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L’art contemporain et ses institutions : l’enseignement

L’enseignement des Beaux-Arts jusqu’à une phase récente a surtout reposé sur des lois académiques. C’est-à-dire sur l’apprentissage plus ou moins rigoureux des proportions à travers la connaissance du squelette et des muscles, sur l’étude des perspectives linéaires et aériennes, sur le rendu des volumes et des ombres ainsi que sur une certaine idée du sujet et de la composition.


Brigitte Nahon, 1992 - 13.6 ko
Brigitte Nahon, 1992

Le but de l’enseignant consiste alors essentiellement à transmettre par l’intermédiaire de trois techniques principales : le dessin, la peinture, la sculpture, un savoir-faire ayant comme référence la réalité objective ou, accessoirement, un modèle classique. L’interprétation personnelle arrive toujours en second lieu, ce qui finalement semble assez logique puisqu’il faut bien reconnaître que la première fonction d’une école doit être avant tout de faire passer un savoir. L’apprentissage de la représentation du corps occupe toujours une place centrale dans l’enseignement artistique occidental, comme il l’a fait depuis l’Antiquité en passant par la Renaissance. Au XIXème siècle, le dessin ou "académie" d’après modèle vivant, généralement une femme nue, devient la dernière étape du cursus à l’école des Beaux-Arts.L’apprentissage commence par la reproduction de gravures, puis de plâtres issus de la statuaire antique, pour finir par le modèle vivant. En 1850, ceux-ci sont alors payés un franc de l’heure (environ trois euros). Vers 1875, la pose ordinaire de quatre heures vaudra cinq francs pour les artistes mais trois pour les écoles d’art. La photographie commencera ensuite à concurrencer les modèles vivants. Mai 1968 constitue sans conteste une période charnière au niveau de l’enseignement des Arts Plastiques. En effet, les anciens critères académiques, jugés trop rigides pour favoriser l’originalité et trop aliénants pour la personnalité des créateurs, se trouvent vivement remis en cause. Les étudiants réclament alors la suppression du prix de Rome, de la présence obligatoire aux cours et un alignement sur le système des facultés. Ces doléances vont être entendues à partir de 1970 ; année qui entérine, après la suppression du prix de Rome, la fin de l’examen de base des Beaux-Arts : le certificat d’aptitude à la formation artistique supérieure (CAFAS) qui, jusque là, authentifie la maîtrise des techniques artistiques. Par la suite, les écoles placées sous la dépendance du Ministère de la Culture perdront le monopole de la formation avec la mise en place progressive des facultés d’Arts Plastiques et la création d’un cursus universitaire classique licence-troisième cycle.

Paul Devens, 1994 - 12.4 ko
Paul Devens, 1994

A l’image d’une partie de l’art vivant, l’abandon quasi-systématique des références traditionnelles conduira rapidement à la déliquescence des apprentissages fondamentaux. A ce propos, on peut d’ailleurs s’interroger quant au contenu réel qui sera communiqué par les diplômés, devenus professeurs de dessin, à leur jeune public formé principalement de collégiens. Toutefois, il faut penser que face à leur classe, ces jeunes enseignants sauront définir des objectifs moins confus que ceux professés par leurs maîtres, comme en témoigne le passage suivant sur l’enseignement dans les Écoles d’Art, extrait d’une proposition pédagogique datée de janvier 1995, que ne renierait sans doute pas le critique Pierre Restany : « ... C’est en cela, entre la surprise et le sérieux, comme entre le dit et le non dit, que ce projet d’affiche peut être un exemple du travail mené dans les écoles d’art... Ce projet pointe la distincte différence des études artistiques, la rigoureuse retenue intime et enclose de leur méthode et la nature entrevue, d’entre-deux, de leur ambition. A titre de métaphore pour la visée des enseignements artistiques, ce projet comme les autres qui auraient pu être sélectionnés, allie imagination et calcul, fait et feinte, idée et acte et répond à un cahier des charges. ». Toujours cette même année, l’École des Beaux-Arts de Paris a choisi de présenter le travail d’une trentaine d’artistes passés par son enseignement depuis la fin des années 70 et qui ont aujourd’hui entre 25 et 40 ans. Cette exposition « Bleu pour les filles, Rose pour les garçons » ne permet en aucune manière de lever la suspicion sur la teneur des acquis. En effet, si celle-ci montre bien une majorité de peintures, en dépit de l’air du temps qui privilégie les installations, la photo ou le multimédia, ces peintures sont abstraites ou encore minimalistes. La figuration proposée par Vincent Corpet, caricaturale et rudimentaire, n’offre d’ailleurs pas davantage de garanties quant à la maîtrise du mode d’expression.

