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Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pasolini

Dernier film du cinéaste Pier Paolo Pasolini avant sa mort, Salo ou les 120 journées de Sodome choque et subvertit. Pasolini y adapte Sade en restant très fidèle à l’univers de l’écrivain. Un film unique, grandiose et insupportable, rompant avec toutes les règles de nos sociétés occidentales pour mieux en révèler les béances.


Voir ou ne pas voir Salo ? Pourquoi rester jusqu’au bout devant un tel spectacle, qui n’a pour seule ambition que de vous détruire petit à petit ? Voilà une question que ne manquera pas de se poser le spectateur parti à la (re)découverte d’une oeuvre vieille de vingt-six ans. Regarder Salo jusqu’à son terme est une expérience déstabilisante car nous nous associons de la sorte au spectacle rebutant qui se déroule à l’écran. Nous voilà en quelque sorte complices devant la jouissance des bourreaux. Notre regard les légitime. Nous sommes toujours là ? Alors pourquoi pas continuer, aller plus loin, tester nos limites ? Ne soyons pas dupes. Le film existe déjà. Que nous quittions la salle ou pas, le rituel ira à son terme. Il faut que le sang coule.

(JPEG)L’intrigue de Salo se situe en 1944-45, dans une Italie en pleine débacle post-mussolinienne. Quelques membres de l’élite bourgeoise au pouvoir profitent de la situation pour rafler une bonne vingtaine de jeunes hommes et jeunes femmes. Ils décident de les enfermer dans une grande villa et de les initier au plaisir. Ils seront ainsi l’objet d’une éducation sexuelle très poussée de la part de leurs aînés, puis d’un cycle de tortures. Le film est découpé en quatre parties : "L’Antichambre de l’enfer", "Le Cercle des passions", "Le Cercle de la merde" et "Le Cercle du sang". Ces titres scandent la progression du récit. C’est à une véritable descente aux enfers que l’on assiste : plus le film progresse, plus on avance dans l’horreur.

L’intrigue est réduite à rien. Salo est un film obsessionnel, fondé sur la répétition. Il s’y passe toujours la même chose, mais avec toujours plus de violence. Le film se décompose en une série de courts récits érotiques sensés stimuler l’imagination des participants dans un premier temps, et d’actes sexuels pratiqués dans la salle, autour de ces histoires, dans un second temps. Pasolini a donc décidé d’adapter Sade littéralement. Les discours et les actes sont abordés de manière frontale. Pas de censure ou de hors-champ. Tout passe dans le cadre. Tout doit être montré. De la sodomie à la coprophagie, de l’humiliation aux sévices mortels, rien n’est oublié.

L’anarchie morale du film est mise en scène de manière extrêmement ordonnée. Les cadrages sont très soignés et donnent un aspect très solennel aux rituels. Il y a une sensation d’ordre très poussée dans l’espace où évoluent les personnages. La musique participe aussi de ce classicisme. Les pièces pianistiques d’Ennio Morricone sont simples et majestueuses. Pasolini montre les choses avec distance, sans jamais juger ses personnages. Il s’attarde longuement sur les visages des participants, afin d’en révéler l’humanité. Malgré tout, le spectateur est puissamment impliqué dans les scènes par la frontalité ou l’utilisation de caméras subjectives (notamment lors des scènes de torture finales) car ce cérémoniel est construit pour lui, autour de son point de vue.

(JPEG)Le monde de Salo peut évidemment rappeler l’univers concentrationnaire, où les corps sont réifiés, exhibés, jetables, soumis au désir tout-puissant des bourreaux. Cette interprétation n’a rien d’exclusif : le film est suffisamment abstrait et complexe pour être lu à plusieurs niveaux, tout aussi bien métaphysique (absence de Dieu) que purement anthropologique (catalogue des perversions humaines). On pourrait même y voir, un peu comme dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri - sorti un peu plus tôt -, une critique implacable de la société de consommation, dans laquelle les hommes pourraient satisfaire tous leurs désirs de possession et de jouissance, sans plus s’embarrasser de barrières éthiques. Le résultat final est in fine irréductible à tous les discours et se révèle avant tout une expérience physique éprouvante. Salo ou les 120 journées de Sodome est un film radical et nécessaire, qui marque au fer rouge les esprits. Ce critère devrait à lui seul justifier sa vision.

par Boris Bastide
Article mis en ligne le 8 octobre 2005