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Les animaux ne savent pas qu’ils vont mourir, de Michel Didym

Qui, mieux que Pierre Desproges, célèbre pourfendeur de nos lâchetés minuscules, a su rendre à la langue son déploiement centrifuge, accents pluriels d’une voix benoîtement monolithe, digne des phrases proustiennes les plus ramifiées ou comparable aux pages d’un volume d’Ulysse de Joyce ? Qui, mieux que l’incorrigible trublion, a su rappeler à de jeunes générations la puissance incandescente du verbe, tantôt arme dévastatrice, tantôt fabrication poétique à l’usage des apprentis séducteurs ? Qui, mieux que ce cher Monsieur Cyclopède, a su réinsuffler, dans une ambiance fin de siècle où la valeur du langage s’exténuait, un soupçon de pataphysique vianesque - bons mots et contrepets ! - saupoudré d’une tendre désespérance ? À notre humble avis, personne.


Mais ne nous prenez pas trop à la lettre, car ce n’est là que notre humble avis.

Il semble bien pourtant que Michel Didym en soit, lui, convaincu. Ancien comédien du Théâtre National de Strasbourg, ce metteur en scène rompu à l’exercice scénique du répertoire contemporain - il a fréquenté Minyana, Vinaver, Beckett, Koltès - a eu du flair. Il sait tout le parti que l’on peut tirer à exhumer la prose desprogienne pour l’exhiber à la scène. Armé de l’aide précieuse d’Hélène Desproges, épouse du défunt, il a réuni quelques-uns des textes les plus saillants, édités comme inédits, et quelques unes des chansons les plus irrévérencieuses que l’accordéoniste Johann Riche a joliment mis en musique. Pour preuve de la réussite de son pari : l’affluence des spectateurs, pressés aux portes des théâtres qui, un peu partout en France, affichent complet. Succès inespéré et surprise des directeurs de salle qui étaient loin d’imaginer que ce spectacle pourrait susciter un tel engouement, témoignent, presque malgré eux, de la valeur de l’auteur désormais culte.

Grâce à une scénographie épurée - une salle déserte du Musée de l’Homme figurée par une toile peinte de figures enchevêtrées mi-animales, mi-humaines - Didym propose une succession de quelques vingt-cinq tableaux qu’il livre pêle-mêle et qui prennent corps dans la chair des mots habilement dépliés par trois comédiens/musiciens (Clotilde Mollet, Philippe Fretun, Daniel Martin). Moustaches de chat, tête de chien, cornes de bouc coiffent leur chef, convoquant tour à tour l’univers fantaisiste des musiciens de Brême ou la fausse ingénuité des fables de La Fontaine. Une fois n’est pas coutume, chats et chiens, habituellement rétifs à la compagnie, s’assemblent et associent leur voix le temps d’une représentation, offrant au spectateur un concerto foisonnant.

(BMP)

À y regarder de plus près, on ne peut s’empêcher de remarquer que le spectacle n’a rien de dramatique, au sens même où la scène ne donne pas à voir la représentation d’une action issue de l’échange parlé des personnages. Il apparaît d’ailleurs assez significatif que Didym n’ait pas cherché à faire dialoguer les monologues, excepté dans les pauses musicales. Il s’est contenté de fragmenter le texte et de le distribuer à ses comédiens qui, tour à tour, le profèrent. Clairement, l’ambiance créée tient du Music-Hall et non du théâtre dans son acception stricte. Ici, l’objet visé est celui de donner à entendre et non pas de donner à voir directement. Mais entendre, c’est aussi entendre dans son sens d’intelligibilité. Car les mots énoncés sont performatifs : ils traduisent des « scènes mises » comme on dirait que la table est mise. C’est-à-dire qu’ils découpent l’espace sonore en autant de bris qui sont ensuite, sous l’effet de notre compréhension, transcrits en scènes mentales. Via la puissance évocatrice de la langue de l’auteur, nous voyons non pas ce qui est sur la scène (la matérialité des musiciens et du décor) mais bien ce qui est contenu dans la parole projetée frontalement vers la salle. Deux moments du spectacle témoignent, a contrario, de la systématicité de cette vocation du dispositif. Ce sont les courts intermèdes comiques qui tiennent de la tradition du théâtre de Guignol : un panneau-triptyque ouvre ses volets puis, placé milieu avant scène, accueille la tête des trois personnages passée dans un trou. L’espace plat qu’instaure le panneau peint convoque celui du tableau, bords et cadre. Les personnages, depuis leur orifice, s’interpellent et échangent de profil, pour la première fois, une conversation qui s’avère fulgurante et absconse. Là où la scène se fait signe (présence visible du tableau), le langage dramatique qui l’accompagne est improductif. Le sens et la scène naissent donc plus de la situation de face de l’acteur (de sa relation frontale avec le public) que de l’habituelle situation de confrontation des personnages.

