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Lecture spéculaire de "le Corbeau et le Renard"

Le Corbeau et le Renard est, sans conteste, l’un des textes les plus connus de la littérature française. Trop connu peut-être, si bien qu’on finirait par le croire éculé, trop « classique ». Ce serait oublier la virtuosité qui l’anime et qui n’en finit pas de réjouir les lectures, dont celle-ci, spéculaire, puisqu’elle envisage le texte dans le miroir de sa propre énonciation.


Le Corbeau et le Renard, de Jean de La Fontaine

(1) Maistre Corbeau sur un arbre perché,
Tenoit en son bec un fromage.
Maistre Renard par l’odeur alléché,
Luy tint à peu prés ce langage :
(5) Et bon jour, Monsieur du Corbeau :
Que vous estes joly ! que vous me semblez beau !
Sans mentir si vostre ramage
Se rapporte à vostre plumage,
Vous estes le Phœnix des hostes de ces Bois.
(10) A ces mots le Corbeau ne se sent pas de joye :
Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proye.
Le Renard s’en saisit, et dit ; Mon bon Monsieur,
Apprenez que tout flatteur
(15) Vit aux dépens de celuy qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage sans doute.
Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.
(D’après l’édition de 1668)

Il serait inopportun de se jeter d’emblée dans la fouille minutieuse d’une fable si souvent débattue, mieux vaut dans un premier temps en revenir aux fondamentaux. Qu’y lisons-nous de prime abord ? Une fable au service d’une morale. Une histoire mettant en scène des animaux, et qui sert ici d’exemple pour illustrer et démontrer la pertinence d’une morale :

« Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celuy qui l’écoute ».

Il y est question de flatterie, laquelle fonctionne grâce au mensonge introduit dès le vers 6 : « Que vous estes joly... ». Et ce fameux mensonge fonctionne sur l’antiphrase qui oppose « joly », « beau » à un sous-entendu [laid], ou encore « sans mentir » à [en mentant]. La ruse employée par le renard est donc une ruse de langage.

Jusque là, rien qui ne soit franchement enrichissant. Or le texte est truffé d’indices, de brèches, de déclencheurs qui permettent d’ouvrir un travail herméneutique. Pour cette étude, nous n’exploiterons que quelques-unes de ces pistes, à commencer par le vers 6 :

« Que vous estes joly ! que vous me semblez beau ! »

Dans un genre littéraire qui manie si bien la concision, que peut donc signifier ce qui pourrait apparaître comme une répétition accessoire ? Banal procédé d’intensification ? Évidemment oui, et on y ajoutera un deuxième procédé, esthétique celui-ci : la rime. Tout concours à mettre ce « beau » en valeur, lequel renvoie dans le vers précédent à « corbeau ». Qu’il est tentant de découper le corbeau pour voir réapparaître le « -beau » de la rime. Mais que faire du « cor- » ? Dans l’évidence d’une homophonie, on peut y lire un [corps] ? Le corbeau deviendrait alors celui qui a un [corps beau]. On pourrait se borner à ne voir là qu’un effet comique mais la pertinence signifiante de ce calembour est telle qu’on ne peut l’occulter, car il est bien question du corps de l’oiseau, son « ramage ». Non content de s’ajouter à la liste des ruses de langage, ce calembour vient donner quelque ingéniosité au discours du corbeau, virtuosité qui lui faisait défaut. Soyons honnête, le mensonge par antiphrase tel qu’on le conçoit à la première lecture se voit comme le nez au milieu de la figure. Mais surtout, le segment « sans mentir » retrouve sa pertinence. Effectivement, dans l’illusion de ce double langage, le renard ne ment même pas : le corbeau a bien un corps beau. Étonnant renard, orateur adepte du double encodage, il est, par un énième calembour, celui qui re-narre ! Voir ainsi apparaître deux calembours relève de la coïncidence. Les voir affecter les deux personnages de la fable éveille tout de même la curiosité et invite à continuer plus avant.

