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Saneh Sangsuk - Une histoire vieille comme la pluie

Un conte thaï mythique anti-cyberpunk ?

Sangsuk n’est pas un écrivain connu chez les Thaïs à les entendre. En France, il rencontre un certain succès puisque c’est son troisième livre traduit par Marcel Barang aux éditions du Seuil. Découverte d’un tigre de papier...


Parler de littérature thaïe peut surprendre. Et pourtant. Gare à ne pas nous faire piéger par un exotisme apparent : derrière l’évocation du pays, les cocotiers et les plages de sable fin se cache un univers littéraire puissant, et un imaginaire riche et fécond tirant profit d’une histoire et d’un talent manifeste du conte.

L’art de conter : la thaï attitude où comment le conte participe de la culture d’un peuple

Ou comment le conte et le récit mythique racontent l’histoire de Vies

Quiconque s’est rendu en Thaïlande et a séjourné dans ce pays, ou quiconque connaît des Thaïs autrement que derrière leur sourire de carte postale sait combien ils peuvent être bavards, loquaces, gouailleurs et beau-parleurs. Parler, discuter, palabrer, deviser, murmurer, se quereller, phraser, gazouiller, les thaïs sont un peuple de la parole. Un peuple de l’expression. Quand deux thaïs se rencontrent, par exemple, en France, on sait à quel moment leur discussion commence mais bien malin qui pourra dire quand elle s’achèvera.

Ainsi, d’un point de vue structurel, Sangsuk brosse dans un premier temps une sorte de regression itérative de la prise de parole sur elle-même dans la mesure où, comme pour situer culturelle l’intrigue de son histoire, la Thaïlande, il présente avec un luxe de détails et de précisions maints personnages dont le rôle dans l’intrigue sera insignifiant mais dont la multitude permet de rendre compte de la complexité du tissu social et surtout de ses liants.

En effet, peu habitué à ces enchêvetrements, le lecteur occidental pourra se sentir perdu voire lassé par ces précisions, parfois agaçantes et qui n’apportent rien directement à l’intrigue. C’est oublier qu’en Thaïlande, justement, le lien social se tisse autour de la prise de parole. Or, là, c’est bien la mise en intrigue de la prise de parole dont il est question dans toute la première partie de ce récit. Récit vivant donc. Dynamique.

Par exemple, la syntaxe complexe en utilisant outrancièrement de nombreuses appositions soit coordonnées, soit juxtaposées avec un entrelacs de relatives aboutit rapidement à de labyrinthiques phrases :

La Prè Antchane, la fille de M. Poute Antchane, une enfat de dix ans aux grands yeux et aux cheveux emmêlés d’un noir roux de dévitaminée et avec une cicatrice bistre au bord de l’oeil gauche, qui avait une écriture étonnamment belle, lisait couramment, était meilleure en calcul que n’importe lequel des enfats de son âge et toujours première de sa classe, avait reçu en secret pour insctruction de la part de l’institutrice Prayong Sîssane-ampaï de coucher par écrit toutes les histoires que le révérend père Tiane racontait. [1]

Cette densité narrative ne doit donc pas égarer le lecteur, mais plutôt constitue un contrepoint subtil d’une densité toute autre dont il sera question tout à l’heure : celle du monde végétal, celle de la jungle. Cette inclinaison et ce goût manifeste pour la parole, pour les jeux de mots, les jeux de paroles, s’inscrit et ne fait que reprendre cette longue tradition du conte dans toute l’aire culturelle asiatique : de la Chine au Cambodge en passant par le Vietnam, aucun pays, aucun peuple ne s’est constitué sans récits, sans conte. [2] En effet, c’est autour d’une grande épopée que le Bouddhisme a pu se constituer et rayonner dans un premier temps : le Mahabharatha où les Pandava avec à leur tête Ajurna pérégrinent pour recouvrer et leur royaume et partant, leur identité.

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Tradition du conte donc, de la parole qui renvoie par ailleurs à la constitution d’une certaine culture et identité grecque à l’époque où l’aède Homère [3] : le travail du mythe est la construction de l’Esprit d’un peuple. Un peuple sans histoires est un peuple mourrant.

Sangsuk rattache donc cette histoire doublement à cette tradition : d’abord parce que l’histoire de ce récit est elle-même le récit que fait un bonze d’une histoire, d’une période de sa vie ensuite parce que ce récit puise aux sources du fantastique, du mythique pour donner à voir un combat entre l’oeuvre de l’homme, son travail et la nature, la jungle.

