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Entretien avec Alberto Rodriguez Ortiz

Alberto Rodriguez Ortiz est né en 1971 à Puerto Rico. Diplômé en 1997 de l’Eastman School of Music de New York, il est venu à Paris il y a un an et demi pour étudier la guitare et la composition à l’Ecole normale de Musique de Paris. Vous pourrez le retrouver en concert le 16 juin 2002, avec un récital de guitare à l’American Church of Paris.


Alberto, Artelio avait parlé de vous à l’occasion du concert du choeur et orchestre de Sciences Po, le 10 avril, puisque vous aviez composé une des pièces jouées ce soir là : “Música de boda”. Un mois après, quelle impression vous reste-t-il de ce concert ?

J’ai bien aimé, la musique était de très bonne qualité. En plus, j’ai senti que les élèves avaient fait ce travail avec beaucoup d’envie, et cela fait vraiment plaisir de voir cette envie de plaire. Pareil avec le Schubert [NDLR : la Cinquième Symphonie de Schubert était aussi au programme].

Depuis, vous avez donné un autre concert, à la Cité universitaire, le 28 avril : comment s’est-il passé ?

Cela s’est bien passé ; il y avait pas mal de monde, le public m’a fait un très bon accueil. Le programme était encore un peu jeune dans les doigts, mais les gens ont bien aimé.

Quel était le programme ?

J’ai joué le Prélude de la Suite n°1006 de Bach, Cinq Bagatelles de William Walton, le Rondo Brillant n°1 d’Aguado, le Prélude de la Suite Valenciana de Vicente Ascencion et Guajira d’Emilio Pujol. Plutôt que de faire beaucoup de classique et un peu de contemporain, comme c’est souvent le cas dans ces concerts, je préfère jouer surtout des pièces contemporaines et une touche de Bach, par exemple.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de venir étudier à Paris ?

Avant tout, j’avais envie de travailler avec deux maîtres : Alberto Ponce, mon professeur de guitare, et Yoshihisa Taïra, mon professeur de composition. Mon ancien prof de guitare à Puerto Rico, Eladio Scharrón, a habité pendant quinze ans à Paris et il avait étudié avec Alberto Ponce. C’est aussi lui qui m’a fait écouter un morceau pour guitare de Yoshihisa Taïra et j’ai trop aimé, je me suis dit : "Je veux étudier avec lui". Je suis venu le voir le premier jour de classe, et je lui ai dit : "Bonjour, je voudrais travailler avec vous". J’ai aussi été attiré par la vie musicale de Paris, par la quantité et la qualité des concerts qu’on trouve ici tous les jours.

Mais vous aviez déjà fini vos études musicales, à Puerto Rico et à New York...

J’avais fini mes études, et j’ai travaillé pendant deux ans comme professeur au conservatoire de Puerto Rico, mais j’avais envie de me perfectionner, en technique et en théorie... J’ai étudié avec de vrais artistes, là-bas, mais il manque l’ambiance. L’Amérique n’a pas cette tradition de plusieurs siècles de musique classique qu’il peut y avoir à Paris. Cette expérience m’a permis d’échanger avec de vrais artistes, même s’ils ne parlent pas beaucoup. Par exemple, M. Taïra est un compositeur assez "intime", il parle très peu, mais en quelques mots, il dit l’essentiel, il exprime beaucoup de choses. Cela m’a appris à être plus réceptif au savoir des professeurs, à travailler plus vite...

A Puerto Rico, à quel âge avez-vous commencé la musique ?

Très très tôt ! Avec mon père, qui m’a enseigné comment lire la musique, qui m’a appris à jouer du saxophone. Je ne me souviens plus quel âge j’avais, mais je sais que mes doigts étaient trop petits pour le saxophone ; je n’y arrivais pas ! Ensuite, j’ai joué dans l’orchestre de mon école, vers 7 ou 8 ans.

Pourquoi avoir ensuite choisi la guitare ?

Moi, depuis tout petit, mon envie c’était d’être pianiste, mais il n’y avait qu’un seul professeur de piano dans la ville, c’était en centre-ville, loin de chez moi, et elle me trouvait trop petit, elle disait « pas encore ». Moi j’insistais auprès de ma mère, je voulais à tout prix jouer de la musique, alors elle a demandé au maître de guitare de me prendre comme élève. Mais j’avais toujours envie de jouer du piano... A l’université, j’ai étudié les deux instruments , mais je me suis rendu compte qu’il fallait faire un choix. J’ai choisi la guitare, parce que j’avais plus d’expérience qu’au piano : c’était une décision pragmatique, mon coeur aurait plutôt choisi le piano. Aujourd’hui, je suis content d’avoir fait ce choix : la guitare est un instrument spécial, relativement récent, et il y a encore beaucoup de choses à faire avec.

