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Angels & Demons de Dan Brown

Le marketing littéraire en marche

Qui n’a pas entendu parlé du Da Vinci Code qui sera adapté sur grand écran lors du premier semestre 2006 ? Chacun y allait de sa petite lecture, de son avis sur ce "phénomène littéraire". Bon, génial, nul, mauvais. Des Relay aux grandes librairies parisiennes, l’ouvrage était partout, les lecteurs captivés. L’éditeur surfant sur ce succès, il était normal que l’autre ouvrage de Brown soit traduit en France : Angels & demons. Voici donc le marketing appliqué à la littérature : explications .


Souvenez-vous, c’était il n’y a pas si longtemps, dans les bus, les rames de métro, de transport en commun, il était partout, ce petit manifeste rouge avec la joconde un peu moqueuse en couverture. Le fameux livre. Le truc qui ne devait ni ne pouvait vous laisser indifférent. L’ouvrage qui intrigua l’Amérique lui donnant envie de se rendre en quatrième vitesse à Saint Sulpice pour partir à la recherche du Graal. Vous voyez ?

La recette sera ici la même et l’éditeur Lattès compte bien exploiter ce succès en nous proposant le deuxième ouvrage de Brown : Angels & Demons.

La figure de Langdon : un nouveau type d’enquêteur

D’abord, si la publication en France d’Angels & Demons suit celle du Da Vinci Code , l’intrigue de ce dernier livre précède celle du premier. Langdon enquête au Louvre après avoir enquêté à Rome, lieu de l’intrigue. On conçoit alors que ces deux ouvrages sont alors supposés construire un univers, ou plutôt une suite d’aventures inscrivant de facto ce cher Robert dans la tradition de personnage tels que Sherlock Holmes , Hercule Poirot ou encore le Juge Ti .

Brown a donc pensé ses deux livres comme un ensemble cohérent : en bon scénariste, le retour sur investissement est alors potentiellement maximisé si c’est l’ensemble de la suite qui est alors adapté cinématographiquement. La réussite et le calcul semble judicieux dans la mesure où c’est Tom Hanks qui interprétera le bon Robert.

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Cependant, à la différence des figures que nous avons mentionnées, Langdon n’est ni un membre de la police, ni un juge : son statut de professeur à Harvard le place ailleurs. Toutefois, comme le juge et le policier, il se doit d’éclaircir certaines affaires. Les premiers en faisant respecter la loi dans la Cité - polis - et donc en élucidant les affaires criminelles, lui en apprenant à ses élèves comment s’est constitué la culture occidentale tant symboliquement qu’historiquement.

La jonction entre Langdon et l’homme de Loi réside en ceci que lui explique la manière dont les lois et les signes du pouvoir se sont petit à petit construits et mis en place au fil du temps. D’où le fait qu’il soit sollicité par le directeur du CERN au tout début de l’intrigue...

Non lecteur, l’éditeur ne te prends pas pour une truffe

Autant le dire de suite, la trame narrative est exactement similaire à ce que nous avait déjà proposé Brown. Ou pour être plus précis, Brown a repris la même trame pour son Code que celle qu’il avait mise en place pour Angels. Ceci s’explique en partie par cette manière d’inscrire les deux ouvrages dans un cycle plus vaste et dépassant chaque aventure.

Dès lors, on peut s’interroger sur les motifs récurrents dans les deux oeuvres afin de pouvoir percer les astuces de l’auteur pour mettre en scène son héros qui espère passer pour un gentleman enquêteur.

En effet, que ce soit dans le Da Vinci ou dans cet opus, Langdon est toujours aux petits soins pour le personnage principal féminin qui est toujours la fille de celui par qui tout arrive : le mort, assassiné, par une congrégation mystérieuse et secrète. L’Opus Dei pour le Da Vinci les illuminati pour Angels & demons. Langdon se pose dans un rapport à la fois paternaliste et de séduction par rapport à la gente féminine, ce qui ne peut que provoquer une situation ambigüe et trouble dans la mesure où, à la fin de l’aventure, le brave Robert, à l’instar de l’espion britannique le plus connu, conclut et parvient à séduire la belle.

