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Nixon

Eloge de l’enquête

Quatre ans après avoir réalisé JFK et soulevé de nombreuses controverses quant au traitement de l’Histoire par le cinéma, Oliver Stone remet le couvert avec une biographie à la première personne du repoussoir de Kennedy, Richard Nixon. Le film prend comme point de départ une situation très théâtrale : Nixon demande qu’on lui apporte les enregistrements de ses conversations qui se sont tenues dans le bureau ovale les cinq dernières années. A l’évocation visuelle de ces moments forts de l’Histoire succèdent alternativement l’émergence des souvenirs d’enfance du Président et les étapes-clefs de sa carrière et de sa vie de famille. L’occasion pour Stone de cerner un peu plus le personnage, ses faiblesses et ses complexes, tout en poursuivant les expériences formelles et idéologiques sur l’Histoire qu’il avait entamées dans JFK.


Le personnage de Nixon, perçu comme un être à la fois humain et tragique, ne peut se concevoir que dans sa mise en relation avec le décor, le contexte historique comme ses relations avec les autres personnages qui l’environnent. La petite histoire et l’Histoire avec un grand H sont indissociables dans le film d’Oliver Stone car le point de vue sur les événements auquel renvoie sans cesse le film est celui de Nixon même. Le film doit être vu comme la seconde partie d’un diptyque qui commence avec JFK. Les deux présidents représentent les deux facettes de ce que le pouvoir politique, selon l’opinion publique américaine, peut être. Kennedy est perçu comme un homme d’avenir, déterminé et honnête, alors que Nixon est la honte de l’Amérique, le prolo projeté sur l’espace public et qui, incapable de comprendre ce qui se passe autour de lui, accumule magouilles et échecs médiatiques avec une maladresse confondante. L’un est un saint dupé par des forces énigmatiques, le second est un plouc dépassé par les événements.

D’une certaine façon Stone ne remet pas en cause cette manière de voir assez manichéenne. La méthode de conception du film diffère néanmoins de celle adoptée pour JFK, et pour cause. Kennedy, avant d’être un président, est un mythe, équivalent en politique à ce que James Dean fut au cinéma. Un homme encore jeune écarté du champ public avant même d’avoir pu faire véritablement ses preuves (ç’aurait pu être sa gestion de la guerre du Vietnam qui se précisait). La réflexion autour des actes de Kennedy, ses idées et ses moyens, est éclipsée par sa fin brutale. Kennedy est donc une énigme. Or un film fondé sur une énigme (par ailleurs non résolue) s’apparente à un polar. Le film suit l’investigation d’un enquêteur extérieur et présente par l’absurde ou la déduction des constats implacables (par exemple, le démontage en règle de la théorie de "la balle magique").

A l’inverse, Nixon n’est pas une énigme. C’est un personnage sur lequel chacun se fait son idée. Tout est une question de point de vue, et Stone choisit tout bêtement de coller à celui du personnage principal. Cependant, de même que sur Kennedy tout le monde avait sa petite théorie, sur Nixon les avis divergent. Ainsi, et contrairement à ce que Stone affirmait, il n’est pas ici question d’Histoire. Stone n’est en aucun cas un historien puisqu’il observe les événements à travers le petit bout de la lorgnette. Ce qu’il entreprend correspond davantage à un travail de journaliste. La thèse qu’il soutient dans presque tous ses films n’est jamais vraiment étayée par des preuves. Il considère les années 60-70 comme une période charnière dans l’histoire américaine, car, par la brutale succession de la prospérité et de la crise (politique, économique, culturelle) et l’émergence du baby-boom, elle ordonne une re-fondation complète des valeurs et des comportements. Epoque matricielle de la société que nous connaissons aujourd’hui, elle organise les grandes lignes de rupture contemporaines : innocence contre corruption, omniprésence de l’Etat contre économie de marche grandissante, individualisme contre engagement collectif, état de guerre (même froide) contre état de paix, etc.

(JPEG)Stone se voit en mauvaise conscience de l’Amérique, dont le traumatisme originel prend sa source lors de la guerre du Vietnam, conflit qu’il a analysé dans plusieurs films. En cinéma comme dans la société le manichéisme n’est plus de mise et si Garrison passe pour un héros dans JFK, il perd néanmoins son procès. De la même manière, la réévaluation de Nixon semble impossible, comme l’ont prouvé le mauvais accueil et la controverse réservés au film. La confusion est de mise à tous les plans : interprétations excessives, inversion des valeurs, confusion des images (Nixon le film propose lui aussi un montage épileptique d’images couleurs et noir et blanc, d’images d’archive reconstituées, etc.). Ce qui hante Nixon, comme le prouvent les références régulières à la question des universités, c’est sa condition première. Son poste de président lui donne, pense-t-il, une intelligence diplomatique et une culture politique équivalente à celle des grands stratèges. Or Stone le montre dépassé par les opinions de ses conseillers, notamment Kissinger, qu’on a accusé de le manipuler.

