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Les idiots

Ce film de Lars Von Trier, au premier abord, rebute. Deuxième film estampillé Dogme, il est tourné à la manière d’un documentaire. L’image est brute et sans concession : les acteurs sont filmés à bout de portée par une caméra perpétuellement en mouvement, aucun travail n’est effectué ni sur l’image ni sur le son. Ce film, en somme, est livré au spectateur tel quel, moins comme une œuvre que comme un témoignage.


Face à ce témoignage, le spectateur est interpellé. Aller voir Les idiots, ce n’est en effet pas vraiment aller au cinéma. Alors que ce dernier, le plus souvent, traite de fiction dans un langage normalisé, propre et sans aspérités, le cinéma que nous offre Lars Von Trier est directement en prise avec la réalité. Celle-ci est si présente qu’elle en devient insupportable, presque trop lourde à porter. Le cinéma n’est plus vécu comme une fuite mais bien au contraire comme une immersion dans un univers sans maquillage.

Que se passe-t-il dans cet univers ? Les idiots retrace l’histoire d’un groupe d’individus ayant décidé de vivre en marge de la société capitaliste et de laisser libre cours à ce qu’ils nomment leur « idiot intérieur ». Ils passent ainsi leurs journées à se comporter comme des malades mentaux, dans leur jardin ou encore dans des lieux publics. Une femme qui vient de perdre son enfant, rencontre ces idiots, et décide peu à peu de partager leur quotidien. C’est par le regard de cette femme que le spectateur entre dans le groupe.

 :img :La situation, le comportement des idiots est complexe, problématique. On saisit parfois des éléments d’explication : critique acerbe du système capitaliste, tentative de rompre les codes sur lesquels est bâti le corps social, volonté d’inventer un bien-être propre à chaque individu. Au-delà de ces quelques justifications, plusieurs questions affleurent posées par la nouvelle venue. Peut-on imiter les malades mentaux ? Comment coexister dans cette communauté au développement et au comportement anarchique ? L’anarchie, la quête de l’idiotie, aboutit parfois à une compétition, des défis sont fixés qui doivent être atteints. Comme dans toute tentative d’anarchie, la violence refait surface sous des formes plus ou moins larvées de pression et de domination. Mais cela, en définitive, n’est pas vraiment important, du moins, ce n’est pas l’essentiel.

 :img :Car ce film parle avant tout de frontières. Frontière entre soi et le corps social, ses codes, ses valeurs ; frontière entre notre raison, nos aspirations et notre folie plus ou moins latente.

Les idiots montre la difficulté de rompre avec les codes sociaux. Il retrace les tentatives d’un professeur de se mettre à dos son groupe d’élèves ou encore celle d’une femme mimant la folie devant sa famille. La force des images projetées à rarement été égalé, leur pouvoir de suggestion, leur capacité à véhiculer le malaise tout en l’expliquant sont proprement étonnants. American Beauty traitait déjà d’une révolte face aux valeurs imposées par la société capitaliste et la famille ; mais elle le faisait sur un ton familial, et, pour tout dire, consensuel. La transgression, telle que la présentait ce film, était consensuelle puisqu’elle procédait d’un désire hédoniste que chacun porte en soi. Les idiots va bien plus loin. Dans ce film, aucun coup de gueule, aucun scandale - la rupture est plus violente encore puisque l’individu, en tentant de s’aliéner aux autres, s’aliène également à lui-même, il perd une partie de lui-même, celle que détient sa famille, celle qui fut éduquée par la société. L’aliénation n’est plus le symptôme de la société, mais la marque d’une résistance à celle-ci.

 :img :La seconde frontière dont parle ce film est celle qui sépare la raison de la folie. Qu’est-ce que vivre s’interroge le film, est-ce penser, est-ce sentir ? Qu’est-ce que être soi, raisonner ou plutôt déraisonner ? Les idiots, au bout du compte, réfléchit sur la nature même du jeu. Le jeu d’acteur mais également le « je » de l’individu. Jouer, est-ce être un autre ou au contraire être soi-même. Peut-être est-ce en étant cet autre qu’on se retrouve mieux. Ces questions fondamentales, ne sont nulle part mieux posées que dans les idiots. C’est la raison pour laquelle le spectateur qui y cherche non du confort mais de l’intelligence, en sortira immensément comblé.

par Matthieu Chéreau
Article mis en ligne le 30 janvier 2005