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Jusqu’où peut-on encore parler d’art ? Retour sur la position de Kant

Les expositions des Centres d’Art sont déconcertantes, les collections des fonds régionaux d’art contemporain déroutantes mais l’existence et le dynamisme de ces institutions, souvent ignorées du grand public, sont bien réels et elles participent à l’histoire de l’Art. Toutefois, elles n’en détiennent pas l’unique prérogative et la peinture figurative, l’exact contraire, peut parfaitement prétendre jouer un rôle dans l’évolution de cette histoire.


collection Frac d’Alsace - 9 ko
collection Frac d’Alsace

Les courants d’avant-garde ne concernent que quelques amateurs avertis. Pourtant ils bénéficient, d’une manière assez peu démocratique d’ailleurs, du puissant soutien du Ministère de la Culture. Cependant cette forme d’art contemporain semble aujourd’hui dans une impasse, condamnée à répéter les découvertes de Duchamp. Une remise en question serait sans doute salutaire et, sur ce point, l’analyse de Kant à travers la critique du jugement est encore à considérer avec attention.

Dans La critique de la faculté de juger, la position du philosophe Emmanuel Kant se situe sur une double réfutation : réfutation de l’imitation dans les arts, et réfutation d’une attitude visant à rejeter toute règle. Il opte donc pour une position intermédiaire entre le respect inconditionnel des règles et la liberté totale de création, il met l’accent sur la subjectivité de l’expérience esthétique, mais il n’en récuse par pour autant l’objectivité formelle du beau.

Kant oppose radicalement la création du génie à une simple imitation de la nature et à l’imitation d’un maître qui servirait de modèle. Selon lui, l’imitation est assimilée à un apprentissage, et c’est pour cette raison qu’il ne peut pas être question d’une simple reproduction dans l’oeuvre artistique, puisque l’artiste doit tout d’abord créer en suivant sa propre inspiration. Kant établit une nette distinction entre l’oeuvre originale et personnelle avec la création d’une toute autre nature qu’un artiste aurait copiée ou apprise.

En effet, la faculté d’apprendre ne relève pas d’une faculté supérieure, mais plutôt d’une application consciencieuse et laborieuse. Il est par exemple possible grâce à un savoir-faire de reproduire ou de copier le style d’un tableau. Ainsi pour Kant, tout ce qui aurait pu être acquis par un apprentissage et donc par l’imitation d’une référence, ne peut pas entrer tout à fait dans le domaine du génie. Cependant, il conçoit qu’une oeuvre d’exceptionnelle qualité puisse servir de modèle et qu’un maître puisse transmettre à son élève une certaine manière de penser. Ce qui fera le « génie » d’une oeuvre c’est bien davantage ce qu’elle exprimera dans sa forme.

Face à la crise de la représentation, faut-il se soumettre aux règles d’une école ?

Rachel Whiteread Frac Limousin - 5.8 ko
Rachel Whiteread Frac Limousin

Kant, bien qu’affirmant une origine innée à l’inspiration, ne prône pas pour autant un rejet total des règles. Il ne tombe pas dans l’excès qui consiste à prendre parti pour une théorie de la liberté totale. Kant est contre la théorie du « Sturm und Drang » qui consiste à donner libre cours, lors de la création, à son instinct inspirateur sans le contraindre ni le dominer. Kant ne se montre pas davantage le partisan d’une théorie classique et sèche, qui consisterait à imiter en tout point les modèles comme au Moyen-Age.

Selon Kant, toujours dans la Critique du jugement, le génie dans sa création est bien inspiré par une cause naturelle, instinctive et sublime, mais qui doit cependant être domptée par la raison afin de s’épanouir complètement. De plus, l’oeuvre du « génie », afin d’être concrètement réalisée, contient une part nécessaire de règles techniques : « tous les beaux arts sans exception admettent pour condition essentielle de l’art un élément d’ordre mécanique qui peut être appréhendé et appliqué selon des règles, donc recèlent néanmoins un élément scolaire. Il faut bien, en effet, qu’on ait une finalité en tête, ou sans cela la production artistique ne pourrait être attribuée à aucun art et serait le simple fruit du hasard. Or, mettre en oeuvre une fin exige des règles déterminées dont on ne peut s’affranchir. »

Chaque artiste a dans son propre domaine des dépendances, des contraintes matérielles et techniques afin de concrétiser sa création. Le poète est dépendant des règles grammaticales et des limites de sa langue. Le créateur peut cependant enfreindre certaines règles dans quelques cas, sans pour autant détruire l’équilibre de son oeuvre, mais au contraire pour assouplir les contraintes imposées à sa création. Il ne doit néanmoins pas tomber dans le travers qui consisterait à faire fi de toutes les règles. Malgré son talent, il doit respecter certaines bases à « l’effectuation » de son art.

Pour Kant, les artistes qui croient faire abstraction de toute règle sont plongés dans une complète illusion, ne serait-ce que parce qu’il leur est nécessaire de passer par un support matériel pour composer et donc par des contraintes techniques. Le « génie » est bien entendu celui qui va innover et va inventer de nouvelles règles, mais dans toutes ses créations, il n’évolue pas dans une atmosphère de liberté absolue. L’artiste, s’il veut parvenir à créer le sublime doit d’abord se plier à des exigences scolaires sans pour autant s’y perdre.


Emmanuel Kant, philosophe allemand (1724-1804). La Critique du Jugement (1790) montre comment la libre production de la beauté réconcilie dans l’oeuvre d’art (qui est "une finalité sans fin") l’entendement, la volonté et la sensibilité.

Aujourd’hui, dans les écoles des Beaux Arts, il est devenu presque impossible d’apprendre les techniques du dessin, de la peinture... Les enseignants transmettent souvent, par choix personnel, des tendances conceptuelles au risque d’ôter toute alternative future à leurs élèves.

"Sturm und Drang" (tempête et élan) est le titre d’une pièce écrite vers 1770 par Klinger. Devenu ensuite un mouvement littéraire en opposition à la philosophie des Lumières, qui prône une réaction envers les règles classiques pour être libre dans sa création.

par Marc Verat
Article mis en ligne le 4 mai 2004