A ce titre, la scène de la rencontre avec les étudiants sous la statue de Lincoln, purement fictionnelle, place explicitement Nixon dans l’ombre d’un autre Républicain, mais dont le passé est autrement plus glorieux. Nixon souffre de ce manque de reconnaissance intellectuelle qui le pousse à la paranoïa et à la surexcitation. Le film de gauche classique - à tout le moins libéral, au sens américain - adopte le point de vue du citoyen, alors qu’à l’inverse le film réactionnaire adopte le point de vue de l’institution. Or Nixon, tout sale type de droite qu’il est (selon Stone), reste un citoyen avant tout. Quand il se livre, c’est en tant qu’homme pris dans les tourments de l’Histoire, pas en tant que représentant du peuple américain, pas en tant que président du pays.

Le cinéma de Stone est un cinéma de l’individu et du symbole. Tout comme les deux soldats de Platoon symbolisaient les deux faces de l’Amérique perdue par une guerre qui la dépasse, Nixon est perçu à la fois comme un homme commun, banal, et le symbole d’une nation. Or symboliser une nation, quand on est président d’un pays, cela peut s’apparenter à la "représentation" de cette nation : quand Stone (et Nixon avec lui) s’interroge sur les capacités de Nixon à être un bon personnage de cinéma (ce qui se traduit pour Nixon par "être un bon showman, un homme de foule"), il se demande aussi si celui-ci fut apte à représenter une nation entière. D’une certaine manière, il travaille à nouveau, après JFK, à la question du mythe.

Le film de Stone est, il faut le savoir, une version extrapolée et plus ample d’une pièce filmée par Robert Altman en 1984 et intitulée Secret Honor. Dans ce film, un acteur jouant Nixon à la fin de son mandat monologue sur sa vie et sa carrière politique tout en enregistrant ses paroles sur une bande magnétique. La stratégie est quasiment la même : ce que l’on appelle le biopic (c’est-à-dire le mélange très hollywoodien de biographie d’un homme célèbre et l’épique de la reconstitution, la saga) est ici racontée à la première personne, et prend pour témoins deux autres éléments. Le spectateur et les fameuses bandes magnétiques.

Dans le film de Stone, c’est un peu différent mais pas tellement. Même si les bandes en question sont les enregistrements de conversations passées, on a l’impression que c’est à elles que Nixon se confie, il nous semble qu’il est effectivement en train de s’enregistrer. D’une certaine manière, on a à la fois les bandes-témoins du passé et les commentaires après coup du président. Un peu comme quand Stone trafique de fausses images d’archives avec quelques changements : il montre les archives et les commente simultanément en les truquant.

L’enregistrement est une idée importante du film, comme elle l’était dans JFK. C’est une pièce historique, destinée à passer à la postérité. Or dans Nixon les bandes magnétiques sont l’équivalent dans JFK du film Zapruder. Ce film auquel on revient toujours en dernière instance lorsqu’on a épuisé toutes les hypothèses, ce film qui contient la clef de l’énigme, la Vérité, mais qui nous échappe encore et encore à mesure qu’on le regarde. A l’inverse, les bandes servent à Nixon à comprendre : se comprendre lui-même (d’autant plus qu’il a souvent des trous de mémoire), comprendre le déroulement des événements, prendre de la distance critique. Cet enregistrement est à la fois une clef du puzzle et un bloc mystérieux, une nouvelle énigme qu’il convient de décrypter comme on analyse un film, qu’il est nécessaire de, littéralement, "faire accoucher" de la Vérité.

Stone, adepte du symbole, est donc aussi adepte du fétiche. L’enregistrement comme clef de la Vérité historique, c’est le fétiche de sa quête journalistique. C’est moins une pièce à conviction que le point de départ de toute l’Histoire. Pas comme chez Spielberg le "détail qui tue" par exemple, soit le fétichisme de l’instant alors sur-dramatisé, souvent inutile et prétentieux, mais un principe structurel basique qui fait que, même si on ne pourra jamais vraiment adhérer à ses hypothèses, on ne pourra pas adhérer non plus à celles de ses ennemis. Stone ne tente pas de trouver la Vérité, simplement de semer le doute.

Finalement, le film ne nous apprend pas grand chose ni sur Nixon, l’homme, ni sur les actions qu’il a menées. Mais Stone va toujours plus loin dans l’exploration des années 60 et 70, point de départ d’une société pleine d’incertitudes. Pas tant sur les plans politique et historique qu’au niveau macro-social : il s’agit d’une société impuissante à se réaliser à travers ses leaders, à qui le pouvoir échappe au profit d’un système incontrôlable.

par Guilhem Cottet
Article mis en ligne le 22 février 2005