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Au coeur de Paris : ce qu’il reste de l’abbaye de Port-Royal

Cachée dans l’hôpital Cochin, à la limite du 14ème et du 13ème arrondissement de Paris, l’abbaye de Port-Royal de Paris se dresse. Exceptionnellement, durant les Journées du Patrimoine, il est possible d’accéder au cloître, à la salle capitulaire et à la chapelle de cette abbaye. D’ordinaire, seul le personnel de l’hôpital a le privilège de pouvoir profiter du cloître.


Philippe de Champaigne, Ex-voto - 44.8 ko
Philippe de Champaigne, Ex-voto

En ces Journées du Patrimoine 2004, il a donc été possible de pénétrer dans l’abbaye de Port-Royal de Paris. Qu’y a t-on vu ? Un cloître, pauvrement fleuri et des bâtiments, parmi lesquels le laïc se mêle étroitement au religieux. En faisant le tour par les extérieurs, on tombe nez à nez avec la façade de la chapelle, façade férocement austère. Pas l’ombre d’une religieuse n’habite les lieux. Des panneaux indiquent les différents départements de l’hôpital. La communauté des sœurs a donc quitté les galeries et les cellules de l’abbaye sans laisser de traces. Pourtant, quelque chose est là. Quelque chose d’imposant. Lorsque l’on pénètre dans la chapelle, aux murs vides, au haut plafond boisé qui est d’époque, et que l’on se trouve devant la grille en fer forgé qui matérialisait la clôture entre les sœurs et les laïcs, on est figé par la grandeur spirituelle qui émane de cette salle. La mère Angélique, mère abbesse de l’abbaye de Port-Royal qui a été inhumée en ces lieux, n’est pas loin.

Histoire de l’abbaye de Port-Royal

Madame de Sablé - 4.9 ko
Madame de Sablé

L’histoire de l’abbaye de Port-Royal sur Paris s’étend sur un peu plus d’une cinquantaine d’années. En 1625, sous le règne de Louis XIII, une communauté religieuse arrive depuis l’abbaye de Port-Royal des Champs située en vallée de Chevreuse, et s’installe sur Paris. En effet, à cette époque, l’abbaye de Port-Royal des Champs, qui abrite depuis le 12ème siècle une communauté féminine cistercienne, est un lieu insalubre et des travaux s’imposent. Catherine de Marion, mère de la mère abbesse de Port Royal (la Mère Angélique), qui avait acheté un hôtel particulier rue de la Bourbe (actuel boulevard de Port-Royal), à la famille de Pierre Lescot, Seigneur de Clagny (l’hôtel de Clagny) fait don de cet hôtel particulier à la congrégation religieuse de sa fille. Et c’est ainsi, qu’en 1625, les religieuses, qui sont alors indépendantes de l’ordre cistercien puisqu’elles sont placées sous la juridiction de la Mère Angélique, s’installent sur le terrain de l’hôtel de Clagny. Rapidement, quelques travaux sont réalisés, grâce aux dons de bonnes dames (la Marquise de Sablé, la duchesse de Guéménée) qui viennent s’installer au plus près de l’Abbaye parisienne naissante. En 1648, la chapelle construite par l’architecte Antoine Le Paultre est bénie par l’archevêque de Paris.

Philippe de Champaigne, Abbé de Saint-Cyran - 9.2 ko
Philippe de Champaigne, Abbé de Saint-Cyran

