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Qu’en est-il de la notion d’esthétique et de goût ?

Il semble aisé de distinguer d’une part, le goût dicté par une époque précise, qui est régi par des règles et des lois qui contraignent les personnes à ce conformer à un modèle et qui ne sont valables que pour un temps : la mode en somme ; et d’autre part un goût, sans référence particulière, qui est une préférence naturelle et spontanée, sans lien avec une époque donnée.


L’esthétique lorsqu’elle est tributaire de certaines règles impose aux artistes un modèle défini, un style d’art et un point de vue bien spécifique. Ce modèle est forcément arbitraire puisqu’il aurait pu être décidé d’une autre façon par d’autres personnes. Il est également sélectif et partisan puisque toutes les oeuvres qui n’entrent pas dans le cadre de cette « mode » sont considérées comme mineures et en conséquence peu dignes d’attention.

Cependant, selon Kant, la notion d’esthétique bien qu’étant subjective, est à prendre en compte ; sans elle, tout jugement de goût ainsi que toute valeur plastique seraient annihilés. Pour lui, le goût peut clarifier l’oeuvre, retrancher les éléments excessifs, apaiser ce qu’elle peut avoir de trop violent et ordonner les idées principales. Le goût permet à l’oeuvre de s’épurer et de ne garder que ses meilleurs éléments. Elle pourra ainsi durer plus longtemps face à la postérité et être reconnue plus aisément.

En conclusion pour Kant, un artiste doit posséder l’imagination afin de présenter dans ses oeuvres des idées novatrices et originales, l’entendement afin d’être capable de réfléchir à son oeuvre et de canaliser son énergie, l’âme pour animer sa création ; et enfin le goût pour épurer celle-ci. Selon lui, l’apprentissage de certaines bases est nécessaire et les contraintes matérielles souvent incontournables.

Pour Kant toujours, le « génie » est un combiné d’inné et d’acquis, un composé de nature et de culture. Les dons apportés par la nature ne suffisent pas, tout créateur doit maîtriser son domaine en se servant notamment de sa raison.

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Robert Filliou, Frac Midi-Pyrénées

Quelle position adopter : privilégier la liberté, le respect des règles...

A différentes périodes de l’Histoire de l’Art l’équilibre s’est déjà rompu et on a gratifié soit l’enthousiasme c’est-à-dire la liberté, soit les règles, en n’hésitant pas à en établir de fondamentales qui font autorité et qu’il est préférable de suivre. Ainsi, la période médiévale fut un excellent exemple de recrudescence de l’imitation en art et notamment en ce qui concerne la poésie qui devint très rigide et extrêmement codifiée.

Dans la tradition médiévale, la peinture ainsi que la poésie sont davantage considérées comme des sciences plutôt que comme des arts au sens actuel du terme. Le mot art vient du grec « techné » qui désigne la technique, son sens antique se trouve donc respecté.

La poésie et la peinture s’enseignent et se pratiquent comme des techniques, suivant des règles précises et codifiées. Les modèles font autorité. Les artistes de cette époque ont pour but essentiel de transmettre et de respecter la tradition, de reproduire un idéal le plus parfaitement possible. Le métier de peintre se rapproche en somme de l’artisanat avec ses contraintes et ses codes. L’élève doit, dans sa création, suivre les directives du maître sans les dépasser ni les interpréter. La démarche reste dans le cadre strict de l’imitation dans laquelle la passion, l’inspiration et l’enthousiasme, c’est-à-dire ce qui constitue l’essence même de la création artistique, n’ont encore aucune place.

L’art se trouve donc cantonné, quelque soit le domaine, à un style unique exempt d’originalité notable.

La Renaissance verra la fin de la « théorie » de l’imitation et l’avènement de l’artiste considéré comme un auteur original. C’est d’ailleurs à ce moment qu’apparaissent les signatures dans les oeuvres ; commenceront aussi les critiques contre l’imitation et la tradition, dans un certain respect toutefois des modèles classiques puisque cette période puise sa source, en particulier pour l’architecture, dans l’antiquité grecque ou romaine.

Bien plus tard, avec la philosophie du « Sturm und Drang » du XVIIIe siècle, les critères de référence deviennent plus actuels, radicalement différents et même en opposition. Ce mouvement pré-romantique symbolise un retour à la nature avec un rejet de tout ce qui peut imposer des limites, et en premier lieu, il refuse les règles contraignantes qui ne font que freiner l’inspiration. En d’autres termes, pour ce courant la règle serait de ne suivre aucune règle sauf celle de sa propre nature. Ainsi l’artiste ou l’auteur doit se laisser guider, non par la raison qui lui dicte des règles ou des lois établies, mais par sa sensibilité personnelle, son instinct créateur et ses émotions. On rejoint de ce fait les préoccupations à venir du « Blaue Reiter », de l’abstraction naissante et, dans un ordre plus global, déjà l’esprit contestataire de Mai 68 où il était interdit d’interdire.

Un autre élément nouveau est présent dans la théorie du « Sturm und Drang », celui de l’originalité qui provient de la personnalité même de la création, cette dernière devant en outre être sincère et exprimer obligatoirement une forme d’inédit et d’innovation. Ce mouvement s’élève donc contre les contraintes, les règles classiques, et il prône la conquête de la liberté dans son sens plein. Aussi cette ferme volonté de rejeter quasi systématiquement tout ce qui a déjà été pensé auparavant prend-elle la forme d’une rébellion, d’une sorte de crise de jeunesse.

Dès lors, on peut tout naturellement considérer le « Sturm und Drang » comme précurseur et cette révolte envers ce qui paraît ancien et traditionnel, comme la première étape sérieuse d’une évolution conduisant vers une nouvelle forme d’art, tels Dada ou l’art conceptuel et minimaliste, que l’on rencontre désormais dans tous les Centres d’Art.

par Marc Verat
Article mis en ligne le 14 mai 2004