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Million Dollar Baby, de Clint Eastwood

Toujours seul au monde, Clint Eastwood revient avec un film d’une indicible douleur. Les récompenses obtenues aux Oscars ne doivent pas masquer l’essentiel, c’est bien d’un nouveau chef d’oeuvre que cet immense metteur en scène vient d’accoucher.


Le miracle permanent. Tel est bien l’irrépressible sentiment à la sortie de la projection de Million Dollar Baby, le nouveau film d’un Clint Eastwood, certes récemment consacré aux Oscars mais pas prêt d’être dompté par l’industrie cinématographique américaine.

(JPEG)Deux ans après ce sommet du polar que fut Mystic River, ce nouvel opus surpasse sans peine la concurrence et forme avec son prédécesseur, un terrible et déchirant diptyque de la Malédiction. Malédiction d’un pays né dans la violence et qui n’en finit plus de broyer les innocents. Après avoir traversé impassiblement cette Amérique, l’homme sans nom de l’Ouest et l’implacable Dirty Harry arrive au crépuscule d’une vie, qui lui aura apporté les honneurs et la fortune mais aussi la certitude absolue que chaque instant de bonheur se paie au prix fort.

Le temps retrouvé

Soit Frankie (interprété par un majestueux Eastwood, au visage magnifiquement parcheminé, témoignage d’une vie d’épreuves), entraîneur et propriétaire d’une petite salle de boxe, dont on comprend rapidement la solitude et les aigreurs. Son adjoint Eddie (joué par un Morgan Freeman évidemment plus à son affaire qu’en papa gâteau dans la dernière production du poète Luc B.), semble l’une des deux seules personnes à connaître les fantômes qui peuplent ses ténèbres. L’autre étant un prêtre visité quotidiennement depuis des années par un Frankie qui ne manifeste pourtant pas franchement une foi inébranlable. Une de leurs discussions nous renseigne vite sur le trou noir de l’existence de Frankie : sa fille l’a rejeté et ne souhaite plus entendre parler de lui. Nous n’en saurons pas plus sur ce drame familial qui paraît avoir littéralement asséché sa vie.

(JPEG)Comment le train de cette morne destinée, faite désormais d’éternels regrets et de petites déceptions, pourrait-il alors dérailler ? Comment revenir au monde ? Par un accident, tout simplement. Par ce qui n’aurait jamais du advenir, par la collision brutale avec une autre solitude, remplie elle d’espérance, mais dont le seul ami se résume à un épais sac sur lequel elle frappe sans répit pour se décharger de toutes les frustrations. Frankie ne saura sans doute jamais au fond pourquoi il a accepté d’entraîner cette dénommée Maggie (la troublante et complexe Hilary Swank), comme on repêche une bouteille jetée à la mer.

Comment transmettre alors ? Frankie peut-il léguer sa science du combat à un autre, ou plutôt à une autre, ce qui n’est pas tout à fait pareil ? Son enfant perdue s’est-elle réincarnée dans ce bloc d’énergie et de violence, prêt à conquérir le monde ? Et la fille sans père, partie réussir loin d’une famille dégénérée (Eastwood le républicain ne cache d’ailleurs pas son mépris pour cette Amérique white trash qui vit de l’aide sociale), a-t-elle enfin retrouvé une ombre paternelle, un tuteur qui prodiguera toujours le bon conseil, une présence rassurante et aimante, à qui on peut tout demander, même le pire ?

Sublime épure

Immense film sur la filiation impossible, Million Dollar Baby, est bien plus que le mélodrame que la dernière partie pourrait laisser imaginer. Eastwood n’est définitivement pas Lars Von Trier, il n’appartiendra jamais à cette espèce cynique et manipulatrice, qui extorque les larmes de ses spectateurs. Au contraire, en éternel et modeste artisan, il atteint aujourd’hui une forme d’apogée, par la fluidité de sa mise en scène (dominée par un sublime clair-obscur en accord parfait avec le pessimisme du propos) et par la diversité des univers abordés. Il est ainsi fascinant de voir l’aisance avec laquelle Eastwood s’empare du film de boxe, le sport le plus fécond cinématographiquement, pour en transcender les codes ancestraux. Les combats au féminin y sont ici d’une puissance rare, filmés avec sécheresse et tranchant.

Débordant largement le cadre du classicisme hollywoodien, dans lequel on l’enferme trop souvent, Eastwood nous offre sa plus belle méditation. Dans la lignée d’Impitoyable, où Morgan Freeman jouait déjà l’alter ego d’un héros vieillissant, confronté à l’effondrement des mythes et à sa propre finitude, ou bien d’Un Monde Parfait, dans lequel la transmission par un père de substitution était déjà marquée d’un sceau mortifère, Million Dollar Baby, s’impose comme un chef d’œuvre de plus pour le plus impressionnant cinéaste des illusions perdues.

(JPEG)

par Samuel V.
Article mis en ligne le 23 mars 2005

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