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La Roue du Temps : Le Maître du Mal

Troisième rayon de la Roue

Eveillé et révélé, le Dragon sommeille pourtant encore. Il passe l’hiver au creux des collines, à l’abri des regards qui le traquent. Le Maître du mal, troisième volet de la Roue du temps, composé du Dragon réincarné et du Jeu des ténèbres, retrace les péripéties qui entourèrent le recouvrement d’Excalibur par Arthur... euh, de Callandor par Rand al’Thor.


Comme évoqué, Le Maître du mal est la quête pour la reconnaissance du Dragon. Entre le début et la fin de l’opus, on passe de la rumeur du réveil du Dragon, que d’aucuns qualifient de faux, à la certitude de celui-ci, puisque salué par le peuple du Dragon qui se forme autour de lui. Chaque nouveau roman du cycle de la Roue du temps ajoute une pierre à l’édifice qui conduit à l’accomplissement des prophéties. Il est temps pour Rand de se saisir de l’épée que les textes lui destinent.

Le héros qui empoigne son épée est une figure classique des matières légendaires. Elle est le moment de la reconnaissance, et le fait de l’arracher du lieu où les dieux l’ont ancrée est le signe de l’élection. De Gram à Excalibur, on ne manque de pas d’exemples fameux. Où Tolkien s’inspira plus de Gram pour forger Anduril, Jordan lui suit pas à pas la trame initiée depuis longtemps, qui le lie à la matière arthurienne. Callandor est un clone d’Excalibur, au même titre que Rand est un clone d’Arthur.

Cependant, la structure du Maître du mal emprunte alors un détour. Au lieu de se cantonner dans les sentiers balisés par les récits légendaires qui inspirent la Roue du temps, Jordan choisit de déplacer le point focal de sa narration de son héros vers ceux qui l’entourent. Ce sont les péripéties des accecits qui sont à l’honneur. En particulier Perrin et Mat, les deux autres élus du destin, confrontés à leurs pouvoirs respectifs. leur tour est venu de sentir l’action de la folie des temps.

L’oeuvre de Jordan prend tout son intérêt par ce détour. Au lieu de se focaliser sur la figure héroïque, seule capable de véritablement faire évoluer la trame historique de la Roue du temps - d’ailleurs le retour de Rand dans la narration au moment du dénouement est l’aveu flagrant de l’influence du Dragon sur l’avancée de l’histoire - la narration s’intéresse à l’accessoire. Celui-ci est utile à double titre : d’une part dans la structure narrative et l’économie du récit de la Roue du Temps. Les regards de Perrin, Moiraine et Lan révèlent à quel point le monde est ébranlé par le passage du Dragon. Les descriptions du monde en train de vaciller sont le fruit de petites touches collectées au gré des périgrinations des héros, et dont d’emphatiques descriptions de héraults d’armes, attendues dans le cadre d’une légende en marche. D’autre part, ce schéma permet de développer l’importance des personnages secondaires. Dans l’opus précédent, l’éveil progressif de Rand occupait le centre de la narration. A présent, c’est à son entourrage d’entrer en scène. D’ailleurs, la sonnerie du Cor de Valère, embouché par Mat, annonçait justement ce glissement de la focalisation narrative juste avant le terme du précédent volume. Où l’on attendait le Dragon revendiquant son titre, c’est son accolyte qui lui souffle la place, et endosse à son tour une destinée historique.

Mais, si par un effet de structure Jordan se libère de la matière riche dans laquelle il puise pour façonner son monde, son défaut vient de la structure, ou architecture de son roman, grossière répétition de celle du précédent.

De la Grande chasse au Maître du mal, on retrouve une architecture du récit à peu près identique. Tout d’abord le lieu sécurisé où sont les héros est attaqué, puis il s’en suit une longue poursuite avec ses tours et détours, où le sillage du Dragon n’est que chaos, avant que tout le monde ne se trouve rassemblé par le destin dans un haut lieu final où survient une confrontation avec le Ténébreux, que comme d’habitude Rand embroche sur sa lame. En route on remarquera que les joyeuses donzelles de Tar Valon sont tombées dans un piège, et qu’un des sceaux du Ténébreux se trouvait sur le lieu de la confrontation finale.

