Artelio

accueil > Cinéma > article




 

L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche

Avec L’Esquive, Abdellatif Kechiche réussit haut la main l’épreuve du second long métrage après un Faute à voltaire remarqué à sa sortie. Le cinéaste est allé filmer dans une cité de la banlieue parisienne un groupe de jeunes adolescents s’initiant à l’amour sous les auspices de Marivaux. Un film inattendu qui bouscule les idées réçues et révèle de merveilleux comédiens.


Au coin d’une rue, un groupe de jeunes discute vivement. Très vite, les paroles s’enflamment. La violence monte. " Ils nous prennent pour des baltringues. Fils de pute, il faut leur mettre des coups de massue. " Les voilà bientôt tous prêts à aller régler leur compte à ceux de la cité d’en face qui s’en sont pris à l’un des leurs. Pas question de reculer. Chacun doit prouver aux autres qu’il est prêt à aller jusqu’au bout. Cette première scène de L’esquive n’a pas lieu n’importe où. Elle se déroule dans le quartier du Franc-Moisin à Saint-Denis. Le spectateur pense donc identifier dès la première scène l’intrigue à suivre. L’esquive s’apparente d’abord à un film de banlieue, genre en soi du cinéma français depuis le succès de la Haine voire déjà bien avant avec des œuvres du type De bruit et de fureur de Brisseau. Sauf que dans ce cas précis, cette première impression est un leurre.

Abdellatif Kechiche nous prive du règlement de compte tant attendu pour suivre un des jeunes, Krimo, qui rentre chez lui. On ne saura rien de cet éventuel affrontement entre cités. Cette manière de jouer avec le spectateur est au cœur même du projet du film. L’esquive est un film de questionnements. Questionnement externe adressé au spectateur sur sa perception des banlieues mais aussi questionnement interne des codes existants dans les cités. Un jeu sur les préjugés que le spectateur retrouve bien plus tard dans la fiction avec le contrôle de police. C’est alors la force publique qui se montre incapable de traiter ses interlocuteurs en simple être humains. Impossible pour elle d’imaginer ses jeunes occupés à régler une histoire d’amour et non un deal de shit. Un simple contrôle d’une violence incroyable pour le spectateur qui entre-temps s’est familiarisé avec ses personnages aussi maladroits qu’attachants.

On comprend alors en quoi la référence à Marivaux n’a rien de gratuit. Abdellatif Kechiche a retrouvé ses propres questionnements à la fois en terme de fond et de dramaturgie dans l’œuvre du célèbre écrivain. Le cinéaste propose avec L’esquive cette même réflexion sur les étiquettes et cette même volonté de donner de la profondeur à chacun de ses personnages tel Magali, petite amie délaissée folle de jalousie face à Lydia. Avec L’esquive il est non plus question de maîtres et d’esclaves comme dans ces jeux de l’amour et du hasard mais d’un homme et une femme dans une cité. L’analyse du professeur de la pièce de Marivaux rejoint parfaitement l’histoire de ces jeunes de banlieues. Les personnages n’échappent pas au conditionnement social. Un père en prison, un milieu machiste propice à la violence et à l’agressivité, difficile pour Krimo de s’épanouir dans la cité. Celle-ci apparaît explicitement comme un univers hostile au flirt et à la séduction qui ne permet pas la maturation des sentiments. Un cocktail où l’on retrouve aussi bien des conceptions traditionalistes du couple où les uns sont la chasse gardée des autres que des fantasmes beaucoup plus libéraux véhiculés par la pornographie. Le rapprochement entre Krimo et Lydia suscite ainsi de nombreuses réactions pleines d’hostilité et d’incompréhension aussi bien chez ses amis à lui, qu’à elle. " Trop de pression " finit par lâcher la jeune adolescente.

Ce ne sont pas les codes en soi qui intéressent Abdellatif Kechiche mais ce qu’ils révèlent. Le langage agressif des cités renvoie à une violence du quotidien et un mal-être profond. Le film révèle les blessures que cachent chacun des personnages principaux. On découvre progressivment que Krimo et Lydia fonctionnent sur deux modes opposés qui ne parviennent pas à communiquer. Lui semble écraser par sa tristesse. Replié sur lui-même, il peine à s’affirmer face aux autres. Ainsi, il est incapable de jouer Arlequin, personnage qui ne cesse de le renvoyer à son attirance pour Lydia. Cette dernière, au contraire, s’épanouit dans le jeu, l’attention de l’autre aussi bien en étant comédienne qu’en s’amusant à faire des surprises à ses amies. Cependant, derrière ce masque et cette constante projection dans l’autre, elle n’arrive plus à faire la part de ses propres sentiments les plus profonds. Pour les deux comme pour d’autres, la faille, c’est l’intime. Difficile de se donner pleinement à l’autre.

Abdellatif Kechiche enregistre avec brio tout ce jeu d’hésitation où la force des sentiments rejaillit autant dans l’agressivité que dans l’expression du désir magnifiée par les gros plans de Lydia. Filmé en numérique, L’esquive propose une mise en scène assez inhabituelle pour un tel support. Le film est très découpé, la caméra mobile au plus près des visages des personnages pour capter toute l’énergie que dégagent les personnages et construction de scènes dans la durée. Pour conclure, il est peu de dire que les comédiens sont tous formidables. La réussite de L’esquive est en soi le parfait contre-exemple au sentiment de fatalité que certains spectateurs pourraient avoir à la vision du film.

par Boris Bastide
Article mis en ligne le 1er mars 2005