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Mademoiselle Julie

Ou les amours ancillaires d’une aristocrate

Mademoiselle Julie n’en fait qu’à sa tête : éprise de liberté, la Comtesse n’a pas supporté l’idée d’un lien marital et a rompu ses fiançailles... Sa réputation est toute faite ! Mais Mademoiselle Julie n’a que faire des conventions sociales, elle déroge aux codes de la société et nous interpelle sur leur bien-fondé.


Décor sobre : une table, deux chaises, une commode. Une scène, petite : nous sommes chez Jean, valet de la Comtesse, et Christine, sa cuisinière qui n’a d’yeux que pour lui. Il faut dire que la pièce se passe la nuit de la Saint Jean, soir de solstice où tous les rêves sont permis - y compris celui d’être invitée à danser par son propre maître. Christine en formule le voeu à Jean, qui promet. Dès l’abord, on s’aperçoit bien que le charisme de Jean va dominer toute la pièce, avec un interprète à qui rien ne saurait être reproché, tant dans l’élocution que dans le jeu. L’histoire s’axera en effet autour de lui... oui, mais pas lui seul.

On entend au loin de la musique, celle des danses villageoises de cette veillée, et c’est d’une personne en particulier dont discutent les deux personnages : une certaine Mademoiselle Julie, leur maîtresse à tous les deux, Comtesse de son état, qui semble avoir aux dires de Jean le penchant fâcheux, dans ses actes et ses fréquentations, pour les basses gens. Elle était promise et devait se marier, mais au dernier moment elle a rompu ses fiançailles ; cela ne se fait pas... Et là, elle ose danser avec ses valets à la fête de la Saint Jean, fête dont revient le personnage du même nom. Il en parle trop, peut-être, justement, ce Jean, trop pour ne pas éveiller le soupçon.

Surgit alors Mademoiselle Julie, qui rend visite à ses journaliers. On a parlé d’une « folle », et l’on comprend à l’instant qui elle est. Une rafale de folie, de minauderies, d’exagération à outrance, de fausse sensualité. Mademoiselle Julie est au centre de la cuisine, comme au centre du monde. Elle n’écoute pas les réponses de ceux à qui elle pose les questions, elle n’écoute que ses propres réactions anticipées sur ses pensées. Mademoiselle Julie semble même répondre avant de penser, avant d’éprouver du sentiment. Elle se joue de ses propres soupirs. Elle joue. Elle surjoue. Cela sonne faux. Mademoiselle Julie est seule. Sur scène, s’entend. La comédienne interprètera admirablement son monologue. Mais elle a oublié de s’accorder au diapason de ses partenaires. Cela ne lui aurait été préjudiciable en rien, étant donnée la qualité d’interprétation de ces derniers. L’histoire met en scène sa séduction de Jean, amoureux de la Comtesse depuis son plus jeune âge, les rapports qu’ils entretiennent frôlant l’érotisme par moments. Il apparaît nettement au spectateur que l’héroïne mène son domestique en bateau, et pourtant elle semble éprouver un réel besoin d’amour, par delà les convenances, un amour qui serait sincère....

Mademoiselle Julie se trouvera alors prise dans son propre piège, entre un amour qu’elle se découvre et qui lui fera sacrifier jusqu’à l’être qui compte le plus pour elle - sa perruche - , et les convenances sociales auxquelles elle a dérogé en se compromettant avec un individu « inférieur » sur l’échelle sociale. Plus rien ne pourra jamais être comme avant. Il faut donc partir, où exactement, et comment, nul ne sait. Partir vers un ailleurs, plus beau, un ailleurs qui restera rêve.

Malgré un jeu exagéré de l’héroïne éponyme qui tend parfois au gênant, la fin de l’histoire, qui verra la mort tragique de Mademoiselle Julie en même temps que la répression d’une amour interdite, est très émouvante : la comédienne en pleure semble-t-il réellement. L’actrice, parvient, là, à nous toucher : si l’interprétation reste imparfaite, la foi de l’interprète est certaine et touche le spectateur.

Jacques Dupont a relevé le défi de mettre en scène ce très beau texte de façon très objective. Le décor est épuré, la psychologie des valets effacée. On peut déplorer néanmoins que cette absence de parti-pris ne fasse que souligner le caractère excentrique, voir hystérique, de Mademoiselle Julie, et suggérer qu’il aurait pu être intéressant de mettre davantage en avant la tension interne de la pièce, notamment celle entre les trois personnages. Il n’en demeure pas moins que Mademoiselle Julie éveille en nous sinon des souvenirs, du moins des interrogations quant aux aberrations auxquelles peuvent mener les conventions sociales. La portée de la pièce de Strindberg va bien au delà de l’époque de sa rédaction et de son lieu géographique : l’auteur nous interpelle jusqu’à aujourd’hui sur le bien-fondé de nos moeurs et nous rappelle en passant que le coeur des hommes n’a que faire de la raison sociale.


Mademoiselle Julie, d’August Strindberg, mise en scène de Jacques Dupont.

Avec Laure Gouget, Christian Fromont et Sophie Nicollas.

Aux Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, 75001 Paris.

Tél : 01 42 36 00 02. A voir jusqu’au 2 avril

par Christine Leroy
Article mis en ligne le 21 mars 2005