Les sœurs sont dirigées par la figure ô combien dynamique de la Mère Angélique, jeune femme issue de la fortunée noblesse de robe. La jeune Angélique, âgée d’à peine quinze ans, rétablit une discipline de fer (la règle cistercienne dans toute sa splendeur) sur l’abbaye de Port-Royal des Champs et en 1630, elle décide de placer sa communauté dans le giron janséniste, en offrant à sa communauté l’abbé de Saint-Cyran comme directeur de conscience. En choisissant l’abbé de Saint-Cyran, la Mère Angélique voue la communauté religieuse de Port-Royal à une mort prochaine, alors même que Port-Royal janséniste est l’emblème de la Contre-Réforme catholique du XVIIème siècle. En effet, l’abbé de Saint-Cyran est un des chantres de la doctrine de Jansen, qu’il a connue au séminaire et qui est une doctrine dérivée des thèses de Saint-Augustin. Jansen est ainsi considéré comme le père du jansénisme, les jésuites et les jansénistes étant en conflit ouvert sur la notion de la grâce, les jansénistes dérangeant donc le pouvoir établi. Ce conflit religieux va déboucher sur des persécutions et les sœurs, rangées aux côtés des jansénistes, vont subir les assauts du pouvoir royal et religieux, placé du côté des jésuites. C’est ainsi qu’en 1665 une partie des sœurs, qui refuse de condamner les thèses de Jansen, thèses que le pape lui-même avait pourtant condamnées dans deux bulles papales, est physiquement expulsée hors des murs de l’abbaye de Paris. Quelques sœurs se réfugient à Port-Royal des Champs, abri pour quelque temps encore des jansénistes. À Paris, les sœurs qui restent dans l’abbaye se rangent et entrent dans l’ordre de la Visitation. D’ailleurs, jusqu’en 1789, l’abbaye de Port-Royal à Paris sera un couvent pour les visitandines. Dans la vallée de Chevreuse, les persécutions suivent rapidement l’arrivée des sœurs de Paris. Celles-ci avaient donc été expulsées de Paris en 1665 et rejoignent alors, en 1665, aux Champs les sœurs qui étaient retournées sur les lieux dès la fin des travaux d’assainissement. En 1679, les sœurs des Champs perdent les sacrements, en 1709 elles sont dispersées hors de Port-Royal des Champs et en 1711, les sœurs qui restaient sur les lieux sont massacrées et l’abbaye de Port-Royal des Champs est physiquement rasée.

Outre cette histoire factuelle, l’abbaye de Port-Royal a été le cadre d’un renouveau intellectuel, mené par les jansénistes et par la noblesse de robe de l’époque. Des Messieurs, des Solitaires, dont le grammairien Claude Lancelot et le moraliste Pierre Nicole se sont retirés aux Champs pour former une élite intellectuelle éloignée des vicissitudes de ce monde. De jeunes enfants, dont Racine, ont pu bénéficier du savoir de ces Messieurs et de toute leur modernité pédagogique.

Et aujourd’hui, que reste t-il de cette histoire ?

Difficile de dire que l’on vient déambuler dans le cloître pour la splendeur des lieux, qui présentent cependant l’originalité de mêler singulièrement le laïc et le religieux.

Port Royal des champs - 47.9 ko
Port Royal des champs

Les lieux sont sobres : en effet, la Mère Angélique est repassée derrière l’architecte Le Paultre pour revoir avec sévérité les plans. Et en 2003 les fleurs qui ornaient le cloître ont été coupées, pour mieux correspondre à l’esprit de la Mère Angélique, qui n’aurait sans doute pas vu cet ornement floral d’un très bon œil. La chapelle, tant dans ses extérieurs que dans son intérieur, est d’une austérité remarquable. Point de nef, très peu de vitraux, des fenêtres hautes et des murs de pierre lisse. Pourtant, derrière la grille de fer forgé de la chapelle, on aperçoit quelques dorures, bien peu jansénistes. L’on est bien aise d’apprendre que ces dorures constituent un ajout moderne, pour les besoins d’un film, tourné au cœur de la chapelle de Port-Royal de Paris. On regrette pourtant qu’à la fin du tournage n’ait pas correspondu le retrait de ces dorures En face de la chapelle, la salle capitulaire, qui constitue le cadre de la pièce d’Henry de Montherlant, Port-Royal, abrite de magnifiques et sobres boiseries d’époque. Les panneaux de bois donnent à la salle une atmosphère étouffante, propice aux tensions. C’est d’ailleurs dans cette salle que l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, en 1665, a ordonné l’expulsion des sœurs jansénistes qui refusaient de signer le formulaire condamnant les thèses de Jansen. Enfin, en retournant vers le cloître de l’abbaye l’on passe devant un large escalier de bois, lui aussi d’époque, qui fut le cadre en 1661 d’un miracle, non reconnu par le pape et qui suscite toujours l’admiration du public.

