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[Le mécénat] aux Etats-Unis

Il faut se méfier des clichés trop faciles qui opposent, de façon caricaturale, le financement de la culture en France, composé essentiellement de fonds publics, à celui des Etats-Unis, irrigué de financements privés et pris en charge par une multitude d’acteurs privés dynamiques : entreprises, fondations etc. Certes, à l’heure où les Etats-Unis prennent forme au XVIIIème siècle, la France a déjà une longue tradition de mécénat monarchique : l’Etat veille, à travers les arts et la culture, à affirmer une identité nationale et un rapport au monde tandis qu’aux Etats-Unis, où règne dès le départ une grande diversité, aucune définition générale de la culture n’est donnée par le politique qui préfère favoriser l’essor de structures privées à but non lucratif.


Cela étant, les méfaits de la décentralisation ou la nécessité de diversifier les sources de financement en période de crise, par le recours au mécénat privé notamment, en ce qui concerne la France, ou les réflexions aux Etats-Unis sur de nouveaux modes d’intervention de la puissance publique pour répondre aux aspirations des professionnels du secteur brouillent ce manichéisme : les deux systèmes nationaux se sont fortement rapprochés depuis quelques années afin de faire face au changement fondamental des conditions politiques, sociales et économiques et d’y adapter leurs politiques publiques dans le domaine culturel. Il est donc, dans cette optique, fort éclairant d’étudier le fonctionnement du mécénat culturel aux Etats-Unis en voyant d’abord combien il est au cœur du financement de ce secteur aux USA avant d’étudier la professionnalisation dont il fait l’objet tant du point de vue des donateurs que de celui des collecteurs de fonds.

Le mécénat est au cœur du système de financement culturel américain :

L’initiative laissé au secteur privé par l’Etat

En 2003, le budget de la National Endowment for the Arts (NEA), le meilleur équivalent du Ministère de la culture français, était de 117 millions de $, soit moins que le coût d’un F22. Attention : si l’Etat, par tradition laisse l’initiative au secteur privé et si le Congrès est toujours hostile à un financement public de la culture, cela ne veut pas dire pour autant que l’Etat américain fédéral ou fédéré ne participe pas, d’une manière ou d’une autre, au financement du secteur, par le biais notamment des incitations fiscales qui donnent au mécénat tout son dynamisme. Il existe, pour reprendre l’expression de Léonard L. Silverstein, un véritable "labyrinthe charitable tax structure", très complexe, qui représente des pertes de rentrées fiscales considérables pour l’Etat ou les Etats fédérés, d’où une allocation indirecte de fonds. Ainsi, en 2001, les dons dans le domaine culturel et humanitaire représentaient 12.41 billions de $ (faits par 89 % des foyers fiscaux ; = 2 % PIB). Avec une exemption fiscale de l’ordre de 40 % en moyenne, ce sont ainsi près de 6 billions de $ qui ont été alloués de manière indirecte à ce secteur. A titre de comparaison, on peut lire sur le site du Ministère de la culture français que les dons des Français aux œuvres d’intérêt général s’élèvent à un milliard d’€ (par 15 % des foyers fiscaux ; = 0,1 % du PIB) auquel il faut ajouter 340 millions d’€ venant des 2000 entreprises se livrant au mécénat, alors que la réduction de l’impôt sur le revenu est de l’ordre de 50 % (et devrait bientôt passer à 60).

Aux USA, on prend en compte la totalité du don effectué comme base de calcul mais le pourcentage de réduction d’impôt sur le revenu qu’il peut entraîner varie selon les donateurs ou la nature du don : il est de 10 % pour une société commerciale, de 20 à 50 % pour un individu mais une déduction de 100 % de la valeur d’un don est possible lorsqu’il s’agit d’une œuvre ou d’un legs. Suite à un certain nombre de scandales à la fin des années 60, voyant de riches familles échapper en totalité en l’impôt, une limite de 50 % de réduction du total de l’impôt a été votée par le Congrès en 1969. Pour être déductible jusqu’aux seuils maximums, le don doit être fait à une Non Profit Organization, qui se reconnaît par son soutien par le public et la diversité de ses sources de financement (elle ne dépend pas d’un seul donneur) contrairement à une fondation. Ces dernières sont soumises à une taxe spéciale et à un ensemble de règles pour éviter les dérives constatées – certaines ont été instrumentalisées par des politiques pour favoriser leur élection – mais les dons aux fondations sont déductibles à hauteur de 20 %. Le principe selon lequel une NPO gère ses affaires de façon plus efficace et plus transparente qu’une fondation est cependant aujourd’hui contesté tant les fondations jouent un rôle clé et constituent un acteur clé du mécénat outre-atlantique. Un exemple de ce dynamisme : l’essor des fondations