Le conte est donc un prétexte pour mettre en situation des schèmes plus profond et plus fondamentaux comme, par exemple, la place de l’homme dans l’Univers.

L’art de conter : là où tout bascule

Incidemment, en citant le livre, nous avons révélé qu’une enfant, la Prè Antchane, avait été chargé d’écrire l’ensemble des histoires racontées par le Père Tiana, le bonze du village. Or, le père Tiane racontait volontiers des histoires aux enfants car

Les enfants voulaient entendre ces histoires encore et encore parce que l’âme des enfants est étrange : elle ne fait pas la différence entre rêve et réalité, rêve et imaginaire car l’enfance à vrai dire est par elle-même un rêve merveilleux. Ces histoires vieilles comme la pluie, le révérend Père Tiane les racontait juste pour tuer le Temps, juste pour tromper l’ennui. Lui-même ne comprenait pas pourquoi il ne cessait pas de raconter des histoires, ni pour qui - pour lui ? ou pour les enfants qui l’écoutaient ? Toutes ces histoires, il ne prétendait jamais qu’elles étaient vraies maisil ne prétendait jamais non plus qu’elles étaient fausses, non plus qu’il ne prétendait que c’étaient des histoires vraies vraies dont certaines parties étaient fausses ou que c’étaient des histoires fauses dont certaines parties étaient vraies. Il avait fini par se rendre compte qu’il était comme le Vieux Djanpâ son père, tout plein d’histoires... [4]

Ce passage marque le basculement du récit. Avant, nous avions une description d’un tissu social, nous plantions le décor d’un village. Avec un personnage au centre de ce village, au centre des attentions des villageois : le bonze à la fois parce qu’il était bonze, c’est-à-dire un membre du clergé mais aussi un bonze particulier, conteur d’histoire, leur bonze qui avait eu un taureau, qui déambulait torse nu, qui houspillait les pêcheurs de pêcher, les chasseurs de chasser, qui adorait écouter la radio et s’enthousiasmait pour les matchs de boxe. Non pas un bonze rigide et froid, mais un bonze vivant et sincère [5]

Or c’est l’histoire qui ici permet justement au récit de s’opérer et de devenir vivant.

C’est donc la relation entre les enfants d’une part et les histoires et leurs mises en scène par le père Tiane qui est in fine l’élément moteur de ce récit avec comme point de cristallisation la reprise de la figure du tigre.

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En effet, en reprenant textuellement - "ces histoires vieilles comme la pluie" - le titre de son ouvrage, Sangsuk peut alors clairement cette fois non plus papilloner autour du motif du récit, mais creuser le récit qui n’est autre que l’une des "histoires" du père Tiane dont on sait qu’elle aurait été alors transcrite par la Prè d’une part - auquel cas le récit de l’histoire, donc d’une partie du livre pourrait être le signe ce qui participe de la crédibilité et de l’authenticité du livre - et dont on sait également qu’elles ne sont ni vraies, ni fausses. Le lecteur est donc face à lui-même, tel un enfant, et donc invité à imaginer l’histoire donc à l’actualiser dans avec sa propre petite musique intérieure.

Dès lors l’ensemble du dispositif narratif est en place : le lecteur se situe exactement comme l’un des gamins de l’historie qui écouterait une histoire de la bouche du Père Tiane, histoire ni vraie ni fausse et retranscrite par la Prè.

Là où tout bascule donc, c’est au moment où le père Tiane lui-même se situe dans une filiation de conteur, en faisant alors référence à son propre père qui était lui-même conteur. C’est donc bien ce lien qui prime et qui priorise alors l’ensemble des liens sociaux et familiaux.

Nous venons de voir comment in fine le lecteur avait été convié à entrer dans la danse du récit et comment ainsi, il participait indirectement à un schéma social où la parole et où l’art de conter et de se ra-conter sont au centre d’un dispositif complexe. Mais ce récit, de quoi parle-t-il ?

Le tigre comme métaphore de la lutte ancestrale entre l’homme et la nature

(JPEG) Parmi tout le folklore mythique, il est un motif récurrent dans la littérauture du sud-est asiatique, celle du tigre saming c’est-à-dire d’un personnage qui n’est ni homme, ni tigre, mais entre les deux. Le tigre saming correspond peu ou prou dans notre imaginaire collectif au loup-garou. En ce qu’il est à la fois tigre et et à la fois homme, le saming est ce trait d’union fantastique entre deux univers a priori antagonistes. Le monde des hommes cherchant à dominer et maîtriser la nature, à l’exploiter pour justement créer de nouvelles richesses et le monde de la nature qui est ici symbolisé à son paroxysme avec la jungle.