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Le schéma narratif et le plan sont exactement similaires entre le Da Vinci et Angels & demons. Langdon est convié en tant qu’expert des symboles pour éclairer une scène de crimes intriguante et extraordinaire. Ce sont ses connaissances combinées au lien de parenté de la belle qui permettront à l’intrigue d’avancer voire de se cristalliser au sens stendahlien dans la mesure où l’érotisation de la relation entre le héros et l’héroïne permet de condenser en pathos l’histoire.

Toujours, Brown en prenant pour trame narrative la relation entre l’Eglise et la société moderne d’une part, et en mettant en scène les polémiques actuelles et passées entre l’Eglise et certains clivages joue sur l’un des motifs de notre culture européenne. En effet, en nouant l’histoire autour du groupuscule mythique des illuminati d’une part, en faisant de Galilée et l’un des maîtres de cette secte et le symbole d’une science martyrisée par l’obscurantisme religieux, Brown peut alors se faire l’écho de l’obscurantisme religieux actuel qu’il soit musulman, cahtolique ou autre.

Surtout, l’un des fil de son roman est un instant assez troublant dans la mesure où il consiste à permettre l’élection d’un nouveau pape. Or, la santé de Jean-Paul II d’une part, les polémiques sur son éventuelle démission ne peuvent que relancer et être le prolongement romanesque d’une situation elle bien réelle. D’où, et nous y revenons, la confusion des genres sciemment voulue par l’auteur entre la fiction romanesque et l’actualité géopolitique puisque cette fois encore, il précise que tous les faits rapportés dans cette histoire sont "avérés" - accurate.

Le marketing littéraire : le devenir de toute littérature ?

Inutile de faire ici un petit cours sur ce qu’est le marketing  [1] Pour faire simple, le marketing est l’art de s’intéresser à un marché - market - et de le segmenter.

Segementer, connaître le marché, le diviser encore et encore au moyen de statistiques pour identifier des populations particulières, des sous-populations, des niches. Voici ce à quoi tend le marketing, avec au final l’objectif ultime de proposer le bon produit au bon client où chaque produit est parfaitement personnalisé et adapté au client, à la personne.

C’est sur cette ambiguïté que repose le marketing littéraire. En effet, de même que le marketeur souhaite pouvoir s’adresser à chaque personne, à chaque client de manière individualisé de même l’auteur cherche à pouvoir déployer et créer un univers créatif qui s’actualisera de manière unique dans l’esprit du lecteur.

Certes la création littéraire n’est pas comparable à l’exploitation d’un marché, c’est bien la relation visée qui est comparable entre le marketing s’appliquant au marché du livre et la création littéraire déployant et proposant au public, aux lecteurs un univers auctorial.

Brown ne crée pas pour chacun de ses lecteurs mais plutôt pour répondre à une commande de ses éditeurs afin de satisfaire les attentes du marché de l’édition américain. Simple à lire. Facile à comprendre. Distrayant. L’ouvrage doit pouvoir se consommer rapidement afin de pouvoir passer à un autre livre du même calibre.

Ainsi on passe du Da Vinci aux illuminati, aux lawyers de la firm sans difficluté aucune d’autant plus qu’on adapte alors efficacement ces intrigues dans une série télévisuelle, dans un film voire dans un jeu-vidéo afin de prolonger la durée de vie d’exploitation du produit.

Brown et ses éditeurs construisent donc une série où Langdon est le héros et où les recettes et les ficelles d’écriture sont claires, faciles voire marketées. Espérons que les lecteurs sauront resister à la tentation de succomber systématiquement aux sirènes insipides d’une littérature agréable et divertissante mais qui est d’abord un fast food littéraire qu’il conviendrait de diversifier : M. Brown, Messieurs les éditeurs, faîtes-nous goûter à d’autres saveurs de l’Esprit !

par Hermes
Article mis en ligne le 14 mars 2005

[1] Les puristes du français préfèreront le terme de mercatique. Profitons-en pour indiquer le site de Serges-Henri Saint-Michel à propos de marketing .


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