Artelio

accueil > Littérature > article




 

Ingrid Caven, de Jean-Jacques Schul

Collage biographique

D’emblée, l’auteur donne le ton : il ne s’agit pas d’une biographie, mais d’une mise en scène. En allemand, maquillage se dit Maske. Ingrid Caven n’est pas une personne, ni même un personnage, elle est une figure, une persona. Dont Schuhl fait ressortir chaque facette grâce à d’incessants changements de perspective, effets de collage et de surimpression.


Car l’auteur monte autant qu’il écrit. Raccords, rappels, il dresse le portrait éclaté d’une femme et d’une époque, celle du faste hollywoodien, de la haine de l’ennui, des vies brûlées dans l’excès, la noirceur gaie, les débordements nietzschéens. Pas de chronologie, mais des bribes d’existence, des images obsédantes qui peu à peu s’éclairent. Prologue : un traîneau traverse barbelés et baraquements, une petite fille en descend pour chanter Stille Nacht, Heilige Nacht. Quelques dizaines de pages après, Ingrid Caven se rappelle une estrade en hiver, des marins autour d’elle, un chant de Noël. Encore quelques dizaines de pages et on retrouve des photos : une fillette en robe de velours, une table d’officiers dans un camp, un grand portrait d’Adolf Hitler. Le premier récital d’Ingrid. De fragment en fragment, le puzzle s’est achevé.

"J’aime ça, le raccord, la collure, pas les choses : ce qu’il y a entre elles, leur rapport. Deux idées, des images, le pont entre deux harmonies pour le joueur de jazz..." Jeux d’échos dans une vie et de vie en vie. Ingrid entre dans un hôtel réputé et ses valises s’ouvrent : dégringolade de casseroles dans les escaliers, rires de la dame au milieu des clients et du personnel de l’hôtel, sidérés. Marlene Dietrich, le saviez-vous, a offert une photo d’elle à Hemingway. A côté de ses jambes nues, croisées, elle avait inscrit : "I cook too." Une existence en porte toujours des dizaines d’autres en filigrane, tout est copie, rappel, imitation.

Et rien n’est jamais si lisse et harmonieux qu’on croit. Ingrid Caven, épouse de Fassbinder, égérie d’Yves Saint Laurent, chanteuse et actrice adulée, est aussi une prudente ménagère qui emporte ses casseroles (on ne sait jamais)... Le livre n’est fait que de ces dissonances. Variations sur un même thème et fausses notes, voilà toute l’histoire. Grotesque et sublime renvoient sans cesse l’un à l’autre. C’est dans cette tension que jouent les figures de Fassbinder et de Mazar (le producteur Jean-Pierre Rassam). Des êtres qui toujours ont voulu repousser leurs limites, ne jamais compter, vivre d’absolu pour finalement en mourir. Ils n’auraient de toute façon jamais survécu dans le monde d’aujourd’hui, ennuyeux et ennuyé. L’ouvrage chanterait-il le déclin irrémédiable, la nostalgie des grandeurs perdues ? Mais tout n’est pas perdu : restent des chanteuses et des écrivains en quête de sons, de mots pour dire l’ineffable beauté et l’ineffable bouffonnerie de l’existence.

"La meilleure façon de ne pas se perdre, c’est de ne pas savoir où on va", écrit Jean-Jacques Schuhl. Quoi qu’il en soit, lui et Ingrid Caven ont, à l’évidence, trouvé leur voix.

par Minh Tran Huy
Article mis en ligne le 28 octobre 2004