Jean Racine - 5.2 ko
Jean Racine

À la différence des abbayes « traditionnelles » (Fontevrault, Maubuisson), l’abbaye de Port-Royal se distingue par un mélange architectural entre le laïc et le religieux. Un toit en ardoise, celui de l’hôtel de Clagny, est adossé à la chapelle de Le Paultre. Le logis de Madame de Sablé ouvre par une fenêtre sur le cloître et surplombe la salle capitulaire. L’hôtel de la Duchesse de Guéménée constitue un pan du cloître. Hôtel de Clagny, logis de Madame de Sablé et hôtel de la Duchesse de Guéménée, voilà autant de lieux qui contribuent à la constitution protéiforme de l’abbaye. On se questionne. Pourquoi une abbaye si laïque dans son architecture ? L’explication arrive rapidement. Au commencement était l’hôtel de Clagny, hôtel particulier qui avait appartenu à Pierre Lescot, abbé de Clagny et architecte de l’aile renaissance du Louvre. Il a fallu, à partir de ce simple hôtel particulier donner une allure monacale aux lieux, tout en intégrant les existants (l’hôtel de Clagny entre autre). Pour cela, il fallait construire. Et pour construire, il fallait de l’argent. L’argent a été fourni par ces « bonnes dames » des cercles jansénistes et littéraires, comme on appelle la duchesse de Guéménée et la marquise de Sablé entre autres, qui obtiennent, attirées par l’autorité morale qui émane de Port-Royal, en échange de leurs dons de s’installer au plus près de l’abbaye. Ces bâtiments laïques restent évidemment très sobres, contexte religieux oblige, mais ils ne contribuent pas moins à trancher avec la finalité religieuse des lieux.

On peut être déçu en pénétrant dans ce fief du jansénisme. Tout est simplicité, sobriété, en accord avec la sévérité de la doctrine de Jansénius. Le souffle maladif de l’hôpital Cochin ne semble jamais loin, même si le cloître apparaît comme un havre naturel au sein de ce bâtiment hospitalier. Les lieux sont correctement entretenus mais sans zèle aucun. Le cloître fait l’objet d’une attention particulière, que réclameraient bien les plants situés à l’extérieur du cloître. Les extérieurs sont, même en ces Journées du Patrimoine, unique date à laquelle le public peut massivement se rendre à l’abbaye, occupés tantôt par une benne ou par des véhicules ou tantôt cachés par ces mêmes véhicules. Une rénovation est en cours et évitera sans doute que l’âme de la Mère Angélique, pourtant aujourd’hui encore si présente soit expulsée par la modernité galopante de ce lieu, qui fut pourtant un haut lieu du jansénisme et de la Contre-Réforme Catholique. Evidemment, la touche janséniste dans l’architecture du lieu reste discrète, mais c’est là toute sa vertu et les lecteurs des Provinciales de Blaise Pascal ou les amateurs de Racine ne manquent jamais d’être frappés par la grandeur des lieux.

par Aurore Rubio
Article mis en ligne le 27 septembre 2004

Informations pratiques :
 Abbaye de Port-Royal, 123, boulevard de Port-Royal, 75 014 PARIS.
 ouverture : seulement pour les Journées du Patrimoine (attendre donc celle de 2005) ; quelques visites ponctuelles du lieu dans l’année, par diverses associations.
 messe dans la chapelle de l’abbaye le dimanche.

Pour aller plus loin en visitant :
 Musée des Granges de Port-Royal, 78 114 MAGNY-LES-HAMEAUX tél : 01 30 43 73 05

Pour aller plus loin en lisant :
 PASCAL (Blaise), Les Provinciales, Paris, Gallimard, 1987. Coll. Folio. 416p. 7,70euros.
 RACINE (Jean), Abrégé de l’histoire de Port-Royal, Paris, Table Ronde, 1993. Coll. La petite vermillon. 229p. 8,50euros
 MONTHERLANT (Henry), Port-Royal, Paris, Gallimard, 1972. Coll. Folio. 3,00euros.
 COGNET (Louis), Claude Lancelot, solitaire de Port-Royal, Paris, Flammarion. 3,20euros.
 GASTELLIER (Fabian), Angélique Arnauld, Paris, Fayard, 1998. 505p. 26,10euros

Pour aller plus loin sur Internet
 La société des Amis de Port-Royal
 dossier PDF du ministère de la Culture pour le Centenaire de l’abbaye de Port-Royal en 2004
 Port-Royal et la Journée du Guichet
 de nombreuses photos de Port-Royal de Paris du temps où le cloître était encore fleuri