Et désormais, dans cet espace dessiné en creux, résonne à plein la parole de Desproges : révoltée, rigoureuse, chirurgicale, insolente, fustigatrice, jargonneuse, obsédée, amoureuse, truculente, infinie, jamais vieillie. Mais nous avons aussi la tentation de dire : enfuie. Car, si notre propos ne réside dans la description minutieuse des thèmes qui parcourent le spectacle et qui rappellent les questions essentielles que posait l’homme Desproges (il ne tient qu’à vous désormais d’aller vous y frotter), nous voudrions souligner un sentiment qui nous a fort troublé au sortir du théâtre. C’est précisément celui qu’implique l’absence de l’auteur. C’est cette voix, formellement trouée, rendue plus ténue lors de l’expérience empirique du spectacle. Ce manque que la polyphonie du discours à trois voix, non seulement peine à combler, mais creuse étrangement.

Expliquons-nous. Si c’est bien la parole de Pierre Desproges (choralisée, fragmentée, distribuée) qui est donnée à entendre, ce n’est bien évidemment pas sa voix. Cette voix curieusement ordinaire, presque monacale, avec laquelle nous avions plaisir à nous familiariser, qui, déployée sur nos ondes radiophoniques, nous traversait et nous rendait plus heureux. Et c’est elle qui nous manque férocement. Cette voix qui s’incarnait précisément parce qu’elle n’était qu’une mais qu’elle énonçait la multitude. Distribuée, elle s’appauvrit. Dispersée, elle se désincarne. Si Didym a choisi de ressusciter l’éloquence enfouie, il l’a en même temps laissée s’enfuir. Car on ne ranime pas si aisément les morts.

Aussi conclurons-nous sur cette proposition : aller voir la création de Michel Didym revient, peut-être, à éprouver la disparition de Pierre Desproges. C’est là toute la force des animaux : ils ne savent pas qu’ils vont mourir. Desproges, lui, le savait. Et il est mort. Nous le prions instamment de ne pas trop nous refaire le coup.


Musique : Johann Riche

Assistant mise en scène : Benjamin Lazare

Collaboration artistique : Cécile Bon et Anne-Françoise Hourbeigt

Scénographie : Michel Launay

Costumes : Marie Pawlotsky

Réalisation costumes : Atelier Judith Husch Ventura

Direction technique : Olivier Irthum Régie générale Labourguigne

Régie son : Yann Le Quinio

Réalisation des décors : Atelier du Théâtre Marigny

Réalisation de l’ours : Mogalito H Ram

Réalisation des masques : Anton Feuillette

Avec : Philippe Fretun, Daniel Martin, Clotilde Mollet

Et pour ceux qui souhaiteraient se dégourdir les zygomatiques, consulter Pierre Desproges.

par Florent Meyer
Article mis en ligne le 28 janvier 2005

Pour les dates et lieux de représentation, c’est ici (colonne de gauche : calendrier)