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Crash !, de J. G. Ballard

Sperme, vitesse et mutilation

Crash !, plus de trente ans après sa parution, est toujours aussi puissamment moderne. Qu’est-ce qui fait, qu’aujourd’hui encore ce roman occupe une place de choix dans le panthéon de la sf ?


James Graham Ballard est depuis les années 1960 un des chefs de file de la science-fiction anglaise. Crash !, une de ses œuvres majeures, a beaucoup choqué lors de sa parution en 1973, mais lui a aussi valu la reconnaissance littéraire. Avec L’Ile de béton et I. G. H. , le roman forme la Trilogie de béton, ensemble sombre et dur dans lequel Ballard interroge le rapport de l’homme à l’homme et au technologique dans ce monde moderne, métallique et violent.

Après la mort de Vaughan, dont la voiture, lancée contre la limousine de l’actrice Elizabeth Taylor, finit encastrée dans un car rempli de voyageurs, le narrateur, James Ballard, raconte sa rencontre avec ce personnage mystérieux qui passe ses journées à traquer les accidents, à les photographier, puis à les imaginer et à les reproduire. Ballard, qui se découvre une fascination nouvelle, après son propre accident sur un périphérique londonien, pour le choc violent de la chair et de la tôle, commence à délaisser ses activités habituelles et à errer lentement sur les rocades, inondant toute sa vie de son fantasme automobile, jusque dans sa relation avec sa femme et ses maîtresses. Sa vie se confond bientôt avec celle de Vaughan qu’il suit et observe, imite et désire.

On le devine, Crash ! est un roman étrange, violent, dur. L’ambiance est fantomatique, presque cauchemardesque, le ton cru. Se mêle à la fascination pour l’automobile une tension sexuelle lourde, faite du fantasme de la chair déformée par l’accident et d’une attirance homosexuelle pour Vaughan. Ballard considérait son texte comme un roman pornographique technologique et prétendait que « la pornographie est la forme romanesque la plus intéressante politiquement », pour dénoncer la pudibonderie de son époque peut-être, pour ajouter à la sensation d’une écriture dure et violente très certainement. On ne trouve toutefois aucune outrance verbale et les scènes d’accident ou de sexe en tirent une puissance plus grande. Les rapports entre Ballard et Vaughan sont complexes. Dans un premier temps, ils peuvent apparaître simplement comme ceux d’un mentor et de son disciple, ce que l’utilisation de la première personne laisserait pressentir. Il y a de cela ; Crash ! est un roman initiatique et meurtrier, mais Crash ! n’est pas un roman d’initiation aux accidents automobiles. Ne serait-ce que parce que l’écriture se fait au passé, que le livre s’ouvre sur la mort de Vaughan et qu’il s’agit finalement d’une lente réminiscence du chemin parcouru, d’une manière de faire le point avant le dénouement final que le livre suggère mains n’inclut pas. C’est donc plutôt une descente introspective dans un imaginaire déjà structuré autour du fantasme de l’accident ; la puissance narrative qui s’en dégage permet de plonger d’autant plus violemment le lecteur dans ce monde chaotique et sanglant. Crash ! n’est pas non plus un roman d’apprentissage car jamais Ballard ne se met réellement dans une position d’infériorité face à Vaughan. Il laisse ce dernier le posséder entièrement par le biais de ses jeux et de ses activités, mais jamais ne le quitte le fantasme, finalement advenu, de sodomiser Vaughan.