L’histoire d’un corbeau (corps beau) trompé par un renard (re-narre) dans l’illusion de leurs noms ?

Il est apparu que le texte exposait un double encodage déployant à chaque niveau une ruse de langage : l’antiphrase d’une part, déniée ensuite par le calembour. Remarquons que la grossière ruse du renard, par antiphrase, suffit à faire fonctionner l’histoire qui nous est racontée, et c’est d’ailleurs là notre lecture de prime abord. On peut en déduire qu’une interprétation prenant en compte la deuxième ruse n’est pas indispensable ni à la cohérence de l’histoire ni à celle de notre lecture. On peut dès lors conjecturer que cette deuxième ruse de langage n’est pas tant destinée au corbeau de la fable qu’au lecteur lui-même. Soumis à de mêmes ruses de langage, le lecteur se retrouverait à l’image du corbeau confronté à une tromperie dont il est dupe, compte tenu que nul lecteur n’irait décoder les calembours a priori : immanquablement, le texte échappe à cette interprétation dans une première lecture.

En mêlant ainsi deux niveaux d’énonciation, le renard apparaît, par contraste, comme une figure du fabuliste, celui qui est capable de développer deux niveaux d’énonciation, celui qui re-narre ou renard. Il n’est donc pas si étonnant que le renard prenne en charge la morale de la fable, l’usage voulant que la dite morale soit sous l’égide directe de la narration. Ainsi, on se retrouve avec deux situations d’énonciation mêlées : renard/corbeau et fabuliste/lecteur, cette dernière étant le presque miroir de la première. Petit à petit la démonstration par l’exemple s’amenuise au profit d’une démonstration par l’expérience. Non seulement le lecteur voit la ruse de langage à l’œuvre mais encore il l’expérimente, il la vit. Et de fait, le texte se voit chargé d’une valeur performative [1] puisqu’il fait ce qu’il dit en le disant.

L’euphorie sera de courte durée car cette lecture achoppe sur la morale :

« Tout flatteur vit aux dépens de celuy qui l’écoute ».

En quoi pourrait-elle s’appliquer au lecteur ? Est-il flatté ? Qui en vit à ses dépens ? La lecture exposée plus haut semble ne pouvoir s’accommoder de telles interrogations. Pourtant, si ce qui précède ne peut concerner tout lecteur, il en est un qui pourrait bien se reconnaître dans « le Phœnix des hostes de ces Bois ». Hors la métaphore, l’expression « être le phœnix de... » peut signifier « être le meilleur/le plus remarquable de... » [2]. Quant à « ces Bois », on observe dans cette expression la même antonomase d’excellence qui fit d’une cour la Cour. Et si ? Plongeons dans nos livres d’Histoire : En 1668, La Fontaine est attaché à la Cour du roi. Qu’y fait-il ? Il amuse le roi entre autres, en composant des fables. Et en bon courtisan d’apparence qu’il est, il flatte le roi. Pourquoi ? Mais parce que son gagne-pain consiste à célébrer le rayonnement d’un roi soleil ; « tout flatteur vit aux dépens de celuy qui l’écoute », dit la fable.

Le roi semble bien être le narrataire privilégié que désigne le texte. Ainsi se précise une situation d’énonciation restreinte : le fabuliste et le roi.

« Le Corbeau honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus. »

Remarquons que la proposition "mais un peu tard" peut se révéler pleinement effective puisque c’est seulement par une deuxième lecture, et après avoir été dupé par la première, qu’on découvre le deuxième niveau d’énonciation prenant en compte le lecteur. On [le roi] aura beau [jurer qu’on ne l’y prendra plus], il sera effectivement et forcément un peu tard. Cependant, l’interprétation se heurte ici aux contraintes posées par l’énonciation. Le dernier vers rapporte les paroles du corbeau par le biais du discours narrativisé, utilisant la non-personne « il », ce qui en fait un énoncé constatif, délitant la valeur performative [3] du verbe « jurer ». Mais par delà la lettre et la linguistique traditionnelle, la phrase peut transcender sa nature pour devenir dans cette nouvelle approche un énoncé ayant une valeur perlocutoire [4].