Aux Etats-Unis, il existe 12 000 fondations contre 600 en France, 2000 en Allemagne et 3000 au Royaume-Uni (source : site du Ministère de la Culture français). Institutions privées, les fondations ont joué un rôle très important dans le développement des arts et la diffusion de la culture dès le début du XXème siècle, au moment où se constituaient les grandes fortunes. Elles sont d’une grande diversité : nationales, locales, familiales. Au sens large, selon Margaret Wyszomirski, on peut en dénombrer 66 000, dont 32 % sont consacrées aux arts du spectacle et 24 % aux musées. On peut donner l’exemple de la célèbre Barnes Foundation de Philadelphie, dont la collection entière est celle du donateur originaire et qui est gérée suivant des règles strictes, à l’inverse des dons plus ponctuels qui sont souvent faits dans les musées et laissent plus de pouvoirs aux conservateurs. Les Fondations se donnent pour but de faire vivre la citoyenneté d’entreprise, d’améliorer la qualité de la vie et de faire de la publicité indirecte pour l’entreprise. Elles oeuvrent donc dans des champs très divers, comme le montre l’exemple de la Fondation Ford (www.fordfound.org) qui dispose d’un programme culturel important présenté ainsi sur son site : “In Arts and Culture our goal is to increase opportunities for cultural and artistic expression for people of all backgrounds ; to foster documentation, dissemination and transmission of both new and traditional creative art forms ; to broaden audience involvement and access and to improve the livelihoods of artists and their opportunity to contribute to civic life”. Même si les sommes drainées par le mécénat sont considérables, les besoins de financement de ce secteur sont énormes, d’où une concurrence exacerbée pour attirer les donateurs.

Face à la difficile émergence d’un nouveau modèle de financement du secteur et au caractère incertain des fonds publics, on note une tendance à la professionnalisation des mécènes et du fund raising des entreprises culturelles :

Le mécénat, notamment individuel, reste une nécessité pour les entreprises culturelles. On assiste même à une professionnalisation tant du côté des donateurs que des entreprises culturelles

Les théâtres génèrent par eux-mêmes 65 % de leurs ressources, mais ce pourcentage n’est que trente dans le cas de la danse : la philanthropie est une nécessité pour beaucoup d’institutions culturelles. En ce qui concerne l’opéra, 40 % des revenus viennent des places, 10 % de la boutique, des programmes ou des investissements ; et 50 % des dons (5/10 % de dons publics, 5/10 % de dons des entreprises, 5/10 % de dons de fondations, 25 % de dons individuels). D’où de multiples stratégies pour attirer les donateurs et favoriser la fidélité des mécènes : invitations aux avant-premières, on fait figurer leurs noms sur les programmes, des places de choix leur sont réservées, ils ont accès aux coulisses, peuvent rencontrer les artistes etc. Plus qu’en France où les opéras sont sous subvention, tout échec lors d’un spectacle est une catastrophe. Pour avoir une petite marge de manœuvre, un bon carnet de mécènes est une condition nécessaire. Quand on parle de mécénat culturel, il faut savoir que 50 % des fonds viennent des individus, un tiers des fondations, le reste provenant des entreprises. Les entreprises culturelles sont amenées à faire des campagnes de fund raising de plus en plus élaborées, avec ciblage des possibles donateurs, développement des arguments autour du produit. A l’inverse, il faut savoir que les individus, surtout quand ils sont fortunés, font appel à des cabinets de conseils qui gèrent leurs actifs et orientent leurs dons selon les objectifs du donateur et leur propre expertise. Les entreprises culturelles sont obligées de jouer avec diverses sources de financement : investissements dans l’immobilier, ventes, mais aussi financements étatiques, même si ces derniers, en augmentation sur le long terme, demeurent toujours incertains.

Les incertitudes du financement public et la lente recherche de nouveaux modes d’interventions et de régulation :

Outre le NEA et ses 115 millions de $, ils faut compter avec les agences des Etats (419,7 millions de $) et les collectivités locales (800 millions de $). La croissance du financement par les Etats a même augmenté de 100 % entre 1993 et 2001 ; quand à celle des collectivités locales, elle a augmenté bien plus vite que l’inflation toute au long de la décennie 1990, la seule année de chute étant 2003 (-3,5 % en prévision). Quand on observe les grandes tendances, on constate en fait que sur le long terme les financements publics ont eu tendance à augmenter. Cela étant, les budgets, notamment suite à la hausse des dépenses militaires, sont toujours menacés : les fonds publics devraient diminuer de 14 % en moyenne pour 2003, et même de 50 % dans certains Etats (Californie, Colorado). Cela étant, des réseaux de résistance s’organisent, y compris parmi les élus démocrates ou républicains modérés : ils ont d’ailleurs empêché la disparition du NEA. Une "communauté de la culture" s’est constituée et les réactions sont moins idéologiquement braquées lorsque l’on parle de "politique culturelle", notamment depuis le 11 septembre 2001 où la nécessité de défendre un patrimoine et ses valeurs a été pleinement ressentie. De multiples Centres des Arts et lieux de débats, discutant des modalités d’interventions publiques et étudiant de près les statistiques du secteur, sont par ailleurs en pleine activité.

par J.-B. Chantoiseau
Article mis en ligne le 31 janvier 2004