Et comment est venue l’écriture ?

J’ai toujours eu certaines facilités pour écrire. Pendant ma classe de guitare, mon maître m’avait appris un morceau pour lequel il fallait désaccorder les cordes, et j’ai commencé à faire ma propre pièce, avec ces accords. Ensuite, c’est après avoir vu le film Amadeus que je me suis dit : "Je peux faire ça !". Cela m’a pris du temps à accepter le fait que je suis plus compositeur que guitariste. La composition, ça vient plus facilement, la guitare c’est un des instruments qui demande le plus de travail, dès qu’on s’arrête...

Mais vous continuez toujours à faire les deux : jouer et composer. Par exemple, est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est le "Trio Matices" ?

Oui, c’est un trio de guitares que j’avais formé avec deux amis de l’université, à Puerto Rico : Eduardo Valdes et Manuel Vasquez. Il y avait un concert spécial à l’Institut de Culture Portoricaine [NDLR : en octobre 1993], et on a formé le trio pour jouer à cette occasion. C’était la célébration de la découverte de l’Amérique et on a joué ma pièce : Invocando a Yúcahu, un morceau pour trois guitares qui évoque les Indiens, l’arrivée des Espagnols, etc. Par la suite, on a gagné le premier prix du Concours national avec ce morceau, c’était une expérience inoubliable.

Au concert du 10 avril, j’ai été surprise par l’écriture très classique de Música de Boda, est-ce que vos autres compositions sont aussi dans ce style ?

Non, ce style classique, c’était pour l’occasion [NDLR : cette pièce a été créée lors du mariage de la soeur d’Alberto]. Quand on écoute un morceau de Bach, par exemple, on y trouve beaucoup de musicalité, mais jamais on ne ferait un morceau comme ça. Le mariage de ma soeur m’a donc donné l’opportunité de faire un travail comme ça. Après tout, la musique est faite pour en profiter, donc si c’est agréable, si on aime bien, pourquoi pas ?

Vous avez écrit aussi des Variaciones sobre un tema de Mozart : il s’agit aussi d’un exercice de style autour du classique ?

Oui, mais dans un esprit plus léger. Chaque variation change de style, avec un va-et-vient entre musique tonale et atonale. J’ai écrit avec ce parti-pris pendant quelques années : dans la Sonata Venezuela, par exemple : les mouvements tonaux et atonaux alternent. C’est l’idée que la composition n’a pas de limite, il ne faut rien s’interdire : ni d’écrire de la musique tonale, ni d’écrire en atonal. Cette époque est finie, je crois : je mélange maintenant ces deux écritures dans un même morceau.

Quelles sont vos influences pour la composition ?

Il y a des compositeurs qui m’influencent beaucoup, à commencer par mon professeur, Yoshihisa Taïra, mais aussi l’Italien Salvatore Sciarrino, Maurice Ohana, et Olivier Messiaen, un de mes préférés. Il y a aussi Leo Brouwer, un compositeur cubain, et les compositeurs latino-américains de la chanson, de la musique populaire, comme Rafael Hernandez.

Ici, musicalement, Puerto Rico est surtout connue pour la salsa, est-ce que vous en écoutez aussi ?

Oui, j’en écoute beaucoup ! Et ça m’influence aussi. Peut-être pas sur le plan harmonique, mais si on écoute les rythmes, il y a beaucoup de cellules rythmiques afro-caribéennes dans mes compositions.

Qui s’occupe de votre page web (www.geocities.com/aromusic) ?

C’est Soraya Camayd qui a créé ma page Internet. J’ai fait sa connaissance à Paris, et on est devenus très bons amis. Elle m’a fait la surprise, j’ai découvert le site quand elle m’a envoyé un lien en me demandant d’aller voir... Maintenant, elle s’occupe de construire la page web de Pedro Rodrigues, un guitariste portugais.

Comment ça se passe, quand on est un jeune compositeur, pour faire créer ses oeuvres ?

Je ne force pas cet aspect. J’aime beaucoup travailler avec d’autres personnes, parce qu’elles sont libres de dire si elles aiment ou pas un de mes morceaux : je respecte leur avis, je ne force pas les choses. Sinon, je n’ai pas trop de problèmes pour créer mes oeuvres, parce que je joue toujours au moins un des mes morceaux en concert. Mes morceaux sont à libre disposition ; Pedro Rodrigues par exemple, a déjà joué certains de mes morceaux en concert. A Puerto Rico, au Salvador, trois oeuvres sont souvent jouées, dont une qui n’est pas encore éditée. Le secret, c’est de laisser les gens jouer les morceaux qu’ils veulent. Encore une fois, l’important dans la musique, c’est d’en profiter, de l’apprécier.

par Tistou
Article mis en ligne le 14 mai 2002