Il s’agit dès lors d’une prédiction des possibles paroles du lecteur. Cette dernière peut être prise au sens étymologique du verbe "prédire" : dire avant. Le passage d’un niveau énonciatif à l’autre révèle alors pleinement la tension paradoxale mentionnée plus haut. Au sein de l’histoire, le passé simple « jura » induit que le procès du verbe est révolu, l’action est accomplie. Or, dans une lecture prenant en compte l’actualisation du texte dans son contexte d’origine, le procès du verbe [jurer] est laissé en suspens. Ce dernier vers pourrait alors faire apparaître une figure rhétorique tyrannique doublée d’une gageure logique qui tendrait à vouloir avoir fait juré le lecteur, avant même que celui-ci en prenne l’initiative. De fait, l’échec ou la réussite [5] de cet énoncé ne peut dépendre que de la sagacité du lecteur désigné, à savoir le roi ; elle est donc laissée en suspens puisqu’on ne sait si le roi était véritablement dupe ou pas. Cependant, on peut toujours déployer les deux hypothèses :

- En cas de réussite (si le roi n’est pas dupe), la fable devient une véritable « leçon » et prend une valeur didactique.
- Quant à l’échec (si le roi est dupe), il garantit la réussite de la charge satirique du moraliste envers le roi puisque ce dernier ne manquera pas de s’y faire prendre encore.

Moralité :
"Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l’appât, vous serez leur ami".
La Fontaine, Obsèques de la lionne, livre VIII, fable 14.

par Stéphane Martin
Article mis en ligne le 7 février 2005

[1] Cf la notion de « cercle parfait » : « des œuvres qui fondent idéalement les miroirs et leur énonciation, au point d’être totalement performatives, d’accomplir ce qu’elles disent en le disant ». D.Maingueneau, Pragmatique pour le discours littéraire, Nathan, 2001, p.178.

[2] « Se dit figurément en Morale, lorsqu’on veut louer quelqu’un d’une qualité extraordinaire, et dire qu’il est unique en son espèce. On dit, c’est le phœnix des guerriers, des beaux esprits, le phœnix des amants ». Cité par G.Kliebenstein, in Le cri du Phénix, Poétique, n°103, septembre 1995, p.295.

[3] Performatifs : « énonciations qui, abstraction faite de ce qu’elles sont vraies ou fausses, font quelque chose (et ne se contentent pas de la dire). Ce qui est ainsi produit est effectué en disant cette même chose (l’énonciation est alors une illocution), ou par le fait de la dire (l’énonciation, dans ce cas, est une perlocution), ou des deux façons à la fois ». D’après Gilles Lane, « Lexique », en annexe de Quand dire c’est faire, J.L Austin, Le Seuil, 1991, p.180-182. Constatifs : « énonciations qui, par opposition aux performatifs, ne feraient que décrire (ou affirmer sans décrire) un fait ou un « état de choses », sans faire, vraiment, quelque chose ». Op.cit.

Pour en revenir à notre exemple, l’énoncé « je jure qu’on ne m’y prendra plus » est performatif : « je » scelle un acte de serment en le disant. Quant à l’énoncé « il jura qu’on ne l’y prendrait plus », il s’agit d’un constatif, la description d’un fait.

[4] Perlocution : « un acte qui, en plus de faire tout ce qu’il fait en tant qu’il est aussi une locution, produit quelque chose « PAR le fait » de dire ». Op.cit.

[5] Échec : « tout ce qui, s’il se produit à l’occasion d’une énonciation destinée à faire quelque chose, a pour effet que l’énonciation ne soit pas accomplie avec « bonheur », c’est à dire n’atteigne pas du tout son but, ou l’atteigne mal ». Op.cit.

Réussite : par comparaison, tout ce qui a pour effet que l’énonciation soit accomplie avec « bonheur.