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Hubert Laws : Afro-Classic

L’esthétique CTI

Hubert Laws demeure un flûtiste assez méconnu. C’est pourtant l’un des musiciens qui permit à Taylor de construire son label, de lui donner son timbre et son identité musicale. Bienvenue sur les pistes d’un monstre sacré : à la croisée des chemins entre jazz et Bach, il y a Laws.


Laws [1] fut l’un des piliers musicaux des ressources musicales de Creed Taylor. En effet, il fut cette pièce qui permit à l’ensemble de pouvoir conjuguer tant des influences ethniques, africaines, que des thèmes et des airs classiques empruntés à Bach par exemple, mais adaptés tant à son instrument, la flûte traversière, qu’à sa manière de jouer : fusionnelle.

Laws est donc l’illustration parfaite de cette double articulation CTI entre cette fusion d’influences diverses de ce melting pot musical que d’une symphonie des styles et des genres "classiques".

Impressions : la flûte comme contrepoint

Pour donner à entendre cette double hélice musicale, l’un des premiers albums que Laws enregistra pour CTI nous semble être un bon fil conducteur [2]. En effet, avec Afro-Classic, Laws devenait à la fois un musicien clef de la formation de Taylor et imposait une nouvelle manière d’entendre la fusion, le jazz CTI.

La première plage est une reprise d’un thème composé par Bob James, "Fire and Rain", thème qui devint petit à petit l’un des standards du label [3] L’ouverture est farouche, le son de la flûte précis, tranchant, telle la lame d’un coupe-coupe. Au loin, les sons des percussions, les tam-tams et la basse finissent de planter le décor : nous voici dans la brousse africaine. S’envolant soudain, l’oiseau Laws permet à la musique de se déployer pleinement : le vibraphone et un jeu discret de guitare permettent alors de faire l’exact contrepoint de ce que nous venons d’entendre. En quelques mesures, Laws donne au mot fusion ses lettres de noblesse. Et à CTI un horizon. Le thème se déploie alors. Jubilant et incisif, Laws joue en virtuose. Et les percussions, la basse de lui fournir un accompagnement d’une nonchalance bonhomme, pour qu’il improvise, faisant de sa flûte un instrument au charme ensorcoleur, râgeur, la faisant vivre.

Laws est donc parfaitement représentatif du projet CTI en ce qu’il était divers, original et volontiers décalé. En effet, loin de renier ses influences et ses origines africaines, Laws en fait un élément constitutif de son jazz et de l’interprétation qu’il donne de cette musique. Cette coloration tribale, cette ethnicité revendiquée et assumée dans la couleur musicale est servie par l’ensemble du projet CTI, notamment par le percusionniste brésilien Airto qui excelle à donner cette profondeur rythmique. Ainsi dans "Fire and Rain", l’ensemble des pupitres contribue à donner l’image du cheminement d’animaux africains : la basse avec l’éléphant, les congas avec les singes et leurs cris, et la flûte comme étant le liant de la savane avec le chant mélodieux de l’oiseau.

Contrepoint musical, la seconde plage n’est autre que la reprise de l’Allegro du concerto pour piano n°3 de Bach. Le basson, le vibraphone, la flûte permettent à cet arrangement de n’être pas qu’un simple jeu de réécriture mais une réelle expérience musicale où différents univers s’informent mutuellement. Le jazz par le classique. Le classique par le jazz [4]. Et c’est ainsi qu’émerge petit à petit une certaine patine musicale, un son unique, le son CTI première mouture.

Cependant, contrairement à d’autres morceaux et albums enregistrés par un autre flûtiste, Jeremy Steig (pour CTI en 1977 avec Firefly), Laws incarne la première période CTI, celle de l’explosion créative et musicale, sans que le label ne connaisse encore de difficultés financières : en effet, comme le remarque Steig à propos de son enregistrement chez CTI :

"That’s the kind of record where you do what they tell you to do" ; ou encore "The Europeans got angry at me for doing that sort of record. They thought I had sold out. I think that was the start of the gigs not happening so much anymore."

Ainsi, cet album et l’ensemble des enregistrements réalisés par Laws pour CTI jusque vers 1975 sont à découvrir, à écouter encore et encore pour en découvrir toutes les subtilités. La flûte comme élément enchanteur des oreilles rétives, Laws est le maître de la loi, polymorphe épigone de Pan.

par Hermes
Article mis en ligne le 14 mars 2005

[1] Pour de plus amples détails sur la bio de Hubert Laws : ici

[2] Le premier s’intitulait Crying Song.

[3] Songeons par exemple à la reprise qui en est faite par Laws dans le In Carnegie Hall et aussi avec les CTI all-stars sur le concert au Palladium Palace. James d’ailleurs le reprit pour son compte également a de nombreuses reprises.

[4] Le jazz à l’époque explore de nombreuses formes, s’essaie à de nombreuses créations : les Swingle Singers et leur Jazz Sebastien Bach en sont une excellente illustration.