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Alors d’aucuns de s’ébahir de ce maginfique effet de structure du récit, qui devient, par sa substance même, l’illustration des révolutions de la Roue du Temps... Un peu facile, et sûrement pas très subtil, surtout pour en faire à chaque fois un volume prodigue de pages. Donc, d’un regard plus acéré, on scrute à deux fois ces récits. Et se révèlent alors de menues différences. Tout d’abord bien sûr le passage de la focalisation narrative de Rand dans le Cor de Valère à ses compagnons pour le Maître du mal, puis le fait que les commères de Tar Valon, au lieu de tomber directement dans le piège de Liandrin ne chutent qu’en deux temps (le lecteur peut alors à bon droit les soupçonner, soit d’être irrécupérables, soit d’aimer se faire châtier...), et que le sceau retrouvé après la bataille ne soit plus en morceaux, mais intact. Ces détails infimes pourraient signaler de fait une volonté de Jordan d’indiquer que les révolutions de la Roue du Temps permettent des variations et évolutions. Et au-delà, de préparer à Lews Tehrim Télamon un destin enfin autre que la longue suite de défaites que le Ténébreux se plait à lui remémorer au cours de leurs entrevues. Si ce constat révèle une ambition à la finesse chez Jordan, il ne l’absoud pas. En effet, si ces indices conduisent le lecteur à se porter vers l’avant, ils sont suffisement rares, elliptiques et occasionnels pour ne pas lui donner l’envie de traquer les suivants. Ceux-ci, nécessaires pour donner une cohérence d’ensemble à la Roue tu temps ne se révèlent en effet qu’au travers de livres de plus en plus épais, et propres à décourager le lecteur, lassé de si peu d’évolutions d’un opus à l’autre.

A défaut d’un aperçu de la suite, le lecteur, au bout du troisième volume, peut à bon droit questionner ce pari d’incarner la roue dans l’économie du récit. Le changement de point de vue narratif ne suffit pas à évacuer la profonde impression de déjà vu qui se dégage de la progression des différents protagonistes vers Tear.

On ne peut que déplorer que le pari de cette structure circulaire du récit ne soit pas servi par une plume plus brillante et envolée, dont les ornementations pourraient masquer la redondance certaine des évènements. En outre, la traduction d’Arlette Rosenblum est par moments indigeste. Lassitue ou effet de travail en série, l’écriture est encore plus piètre que dans les volumes précédents. A défaut de catalogue, voici un aperçu des accidents de l’écriture du Maître du mal : "J’aimerais l’avoir dans la Tour comme novice." Elayne et Egwene le dirent presque à l’unisson [...]

On pourra aussi regretter que Jordan s’apesantisse sur les petites complicités qu’il a établi entre ses personnages, à la manière de private jokes triangulaires, entre les protagonistes, le lecteur et lui. Ce contrat d’implicite complicité, sur lequel reposent le succès des séries TV au long cours, accessibles uniquement à l’initié, lassera passablement vite le lecteur qui s’attend à autre chose qu’à un livre de bibliothèque rose. Tout au plus, les premières occurences font-elles sourire, mais egrennées jusqu’à saturation au fil de l’histoire, elles s’avèrent plus un contre-temps qu’autre chose. En particulier, on peut mentionner le moment de la libération des trois donzelles de Tar Valon par Mat. Cette rencontre aussi dramatique qu’imprévisible pour les protagonistes donne lieu à un échange de mots aigres-doux, sur le mode des relations habituelles qui unissent le jeune homme à ses compatriotes des deux rivières. Ce passage totalement décalé avec la réalité des évènements à l’oeuvre contribue à casser un moment qui se veut l’apex du Maître du mal, à savoir la chute de la pierre de Tear, annoncée par les prophéties.

Jordan joue donc sur le détournement de la matière dont il s’inspire. Bineheureux détour, tant qu’il n’est que narratif, qui donne à l’oeuvre un visage original. Cependant, si son écriture est plate par volonté de jouer le détournement d’avec la grandiloquence attendue d’une prophétie en marche, on attendrait du cynisme, de l’ironie, et un tout autre ton pour l’ensemble de l’oeuvre. Aussi, une nouvelle fois, on ne peut que déplorer l’absence d’emballage final alors que survient le combat entre le Ténébreux et Rand.


par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 1er juin 2004

Auteur : Robert Jordan

Editeur : Rivages

Editeur (poche) : Pocket Fantasy

Traduit de l’américain par Arlette Rosenblum