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Incendies, de Wajdi Mouawad

Tremblements et terreur, entrecoupés de rires tiraillés au Théâtre 71 à Malakoff : après Littoral, le deuxième volet de ce qui sera la tétralogie du jeune auteur québecois Wajdi Mouawad, Incendies, nous plonge dans les affres du silence et de la tragédie millénariste : Nawal, ses enfants, la guerre, trois chemins embrasés qui cherchent à se recouper pour résoudre l’équation de leur existence.


Nawal a passé les dernières années de sa vie enfermée dans un silence inexpliqué. Lorsque son notaire Hermile Lebel découvre ses dernières volontés à ses jumeaux Jeanne et Simon, ceux-ci sont confrontés à un questionnement existentiel concernant leurs origines et notamment la vie de leur mère. Jeanne doit remettre une lettre à leur père qu’ils croyaient mort, Simon à leur frère dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Jeanne se noie dans le silence de sa mère et décide de partir dans le pays natal de Nawal, à la recherche de cette jeunesse mais aussi de cette vie jamais racontée, une vie de violences sans nom, dans un climat de guerre lointaine.

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Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad, auteur et metteur en scène québécois d’origine libanaise, directeur artistique du Théâtre de Quat’sous de Montréal, célèbre théâtre d’avant-garde, a présenté en 1999 la mise en scène de sa pièce Littoral puis en 2000 celle de Rêves. Il retrouve ici le thème des origines développé dans Littoral - que l’on a pu voir joué également au Théâtre de Nogent-sur-Marne du 8 au 11 Janvier 2004 dans une mise en scène fidèle de Magali Leris- mais développé ici avec plus de complexité, moins d’humour et plus de cruauté. Il nous porte jusqu’aux limites de nous-mêmes avec des accents de tragédie grecque, purgeant nos passions pour s’interroger sur l’homme.

D’une simplicité cruelle, les mots de Wajdi Mouawad fusent : "L’enfance est un couteau planté dans la gorge". Nawal et ses enfants ont cette marque rouge à la gorge, signe que le passage de l’enfance à l’âge mûr ne se fait pas en douceur mais bien que la compréhension du monde est un non-retour absolu, une douleur éternelle, une entaille dans la chair.

Wajdi Mouawad noue et dénoue les nœuds de la tragédie aux résonances oedipiennes. Avec une invention et une virtuosité remarquables, il laisse s’entrecroiser continuellement les fils entremêlés de l’incendie qui va bientôt nous ravager. Il nous fait pénétrer dans le bureau du notaire Hermile Lebel - interprété de manière terriblement humaine par Richard Thériaux au fort accent québécois et à la sensibilité étrange et touchante, bouffon d’une histoire de famille qui le dépasse et cependant souffle de vie et d’humour. Puis nous passons du cimetière canadien au village natal de Nawal, au camp de la prison de Kfar Rayat... Les lieux figurés par quelques chaises et un écran, par des sons, se trouvent ainsi représentés à la va-vite et pourtant c’est de là que part toute la qualité de la direction et du jeu.

Les tableaux se succèdent, s’entrecroisent, se chevauchent parfois sans jamais nous perdre et en nous maintenant toujours attentifs, aux aguets. La triple figure de Nawal, à 14 ans (Isabelle Roy), 35 ans (Annick Bergeron, remarquable de fermeté également dans le rôle de la mère de Nawal) et 60 ans (Andrée Lachapelle) se reforme en un trio inséparable, se déplaçant ensemble et revivant chaque épisode avec son âge et sa sensibilité ou sa dureté, démultipliant ainsi la dimension d’un être selon les différentes étapes de sa vie.

On avait déjà pu sentir dans sa récente mise en scène des Trois soeurs de Tchekhov, au Théâtre Malakoff en décembre 2003, cette virtuosité de Wajdi Mouawad, cette capacité à recréer son propre univers. Cette qualité était alors particulièrement sensible dans la mise en scène du texte de Tchekhov : l’invention et la déconstruction de l’ambiance par des musiques, des adresses directes au public, des ralentis incongrus chargés de tension, d’autant plus marquants que le texte est imbriqué dans un classissisme lui imposant une mise en scène réaliste, fidèle au travail de Stanislavski et à l’âme russe... Or face à son propre texte déjà d’une force et d’une construction tourmentées, Wajdi Mouawad fait preuve d’une vision de la scène et des corps en mouvement non pas prisonnière de l’espace et des choses, mais les reformant à son gré. Nawal accouche en haut d’un escabeau, Hermile Lebel parle seul face aux coulisses, le musicien absent et présent à la fois devient soudain franc-tireur visant presque les spectateurs... Rien n’est sage ni convenu. L’eau se jette, se répand, les bruits de marteau-piqueur couvrent le bruit des voix et le tourniquet innonde une femme comme une fusillade... L’univers qui nous est offert ne peut laisser le spectateur tranquille car il lui ouvre toutes sortes d’imaginaires qu’il faut prendre ou rejeter à la seconde !

Au-delà de cette performance artistique et esthétique, Wajdi Mouawad s’attaque à nombre de sujets brûlants : l’apprentissage des lettres et des chiffres par une enfant pour sortir de la condition misérable dans laquelle vivent les femmes de sa famille depuis des générations, l’engagement dans la guerre et la lutte de l’intelligence contre la tentation de la violence vengeresse, le jugement des criminels de guerre et l’impuissance face au passé, si ce n’est l’espoir de reconstruire par-dessus les ruines. L’histoire de Nawal est particulière et à la fois vraie depuis toujours. C’est celle d’une femme qui s’est retrouvée plongée dans une guerre sans savoir pourquoi, y a souffert le martyre au point que sa vie pour toujours y soit mêlée.

Jamais cependant les acteurs au jeu harmonieux ne trahissent un mot, une émotion. Ils ont conçu pas à pas ce texte et ce spectacle avec l’auteur, tout au long des dix mois qui ont échelonné les répétitions, tout comme ce fut le cas pour Littoral. Ils le portent avec une harmonie, une justesse remarquables. Car la grandeur et la difficulté de ce spectacle réside aussi dans le fait que, si entier dans son anéantissement des valeurs humaines, il paraît presque risible, dans son paroxysme... peut-être juste comme une vie.

par Pauline Beaulieu
Article mis en ligne le février 2004

Informations pratiques :
- pièce : Incendies
- auteur : Wajdi Mouawad
- lieu : Malakoff, Théâtre 71