de Jack Ryan, héros des bestsellers de Tom Clancy, agent de la CIA courageux et idéaliste plongé dans les horreurs modernes (terrorisme, trafic de drogue). Ford est excellent dans ces films calibrés pour lui, notamment dans les scènes d’action très bien ficelées.

Enfin, Sydney Pollack, très bon narrateur (voir Tootsie avec Dustin Hoffman et Out of Africa notamment), s’est servi lui aussi du charisme de Ford à deux reprises. Dans Sabrina (1995), remake d’un film de Billy Wilder avec Audrey Hepburn, Ford reprend le rôle de Humphrey Bogart dans une romance qui peine un peu à retrouver le charme so peculiar des comédies d’antan. En revanche, dans L’ombre d’un soupçon en 1999, Pollack change de style et rajoute du noir au rose pour un film romantique et adulte, émouvant et digne, qui offre un écrin superbe aux compositions de Kristin Scott-Thomas et Harrison Ford, brillant en homme défait par la mort de sa femme et qui réapprend à aimer. Enfin un nouveau chef d’oeuvre dix ans après le dernier Indiana Jones : Harrison Ford a mûri, on voit enfin la trace du temps sur son visage et ça lui va bien.

Cela ne l’a pas empêché de continuer à nous divertir avec des films d’action efficaces et jubilatoires. Dans Air Force One (1997), l’habile Wolfgang Petersen permet à Harrison Ford de retrouver le succès en lui donnant le rôle d’un Président des Etats-Unis combatif, pris entre ses responsabilités et son affectivité. Dans Six jours, sept nuits (1998), c’est le vieux routier de la comédie Ivan Reitman qui redonne à Ford un rôle de pilote mercenaire et cynique échoué avec une belle citadine sur une île paradisiaque. Ce film nous offre la possibilité de profiter de Harrison Ford tel qu’on l’aime et d’apprécier à nouveau son sens du gag et de la répartie. Mais c’est surtout Le fugitif (1993) qu’il faut retenir, un film d’action au scénario brillant qui retrouve toute la saveur de la série dont il est adapté. Harrison Ford apporte une belle humanité au Dr Richard Kimble et entraîne ainsi le film au-delà d’un simple thriller en nous faisant ressentir viscéralement la traque que subit cet homme innocent.

Les années 90 ont été fastes et diverses pour Ford, avec une pléiade de bons rôles adaptés à son talent. On peut regretter qu’il n’ait pas rencontré, à une exception près, un créateur à sa mesure et qu’il ne se soit pas donné le loisir d’expérimenter quelques chemins de traverse comme il l’a fait auparavant.

Mais les années fordiennes continuent et elles commencent plutôt fort avec un très bon film de Zemeckis, qui est loin d’être un petit joueur. On y retrouve un Harrison Ford apparemment conforme à l’image qu’il trimbale avec lui depuis dix ans sauf que... Sauf que ce long-métrage, Apparences, est à bien des égards inventif et surprenant, et qu’il pourrait marquer le début du troisième volet de la carrière de Ford à presque 60 ans. Un volet qui s’annonce passionnant : plus un artisan a du métier, plus il est sensé faire du bel ouvrage, creusant toujours plus profond son sillon.

par Vladimir Rodionoff
Article mis en ligne le 19 août 2004