Dans cette étrange histoire aussi vieille que le monde et racontée depuis que les hommes sont hommes, un homme décide de vivre sa vie à sa manière et donc de pouvoir façonner la nature tel qu’il en a besoin. Dans cette activité démiurgique, il remet en cause un ordre établi qui lui pré-existait. Ce faisant, l’équilibre est rompu : la paix et la sérénité dans la jungle sont désormais brisées. Là où il n’y avait qu’un terrain vague, avec des herbes folles et des fougères géantes, se trouvent alors une cabane, une étable, un silo, des cultures, des animaux domestiques. Bref, alors que le père Tiane effectue le récit d’une de ses histoires à la première personne du singulier, il décide paradoxalement de partir dans le coeur de la jungle après avoir pris femme pour justement au sein de la jungle créer une sorte de paradis humain au coeur de la Nature. Alors que l’expansion et la lutte entre la nature, la jungle et l’homme se font d’habitude et traditionnellement de manière périphérique, les hommes rognant sur le territoire de la jungle en coupant les arbres de l’orée, Tiane décide de s’enfoncer au coeur de la jungle pour y vivre en humain.

Ce double paradoxe - vivre dans la jungle en humain et quitter la ville pour vivre dans la jungle - ne peut que sceller son sort funeste dans la mesure où il faudra que la situation de départ soit rétabli. Cette histoire vieille comme la pluie est donc l’histoire de l’homme qui cherche sa place au sein du monde. Tâtonnant, il cherche, se trompe et tombe.

De son père, Tiana a hérité des talents et un don pour la chasse, activité qui est alors le pendant du saming puisque le chasseur est à la fois homme et bête puisqu’il se fait gibier pour le mieux traquer. Dans cette mise en abîme regressive, nature et culture sont donc en systématique tension avec comme dynamique instituée la dialectique proie / chasseur le Tiane étant tour à tour chasseur lorsqu’il part à la poursuite du tigre et chassé lorsque le saming le poursuit et tue son bétail et...

Il y a donc réellement une recherche subtile d’un équilibre entre la nature d’une part et le travail, la place que peut prendre l’homme au sein du monde.

La résolution de cette histoire [6] se fait lorsque Tiane tue le tigre qui a révélé en lui le chasseur, mais chasseur qui n’a pas pu empêché l’irréparable d’être commis dans la mesure où la nature, la jungle ont eu raison du nucléus famillial de Tiane. Il y a donc un rapport intime entre Tiane et le tigre qui sont réciproquement leur propre négatif. [7]

C’est donc seul qu’il repart vivre en ville, en se faisant moine. Malicieusement, Sangsuk renverse le motif du moine errant qui, pour se préserver du monde, se retire dans la jungle. Là, Tiane se retire de la jungle, de son emprise, pour vivre avec les hommes après avoir renoncé à vivre en ermite. Il y a donc là un contrepoint discret à la figure du mumuksu, ce rennonçant au monde tel que le conçoit et promeut la société hindouisto-brahmanique.

(JPEG)Et si cette histoire vieille comme la pluie était celle que l’homme se pose sur sa place dans le monde ? Sur le silence du monde et de son éternel retour ? Nous sommes alors aux confins du zen ...


Lire un extrait en ligne


par Hermes
Article mis en ligne le 21 mars 2005

[1] Cf. S. Sangsuk, Une histoire vieille comme la pluie, p. 33.

[2] Nous renvoyons par exemple à Barthes pour qui aucun peuple n’a pu se constitué sans le récit. D’autres travaux tels ceux de Claude Lévi-Strauss ont bien présenté ce rapport intime et quasi-universel qui existe entre le récit, le mythe et la genèse, l’histoire d’un peuple. Pour avoir une petite idée de ces contes, nous renvoyons aux éditions Picquier qui ont publié trois ouvrages de contes : Contes d’une grand mère chinoise, Contes d’une grand mère cambodgienne et Contes d’une grand-mère vietnamienne.

[3] A ce propos, il n’est toujours pas établi si Homère était un personnage historique ou une reconstruction auctoriale postérieure autour d’un groupe d’aèdes de l’époque

[4] Cf. S. Sangsuk, op. cit., p. 55.

[5] La description du bonze se fait des pages 25 à 30 environ.

[6] Nous renvonyons à Genette - Figures III - sur les distinctions nécessaires à apporter aux termes ’histoire’, ’récit’...

[7] Cette analogie est classique dans l’imaginaire thaï : cette nouvelle en est l’illustration.

Nous renvoyons au site du traducteur, Marcel Barang : thaifiction.com