Pirre-François Letue - 11.5 ko
Pirre-François Letue

L’Éducation Nationale elle-même semble rencontrer quelques problèmes avec l’appellation de la matière artistique en lycées-collèges. Tout d’abord nommée simplement "Dessin", celui-ci dans les années 80 en suivant le mouvement de l’art contemporain, s’est élargi aux vocables assez vagues mais plus intellectuels de "Arts Plastiques" pour devenir ensuite plus modestement "Éducation Artistique". En lycée professionnel, sans doute afin de montrer son attachement à la nature concrète des études ainsi qu’à la réalité d’une société de consommation où la publicité tient une grande place, l’appellation "Arts Appliqués" a été préférée par les inspecteurs de l’Éducation nationale.Avec le "Dessin" les règles étaient relativement claires et les références tangibles, l’art ou plus exactement ses savoirs pouvaient s’enseigner et s’apprendre, ils relevaient donc tout naturellement des compétences de l’enseignement public. Aujourd’hui, alors que l’expression artistique doit-être libre et sans contrainte, se pose la question de savoir : faut-il maintenir ou non cet enseignement, tant en lycées-collèges qu’au niveau supérieur. En effet, s’avère t-il raisonnable d’entretenir des structures aussi lourdes, pourvues d’agrégés et même d’inspecteurs généraux en arts, et donc de circulaires qui entretiennent bien souvent la confusion, pour une matière qui a perdu tout fondement, tout contenu et qui, dans l’état d’esprit actuel, ne peut plus guère s’enseigner.


Notes

 Cinquante-six écoles d’art sont placées sous la tutelle pédagogique de la délégation aux Arts Plastiques du Ministère de la culture. Elles dispensent toutes un enseignement post-baccalauréat et sont accessibles après un concours d’entrée. Les étudiants ont la possibilité d’obtenir des bourses. Les écoles délivrent des diplômes nationaux comme le DNAP (Diplôme National d’Arts Plastiques) après trois années d’études ou le DNSEP (Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique) après cinq années.

 Il paraît tout à fait remarquable et significatif que nombre d’artistes, pourtant d’avant-garde, aient néanmoins pris position en faveur d’un enseignement classique : Matisse ouvre en 1908, boulevard des Invalides à Paris, une académie. Le peintre dispense alors un enseignement des plus traditionnel, prônant à ses élèves la fréquentation assidue des musées tout en leur inculquant le sens de la tradition. Matisse semble même consterné de les voir barbouiller leurs toiles de couleurs criardes et les ramène prestement au dessin d’après l’antique."Le plus souvent est qu’ils ne concevaient pas que je fusse désespéré de les voir faire du Matisse. Je compris alors qu’il me fallait choisir entre mon métier de peintre et celui de professeur.". Le très contemporain Pol Bury se montre lui plus catégorique :"S’il était permis d’être radical, on affirmerait que l’abandon de l’académisme entraîne, par voie de conséquence, l’abandon de l’enseignement des beaux arts. L’académisme, grâce à ses règles strictes, était forcément pédagogique, donc transmissible. Il est contraire à l’essence même de l’avant-garde de se laisser codifier, donc de se transmettre à travers un enseignement."

 Pierre Restany : critique et chantre du Nouveau Réalisme qui dresse de l’environnement d’aujourd’hui un inventaire tantôt froid, tantôt poétique jusque dans sa trivialité, ou encore ironique par l’utilisation de déchets et d’objets divers (Milan 1966 avec : Arman, César, Tinguely, Klein, Spoerri, Villéglé...). Il est rédacteur en chef de la revue (confidentielle) Domus et fait par ailleurs partie des personnalités désignées -en raison de leur compétence- à la commission consultative des achats du Fonds National d’Art Contemporain (1997-1999).


Pour aller plus loin : La peinture académique, ses institutions et ses règles.

par Marc Verat
Article mis en ligne le 29 juin 2004