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Le Square, de Marguerite Duras

Que s’est-il passé depuis que Duras a écrit Le Square ? C’est toute la question qui pèse sur la mise en scène de Didier Bezace, invitant à un véritable voyage intérieur accompagné par un couple d’anti-héros familiers.


Décor de chaises blanches empilées en vrac dans un coin, lumière de fin d’après-midi jaune-orangée, petit bonhomme en costume propret demandant son goûter. C’est une image des années 50, d’une aide soignante et d’un voyageur de commerce qui se croisent au détour d’un petit parc. C’est aussi le symbole d’une époque dont les enjeux sociaux, politiques et philosophiques semblent communs pour ses contemporains même les plus anonymes, préservés qu’ils sont encore de la spectacularisation de tout pouvoir. Ici se pose la question du sens de la vie, du besoin d’exister, de la présence et de l’absence aux autres, dans des termes simples et directs.

Deux approches de la vie opposées mènent donc la conversation. Mais opposées en apparence seulement, car il n’y a à aucun moment déni du choix de l’autre, mais bien au contraire curiosité face à l’étranger, recherche d’une compréhension, qui ne réussit pas à tous les coups. Cette politesse toute respectueuse passe un filtre de compassion sur toutes les divergences exprimées, en atténuant la douce ironie qui s’en dégage. Mais cela n’empêche pas Didier Bezace de laisser le silence s’emparer à plusieurs reprises de tout l’espace scénique, ni de faire danser un tango enjoué aux deux comédiens.

Ce qui nous touche, c’est surtout le rapport au temps qui semble obséder l’un comme l’autre, comment l’occuper, le passer, le tuer. Ce temps qui, parfois trop pesant, les ramène naturellement à l’introspection, à l’intensité de l’action présente, à la valeur élémentaire de l’échange, du dialogue, de l’écoute. Car cette scène qui nous semble si travaillée par le style, si théâtrale, le semble d’abord par tout ce qui sépare cette époque de la nôtre. Les comédiens, tout en fine sobriété, n’ont aucun besoin de mordre le texte pour se l’approprier, car il est d’une forme aussi valable aujourd’hui qu’il ne l’était hier. Simplement c’est ce qui est dit qui semble ne plus pouvoir être dit aujourd’hui, pas comme cela, pas ici, pas avec un inconnu, pas à cette heure, pas aussi longuement. La durée surtout car, de nos valeurs, le rapport au temps a le plus été bouleversé depuis 50 ans, dans son emploi tout autant que dans sa course. Aussi, Le Square nous amène à faire une pause dans le temps, pour revenir sur cette époque où certains choix individuels cruciaux pouvaient encore se poser. Un reflet en négatif de nos préoccupations d’aujourd’hui.

(JPEG)"Si on me demande comment j’ai écrit Le Square, je crois bien que c’est en écoutant les gens dans les squares de Paris. Elle, elle se trouve là tous les après-midi, seule la plupart du temps, vacante, en fonction précisément. Lui, se trouve également là, seul, lui aussi la plupart du temps dans l’hébétude apparente d’un pur repos. Elle, elle surveille les enfants d’une autre. Lui est à peine un voyageur de commerce qui vend sur les marchés de ces petits objets qu’on oublie si souvent d’acheter. Ils sont tous les deux à regarder se faire et se défaire le temps." - Marguerite Duras in L’Express, le 14 septembre 1956

par Maxime David
Article mis en ligne le 8 février 2004

Informations pratiques :
- pièce : Le Square
- auteur : Marguerite Duras
- metteur en scène : Didier Bezace