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Art pas net

Sur le web, un site propose aux apprentis clandestins des moyens et des méthodes détaillées pour traverser les frontières illégalement. Art politiquement incorrect ou politique incorrectement appelée art ?


BorderXing Guide (Border crossing guide) est un projet réalisé pour la Tate Gallery par Heath Bunting. Son objet ? Recenser des parcours et des méthodes pour traverser les frontières. Sauf que l’objectif de Bunting n’est ni commercial (ce n’est pas un passeur), ni politique (ce n’est pas un anarchiste) : la démarche est avant tout artistique. Mais comment la navigation sur le web, le passage illégal de frontières peuvent-ils devenir des activités artistiques ? « La tendance actuelle, c’est de libérer le mouvement de l’information et de limiter celui des humains, explique Bunting. Dans BorderXing Guide, c’est l’inverse, les gens doivent se déplacer et les données sont restreintes ». Le travail de BorderXing Guide est donc purement désintéressé, il ne paraît du reste pas très utile pour les véritables clandestins, puisqu’il se contente pour l’instant d’établir des plans et des conseils pour des franchissements de frontières à l’intérieur de l’espace européen... avant tout, ce que l’œuvre entend opérer, c’est un renversement de nos façons de naviguer dans la vie comme sur la toile. Pour accéder au site Internet qui libère les frontières, il faudra donc en faire la demande, car l’accès est extrêmement restreint. Ainsi sur Paris, deux ordinateurs ont un accès autorisé. Pour une véritable expérience de clandestin, il faudra s’armer de patience et de courage, se rendre au cybercafé Easyeverything du boulevard Sébastopol et trouver parmi 500 postes l’ordinateur portant le numéro BK-1. Si l’on tient à consulter le site plus au calme et plus discrètement, il faudra en faire la demande expresse via e-mail au site, qui après un délai variable (comme pour un visa) vous accordera ou non l’accès.

Une fois sur le site, que trouve-t-on ? Un véritable manuel du passeur, avec plans, photos, et de nombreux conseils pratiques : durée de l’expédition, matériel à prévoir, astuces...Artistiques ou pas, certains passages en tous cas s’apparentent à de véritables performances, tel celui du Rhin au moyen d’un radeau de fortune fabriqué avec des étudiants des arts décos de Strasbourg ...

Si l’on peut à bon droit s’interroger a priori sur la validité artistique de la démarche de Bunting (et ce bien qu’elle s’inscrive dans tout un courant né dans les années 1980 avec le Border art workshop, et qu’elle soit à mettre en parallèle avec la campagne « No one is illegal » lancée lors de la documenta de Kassel), une visite sur son site s’avère plutôt convaincante. A la fois drôle, sérieuse et corrosive, sa démarche interroge de façon fondamentale les mécanismes de la société de contrôle qui se met en place. Un clandestino à visiter d’urgence !

par Xavier Domino
Article mis en ligne le 14 novembre 2002