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Le fait d’habiter Bagnolet, de Vincent Delerm

Sophie Lecarpentier se saisit du texte de Vincent Delerm et nous fait tournoyer dans un tête à tête amoureux et charmant.


Vincent Delerm est certainement l’un des chanteurs de variété française les plus prisés aujourd’hui. Son humour, son cynisme même, son regard aigu sur sa génération, les artistes, les intellectuels évoquent en chacun de nous des rires trop rares en matière de textes musicaux. Pourquoi donc ne pas écrire un texte théâtral ?

L’initiative fut ingénieuse puisque l’auteur ne manque ni d’idées ni de sel dans son écriture. Le fait d’habiter Bagnolet n’est d’ailleurs pas le premier texte dramatique de Vincent Delerm, primé en 1998 au Festival étudiant de Cabourg pour sa pièce Charlotte, sometimes. Tout l’intérêt de l’histoire va d’ailleurs plus consister dans le parsèmement de bons mots et de répliques saugrenues que dans le déroulement de l’intrigue elle-même. Celle-ci semble d’ailleurs désamorcée dès le départ : un jeune couple nous annonce sa rupture après 7 ans de vie commune. Remontant le temps en un battement de cils, ils vont nous dépeindre leur première rencontre, premier dîner en tête à tête, premier baiser. Instants magiques par excellence, déterminants pour leur vie à venir, d’une complexité terrible à vivre et à revivre.

Scénario assez simple voire simpliste, donc, et qui ne serait pas digne de la qualité d’observation de l’écrivain s’il n’était soupoudré de réflexions bien connues de nous tous : quel restaurant choisir ? (la crêperie familiale ou le restaurant italien plus neutre pour elle, signe d’une habituelle pizzeria familiale pour lui), les premiers signes amoureux, les premières conversations déterminantes, le choix de se dévoiler ou de laisser planer un mystère sur sa vie, sa vraie personnalité... Tous les éléments du début d’une relation amoureuse se développent, commentés avec humour par les deux acteurs magnifiques de légèreté et de justesse (Frédéric Cherboeuf dans le rôle de Simon et Marie Payen dans le rôle d’Alice), tous deux anciens élèves du Théâtre national de Strasbourg.

Sophie Lecarpentier, jeune metteuse en scène issue du Conservatoire régional de Rouen, assistante à la mise en scène entres autres de Jean-Pierre Vincent au Théâtre des Amandiers, a réalisé ici un tour de force, face à cette pièce que Vincent Delerm lui avait présentée comme typiquement "inmontable". Car si le texte de Delerm ne manque pas d’intérêt, il aurait pu rester plat et linéaire, voire circulaire, sans une mise en scène réellement ingénieuse. Or la jeune Lecarpentier se saisit du texte et le déconstruit, jouant sur une scénographie justement circulaire d’un restaurant mobile où la table, point central de la relation, se découpe et se recompose selon l’avancée du dîner. Musique nostalgique d’une station de radio tout sauf italienne, voix off, la console sonore s’intègre parfaitement au spectacle, directement implantée sur le plateau, comme une force extérieure dirigeant deux pantins. Mais le plus intéressant est cette volonté de créer un véritable rapport de confidentialité entre les personnages et le public, transformant presque le spectacle en leçon de séduction, et ce, grâce à des arrêts sur images permettant des apartés absolument antiréalistes mais délicieux, rythmés comme une partition musicale. Le public se trouve dans une position de double confident tout à fait exceptionnelle et ne peut, sans émotion, voir progresser cette relation amoureuse naissante, tout en en connaissant l’issue.

par Pauline Beaulieu
Article mis en ligne le 11 juin 2004

Informations pratiques :
- pièce : Le fait d’habiter Bagnolet
- auteur : Vincent Delerm
- metteur en scène : Sophie Lecarpentier