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The Magdalene Sisters, de Peter Mullan

Lion d’or à Venise en 2002, The Magdalene sisters de Peter Mullan dénonce la séquestration et l’exploitation de jeunes filles jugées impures par l’église au coeur d’un Irlande très puritaine. Dérangeant sans être visuellement racoleur, le film suit le parcours de trois jeunes filles entraînées contre leur volonté dans l’enfer de cette institution dont ont été victimes plusieurs dizaines de milliers de femmes.


Dans une des scènes centrales de The Magdalene sisters, Soeur Bridget, la terrible tenancière de l’institution où est enfermé un groupe de jeunes filles jugées impures, décide de projeter à ses pensionnaires un film. Choisi par un des prêtres de la région, il s’agit des Cloches de Sainte-Marie de Léo MacCarey. Ce film de 1945 avec Ingrid Bergman et Bing Crosby décrit les efforts d’un groupe de religieuses pour sauvegarder leur couvent. La scène se termine sur la satisfaction de Sœur Bridget, émue devant ce formidable plaidoyer pour l’église. Ce que Peter Mullan ne montre pas à ce moment là, c’est la réaction des pensionnaires dont la situation est à des kilomètres de celle décrite dans le film de MacCarey. Le fossé entre l’image officielle que donne l’église et la réalité des pratiques est énorme, renforcé encore par les petits films que tournent les religieuses sur leurs pensionnaires faisant du sport dans le jardin, seul moment de réconfort qui leur est accordé. The Magdalene sisters existe contre ces apologies de l’église. Le film est un violent réquisitoire contre les abus du clergé. Exploitation économique, sévices, abus sexuels, rien n’est laissé de côté. Cette dénonciation est d’autant plus efficace que Peter Mullan joue de manière très habile avec symboles et contrastes. L’argent se mêle aux croix dans un même plan, le traitement privilégié des soeurs côtoie la misère des pensionnaires dans une même scène. Les repas en sont un exemple particulièrement frappant.

Au-delà de l’église, le film s’en prend à une société puritaine tout entière, prompte à juger et à abandonner ses enfants. L’honneur compte avant tout. The Magdalene Sisters montre sans concessions un système dominé par les hommes où les femmes sont un danger potentiel pour chacun. Violées ou mères-filles, ce sont forcément elles les responsables, les filles « impures » . Bernadette est de manière cruelle enfermée sur le seul grief de sa beauté. Il est donc normal que l’institution s’attaque en priorité à leur féminité. Plusieurs tentatives de rébellion donnent pour sanction la tonte des cheveux des pensionnaires concernées. Les jeunes filles n’ont le droit à aucun désir, à aucune parole. Dans une des séquences les plus difficiles, les pensionnaires sont mises à nu devant leur surveillante qui distribue ensuite les prix des poitrines et fessiers les plus ou moins importants. Ses scènes de sévices sont d’autant plus fortes que Peter Mullan a choisi de les filmer caméra à l’épaule avec un montage très heurté qui tranche avec le reste du film.

Plus que la violence physique, The Magdalene sisters parvient à faire sentir au spectateur la sensation d’enfermement des pensionnaires. Les petites scènes de la vie quotidienne se répètent. On ne sort quasiment jamais de l’institution. La caméra s’arrête généralement à la grille. Les lieux de vie des jeunes filles deviennent donc rapidement connus du spectateur. Cette sensation d’enfermement est renforcée par tous les indices qui très tôt montrent que toute échappée semble impossible. A l’arrivée de nos héroïnes, une pensionnaire s’est enfuie mais elle est immédiatement ramenée par son père qui refuse de la voir. Rejetées par leurs proches à l’extérieur, ces jeunes femmes n’ont nulle part où aller. Dans la première partie du film, la tentative de Bernadette mène également à un échec. Les velléités de rébellion disparaissent rapidement laissant place au désarroi et à l’amertume. Les relations entre les jeunes filles s’en trouvent chamboulées. Ainsi, Bernadette va jusqu’à voler le pendentif de Crispina alors que celle-ci y est très attachée, son geste n’étant justifié par aucun motif particulier sinon celui de blesser. Dans une autre séquence, en apparence anodine, Peter Mullan amène cette idée de conditionnement à son apogée : Rose se ballade dans le jardin puis voit la porte vers l’extérieur ouverte ; elle sort un moment, arrête une voiture puis se ravise et revient dans l’institution. Plus que physique, la défaite est d’abord dans les esprits. La grande réussite du film, c’est de ne jamais sacrifier ses personnages à la simple dénonciation.

L’enfermement amène tout de même les jeunes pensionnaires à imaginer des échappatoires réelles ou imaginaires. Patricia et Margaret s’attachent à une certaine forme de solidarité qui les aide à supporter leur peine, et trouvent du réconfort dans le partage de leurs joies et de leurs peines avec les autres. De manière plus évidente, Bernadette tente de séduire le jeune homme qui vient récupérer le linge lavé, et promet de l’épouser afin de pouvoir sortir. Ironie du sort, son statut dans l’institution l’amène à commettre des péchés dont elle n’aurait pas eu l’idée en dehors... De son côté, Crispina garde un lien avec son enfant par l’intermédiaire de son pendentif et des visites de sa sœur à la grille d’entrée de l’institut. Privée de ces deux sources de réconfort, elle se tournera vers la dernière échappatoire possible, la mort, en tentant de se suicider. Au final, Peter Mullan décrit davantage la lutte de jeunes filles contre un système qui nie leur existence, que les sévices qu’elles y subissent. Quand Margaret reçoit la visite de son frère venu la chercher, elle lui reproche sa longue absence, toutes ces années perdues et lui ordonne de ne jamais rien décider pour elle : l’essentiel pour elle est de reprendre sa vie en main. Dans un dernier geste de bravoure, elle va jusqu’à défier l’autorité suprême en refusant de se pousser dans le couloir pour laisser passer la mère supérieure. Son acte peut paraître dérisoire, mais elle tient là enfin sa revanche, en montrant à tous qu’elle a autant le droit au respect que les autres. De même, Bernadette et Patricia finissent par s’entraider et imaginer une voie de sortie, et brisent leur enfermement physique et psychologique dans un grand accès de violence : dehors, dans la rue, face aux sœurs et à la foule, il s’agit encore d’avancer la tête haute sans avoir peur du regard des autres. Sans oublier les dommages irréparables et les victimes laissées derrière, Peter Mullan parvient ainsi à raconter le cheminement de trois jeunes filles vers la lumière.

par Boris Bastide
Article mis en ligne le 15 septembre 2004