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Les Invasions barbares

"Palme du coeur" du dernier festival de Cannes, Les Invasions barbares est un film choral tendre et lucculturelle sur l’ère de la bêtise qui les entoure, ils ne peuvent plus cacher leurs échecs et leur responsabilité sur ce qu’est devenu la société actuelle. Remy se délecte ainsi du souvenir de sa rencontre avec une Chinoise à qui il avait osé vanter les mérites de la Révolution culturelle après avoir vu les films de Jean-Luc Godard. Leurs choix ont eu des conséquences qui les ont dépassés comme la nationalisation des hôpitaux qui débouche dans les années 1990 sur un service très codifié qui ne permet plus de répondre correctement aux demandes de soins de leurs concitoyens. De superbes plans séquences dans les couloirs surpeuplés en sont un terrible exemple. Sur la Croisette, cette suite au Déclin de l’empire américain reçut le Prix du scénario ainsi que le Prix d’interprétation féminine.


(JPEG) Dix-sept ans après le Déclin de l’empire américain, les Invasions barbares dresse le bilan d’une génération qui a connu l’existentialisme, le gauchisme, la révolution sexuelle avant de se faire submerger par la victoire du capitalisme sur les utopies. Une génération qui a cherché un sens profond à l’existence et ne peut se sentir que déphasée par l’évolution de la société canadienne, et plus largement occidentale, ses deux dernières décennies. Une génération qui ne comprend rien à la bourse, aux jeux vidéos et au discours d’un George W. Bush. Ce petit groupe d’hommes et de femmes arrivé à la cinquantaine porte un regard nostalgique sur son passé. Nathalie (magnifique Marie-Josée Croze) les condamne sans appel en expliquant à Remy : "C’est votre vie d’avant que vous n’avez pas envie de quitter. Et celle-là, elle n’existe plus". À partir de là, les Invasions barbares est l’histoire du deuil de cette vie-là qui prend forme dans le récit de manière très concrète avec la tumeur au cerveau de Remy. Afin que ce dernier finisse sa vie dans un cadre le plus agréable possible, son fils, Sébastien qui travaille comme agent sur les marchés financiers à Londres, décide de rappeler les amis de son père à son chevet pour l’accompagner dans ces derniers jours. Cette réunion de vieux amis permet à Denys Arcand d’offrir au spectateur quelques dialogues bien sentis, très en verve où ses individus laissent filtrer leur amour du langage et de la vie.

(JPEG) Le cinéaste se sert de leur humour et de leur intelligence pour affronter des sujets graves comme la mort ou la maladie avec une certaine légèreté. Denys Arcand dépeint cette troupe de personnages avec une vraie générosité mais aussi une lucidité sur leur condition. Si eux-mêmes font valoir une certaine supériorité. img694|right> L’échec de cette génération est avant tout visible dans les liens tendus qu’elle entretient avec ses enfants. Loin d’imiter les expérimentations de leurs parents, ceux-ci suivent deux voies. Certains ont perdu tout repère et subsistent au quotidien comme ils peuvent avec leur blessure. C’est le cas de Marie qui s’oublie dans ses shoots d’héroïne. D’autres refusent de trop s’investir et se contentent de créer un climat de sécurité autour d’eux. Sébastien et sa compagne en sont l’exemple parfait. Ils vivent une vie rangée, éloignée de toute passion. Gaëlle avoue ainsi à son beau-père, qui lui a détruit sa famille à force de courir après les femmes, qu’elle n’a jamais cherché l’amour avec Sébastien. La sécurité que recherche cette jeune génération est aussi financière. Elle veut du concret, des possibilités et de l’argent. Si Remy se plaint que son fils n’a jamais lu un bouquin, celui-ci préfère accumuler les valeurs matérielles que spirituelles. Le film le veut en cela représentatif de tout un mouvement de la société. Quand l’église vient faire expertiser ses fonds de placard à Gaëlle, elle ne cherche pas à se soucier de la valeur affective que peuvent représenter tous ces objets pour la communauté. Seul compte l’argent qu’une vente peut rapporter. Sébastien est l’emblème d’un tout autre rapport à la vie. Pour lui, tout se monnaye. Il n’est question que de contrat avec les syndicats, l’hôpital, les anciens élèves de son père et même Marie qu’il réprimande quand elle est trop shootée pour acheter l’héroïne de son père. Le regard que porte le film sur ce capitalisme triomphant est très ambigu. Assimilé à plusieurs reprise à une sorte de barbarie des temps modernes, il n’en reste pas moins le seul moyen possible pour faire avancer les choses et permettre à Remy de partir dans les meilleures conditions. Sébastien porte la même ambivalence. Manipulateur et froid, il fait pourtant preuve d’une attention pour Remy que celui-ci n’avait pas eu avec son père.

(JPEG) Face au fossé qui sépare ses deux pôles, l’intérêt du film réside alors dans tout ce qui fait lien. Petit à petit, Sébastien parvient à faire oublier à son père tout ce qu’il représente pour être enfin reconnu comme son fils. Ces passerelles sont principalement établies par les personnages féminins. De la mère dévouée qui fait venir son fils au chevet de son père à la prêtresse qui vient rappeler à Sébastien combien il est important qu’il montre à son père à quel point il l’aime, elles sont toutes porteuses d’un message d’espoir pour l’avenir. Gaëlle finit même par dire "je t’aime" à son mari alors que tous deux prennent l’avion pour regagner Londres. À ce propos, on ne manquera pas de noter que les plus beaux personnages du film sont tous les deux des femmes. La première, la fille de Remy, envoie des messages par satellites à son père dans lesquels elle lui communique sa joie de vivre. Elle le remercie en pleurs avant que celui-ci ne mette un terme à ces jours de lui avoir donner ce goût de l’horizon, de la liberté qui lui donne tant de bonheur aujourd’hui. La seconde, Marie, ange de la mort au sourire radieux, remonte doucement à la pente au contact de la chaleur de Remy. Elle entame une cure à la méthadone, se réconcilie avec sa mère et finit par hériter de la maison du décédé et de tous ses livres. Si les invasions barbares nous menacent autant à l’extérieur qu’à l’intérieur, l’humain n’a pas encore totalement rendu l’âme. Il faut peut-être encore croire au mystère de la vie.

par Boris Bastide
Article mis en ligne le 13 mai 2004