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107 ans, de Diastème

107 ans, dans la langue courante, c’est le temps qu’aurait pris la construction de la cathédrale de Notre-Dame. 107 ans, dans l’histoire de Simon et Lucie, c’est le temps supposé que mettra Simon pour panser ses plaies creusées par l’amour. 107 minutes, sur les planches, c’est à peu près le temps que met Frédéric Andrau pour repeupler, seul, l’espace dévasté de l’absence. 107 ans, la pièce, est la tentative ténue de dire le déséquilibre qui résulte de la perte de l’être aimé et la tâche ardue que constitue une vie amputée de l’autre.


Il y a deux ans, cela débutait par une nuit chaude. Dans la chambre de Lucie, vêtue d’une gaze légère. Une petite fille en proie à l’angoisse croissante de se retrouver seule. Sa mère, inanimée, sommeillait dans des vapeurs d’éther. Son père, disparu, avait manqué un tournant sur une route à corniche. Et Lucie d’éprouver seule l’âpreté de la vie, le temps qui n’en finit pas de s’épancher sur son épaule, de lui remonter à la gorge pour mieux l’enserrer. C’est pourquoi cette nuit-là, Lucie s’est piquée d’une idée. Celle, toute bête, de demander un renfort de présence. La présence de Simon, son voisin, son ami, qui lui ne dort jamais, trop occupé qu’il est à préparer des attentats. Et de cet appel au secours est né le sentiment amoureux.

Il y a deux ans, cela s’intitulait La Nuit du Thermomètre. Où deux solitudes apprenaient, au beau milieu d’une nuit d’été, à dialoguer. Fragiles monologues se tenant côte à côte, assemblage de paroles autonomes se muant imperceptiblement en une conversation amoureuse. L’autre se révélait refuge, béquille qui assure l’équilibre, sur laquelle on se repose et qui permet d’avancer. Frédéric Andrau et Emma De Caunes incarnaient subtilement ces deux figures sensibles de l’enfance que l’on quitte peu à peu. À force de se perdre chacun leur tour dans d’interminables parleries où se déclaraient, pêle-mêle, leurs idées sur la mort, l’alcool, la tristesse, la solitude, la religion, le sexe, l’absurdité d’une vie bornée par deux néants, Simon et Lucie accomplissaient sous nos yeux cette étrange cohabitation chimique que produit l’amour naissant.

Il y a deux ans, ils étaient deux sur scène. Deux à être nominés aux Molières 2003. Deux révélations théâtrales que saluait la critique.

(BMP)Aujourd’hui, sur la scène, il est seul. Mais il raconte la même histoire. Exactement la même si on excepte le fait que cette histoire est l’objet d’une soustraction essentielle : le retrait de Lucie. 107 ans est la conséquence d’une histoire d’amour (celle de La Nuit du Thermomètre) d’où se serait retirée la figure féminine. Mais pas son souvenir. Tel est, littéralement, le sujet de la dernière pièce de Diastème. Lucie ôtée, il reste Simon. La parole de Lucie ôtée, le dialogue disparait. À mesure qu’il se décompose et qu’il reflue de la scène s’affiche la forme d’un discours d’isolement. Désormais démuni, Simon donne à voir, sous tous les angles - comme présenté sur un plateau tournant - le théâtre de la solitude absolue. Cependant, il continue de tendre sa parole vers Lucie. C’est pour cela que 107 ans n’est pas, de fait, un monologue pur posé sur la scène mais, selon une figure résolument moderne du théâtre contemporain, un soliloque : un seul personnage parle tandis que celui à qui il s’adresse reste muet. Car l’autre est hors champ, hors scène, au-delà du public. L’autre est parti, s’est enfui dans le dédale des coulisses. L’autre est devenu hypothèse. S’opère dès lors une parole ininterrompue, sans ponctuation forte, une seule coulée de langage, dont l’articulation centrale est ce trou causé par l’absence autour duquel se concentre la solitude. Mais ce qui spécifie cette solitude, c’est qu’elle apparaît, paradoxalement, au moment même où elle se déclare à l’autre.

Parce qu’il aimait trop Lucie et qu’elle a rompu leur union en couchant avec un autre, Simon, 16 ans, est interné dans un hôpital psychatrique. Parce que sa parole ne trouve pas de réponse dans la longue adresse qu’il livre à sa Lucie, Simon opère sur lui-même un certain nombre d’actes qui gravent définitivement dans sa chair son attachement à celle qu’il adore. Parce qu’estropié, il s’est vu prendre sa béquille, Simon se casse la gueule, et tombant, scarifie ses bras et mutile son torse. Toutes les souffrances du jeune Simon imprimées sur son corps découlent d’une scène première, originelle, qui fonde cette défection de l’amour partagé. Une nuit, errant dans les rues, Simon a échoué sous la fenêtre de Lucie, à la place exacte où habituellement, il se délectait de la contempler. Sauf que cette fois-ci, Lucie n’y était pas. Et la nuit fut longue qu’il passât sous sa fenêtre à la regarder ne pas y être. De là, deux possibilités s’offraient à Simon : rester planter sous cette fenêtre à attendre en tailladant ses membres anxieux ou prendre son courage à deux mains, grimper le long de la glycine et fermer une bonne fois pour toute le battant sur la béance. Avec une justesse de la voix et du geste, Frédéric Andrau éprouve ces deux temps de la convalescence amoureuse : le corps martyrisé et le coeur amputé mais l’âme enfin rafistolée.

107 ans s’achève sur cette note apaisée. Il n’aura finalement pas fallu cent sept ans à Simon pour que cicatrisent ses blessures. Seulement neuf ans. Neuf ans pour un jeune homme au seuil de la vie. Lucie représente désormais une couche sédimentaire de son existence, sur laquelle pourront se coucher de nouvelles amours. Elle n’est plus poreuse par où versait la souffrance. 107 ans finit là où La Nuit du Thermomètre restait en suspens : à l’orée du jour.


107 ans de Diastème, d’après son roman 107 ans (Editions de l’Olivier)

Adaptation : Diastème et Frédéric Andrau

Mise en scène : Diastème assisté de Damien Bricoteaux

Lumières : Stéphane Baquet

Avec : Frédéric Andrau

Pour toute information sur les dates de représentations, c’est ici.

par Florent Meyer
Article mis en ligne le 19 février 2005