Le titre de la trilogie est explicite ; c’est des mégapoles dont il est question et des hommes qui les habitent. Dans Crash !, l’automobile et le sexe se mêlent pour ouvrir sur une multitude de thèmes. Celui de l’automobile bien sûr, qui est aujourd’hui de plus en plus présente dans nos vies et devient chaque jour un peu plus un instrument potentiel de mort. La puissance des moteurs procure à l’homme de tous les jours une excitation liée à la vitesse et au risque, à la sensation de maîtrise et en même temps de puissance ; tout est possible, l’accident, l’agression, la fuite. Rien ne peut résister à la voiture. La frustration de notre monde se trouve soudain libérée dès lors que les mains se posent sur le volant. L’agressivité sociale et la quête d’une sexualité débridée se confondent dans le fantasme automobile ; c’est le mariage de la violence et du désir éclairé par la lumière livide du masochisme. Et plus, Crash !, en liant la voiture et la sexualité, ou en acceptant le lien intrinsèque entre la violence automobile et une libido créée par l’excitation des accidents, traite du rapport au corps. Par ces corps déformés par la tôle, enivrés de sexe par l’accident, il s’agit de prendre contact avec le devenir du corps humain dans un monde mécanique et métallisé ; par le choix entre les corps et la tôle, il est question de comprendre le rapport de l’organique et de l’artificiel. Et à travers la sexualité perverse qui tourne autour du fétichisme de l’accident automobile et de l’excitation par la déformation corporelle, se dévoile le thème des rapports humains et de la façon dont ils se nouent dans la perversité générée par le monde moderne. Du triptyque urbain présent dans Crash !, il faut évoquer le dernier élément ; celui de la star de cinéma. Les blockbusters américains ne peuvent plus se passer d’une série d’accidents automobiles, de courses poursuites terminées en carambolages. Et le sexe aujourd’hui s’incarne de plus en plus dans l’image et dans la star de l’image. Il était logique que la fantasme suprême de Vaughan soit de provoquer un accident mortel avec Elizabeth Taylor. Ce n’est donc pas non plus un hasard que Ballard soit producteur de cinéma. Le cinéma incarne dans Crash ! le moyen et l’aboutissement ultime, la trace indélébile dans l’éternité par la reproduction, la répétition de l’accident.

Malgré certains de ses prétentions exprimées en interview, Ballard a su faire de Crash ! autre chose qu’une dénonciation ou une mise en garde. Si le roman n’était que cela, il serait finalement bien moins intéressant et aurait perdu de sa force, trente années après sa rédaction. Dans Crash !, l’étrangeté des rapports de l’homme et de la voiture, la sexualité débridée qui en découle, les fantasmes sexuels et automobiles des personnages ne sont pas décrits avec outrance. Ils en retirent une grande force et l’auteur évite le jugement moral, rendant son récit plausible, presque excitant et tentant, sans que l’esprit ne se sente obligé à une réaction pudibonde. Les êtres créés par Ballard n’ont pas de morale, ils ne croient en rien sinon en leurs instincts. Ils vont au bout des fantasmes qu’impose la ville occidentale en les libérant de toute retenue. La mort ne leur fait pas peur, tant qu’elle permet d’échapper au réel, de le sublimer. En cela, on peut voir dans Ballard un précurseur des auteurs du roman d’anticipation sociale comme Bret Easton Ellis. Crash ! est une plongée dans un univers mental depuis les fantasmes crus d’accidents et de chairs tout à la fois déchirées par la tôle et marbrées de sperme, jusqu’aux abîmes indicibles du trip halluciné. L’auteur n’y a pas son mot à dire.

Enfin, et c’est sur ce point que j’aimerais insister, c’est le tour de force narratif et stylistique de l’auteur qui donne au roman toute sa force et toute son actualité. On peut en effet s’interroger sur les rapports de Crash et de la science-fiction. Ce roman n’est pas de la science-fiction futuriste, hard science ou autre. Aucune projection dans un avenir plus ou moins lointain, fait de machines étranges ou construit autour d’une extrapolation symbolique de quelque phénomène inquiétant de notre société actuelle. Le tour de force de Ballard est de faire de l’anticipation en gardant un cadre temporel et technologique strictement contemporain (et même passé désormais, puisque le roman fête ses 30 ans d’âge). Ballard fait de la science-fiction dans un huis clos de béton et de tôle, où il fait s’affronter l’homme et la voiture, l’homme et ses pulsions les plus sauvages, les plus destructrices, les plus érotiques. Et l’anticipation surgit puisque toute l’idée est de recréer, d’imaginer un rapport dévié de l’homme avec la machine et avec lui-même et les autres. C’est véritablement toute la qualité de ce roman, cette capacité d’immersion dans une réalité psychologique aux valeurs fondamentalement éloignées des nôtres et pourtant ontologiquement voisines car issues des mêmes réalités.

par Matthieu-Paul Ergo
Article mis en ligne le 22 novembre 2004