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Entretien avec Cédric Littardi, à propos de Kaze Animation (1)

Il y a dix ans, en 1994, apparaissait Kaze Animation, premier label français de japanime, avec les OAV des Chroniques de la guerre de Lodoss en figure de proue. De nombreuses séries, OAV et films plus tard, rencontre avec un passioné qui a donné vie à cette belle entreprise : Cédric Littardi.


Cédric Littardi, pour nos lecteurs, pourriez-vous résumer en quelques phrases ce qu’est Kaze, et ce qui fait sa spécificité sur le marché français de l’animation vidéo ?

(JPEG)Faire du nouveau ! Ce qui nous intéresse est avant tout de trouver des choses inédites et tout faire pour les diffuser. Même si ça peut sembler simple dit comme cela, c’est ce qui est le plus difficile car aujourd’hui, il est bien plus facile de vendre les programmes nostalgiques. Nous on se bat pour faire connaître des programmes inédits.

Dans le marché actuel, si on compare le poids des produits "nostalgie" aux produits récents, quel est le rapport de forces ?

C’est du trois quarts contre un quart. Voire du 80% contre du 20%. Mais il faut prendre en compte que les programmes nostalgiques, par définition, sont déjà connus, alors que ce qui sera connu dans le futur sera ammené à changer.

Qu’est-ce qui vous guide vers un anime plutôt qu’un autre ?

Pour résumer, c’est sa qualité ! Notre appréciation personnelle entre bien évidemment en compte ensuite. Et enfin on entre en négociation avec les producteurs.

Justement, ces négociations, comment se déroulent-elles ?

De manière anarchique. C’est variable. Aujourd’hui, ça a tendance à tourner à une guerre de prix stérile, notamment suite à l’arrivée de nouveaux éditeurs.

Sur le marché français, à cette heure, quels sont les titres qui marchent le mieux ?

Chez nous, parmi les nouveautés de cette année, c’est GTO. Il y a aussi Gunslinger Girl, moins grand public, mais qui fonctionne très bien.

Il y a un effet Canal + concernant GTO ?

L’anime tournait déjà bien avant, mais la diffusion va améliorer sa visibilité. En tous cas il est trop tôt pour le dire.

Kaze apparaît comme l’une des grandes maisons de la distribution de japanime en France. Dix ans après le début de l’aventure, quelles sont les raisons de ce succès ?

Déjà ça me fait très plaisir que vous disiez cela, je le prends comme un compliment. J’ai fondé Kaze en 1994, et je l’ai géré jusqu’en 1997. Là, il y a eu des problèmes d’écoulement du marché, ainsi que des problèmes financiers de certains de nos partenaires. On m’a demandé de quitter la gestion, et Kaze, de 1998 à 2001 à sombré. Son chiffre d’affaire s’est divisé par trois. On m’a demandé de revenir en févrirer 2001, et par rapport aux chiffres de 2000, on a multiplié le chiffre d’affaires par huit. J’aimerais pouvoir dire qu’aujourd’hui Kaze peut s’en sortir sans Cédric Littardi, mais il y aurait un problème de compétence : aujourd’hui les personnes qui s’y connaissent vraiment en japanime sont ceux qui ont fondé AnimeLand, et ils sont aujourd’hui déjà pris un peu partout, et font beaucoup de choses. Or Kaze approche le marché pour publier ce qu’on veut vraiment, et on tient notre politique éditoriale. Celle-ci coûte cher, un dvd chez Kaze est vendu parfois plus cher que ceux de la concurrence. Notre politique est de faire un beau packaging, d’ajouter des documentaires, etc... Mais si l’on regarde bien, on se rend compte que nos marges en revanche sont très inférieures aux autres justement à cause de cette recherche de qualité.

(JPEG)En ce moment, on sort le dvd Anime Story au prix public de 5€, ce qui veut dire qu’on perd de l’argent quand à chaque fois qu’on vend un exemplaire. C’est un outil de découverte de la japanime en général, qui n’est même pas conçu comme un instrument de promotion direct pour Kaze. Si ce sont des épisodes de Kaze qui y figurent, c’est pour des raisons de droits. Le succès de Kaze tient à une politique éditoriale, à des connaissances et à de la rigueur. Nous ne sommes pas forcément plus rentables que d’autres éditeurs, c’est même le contraire !

Aujourd’hui beaucoup de personnes attendent la sortie en France des OAV de Saint Seiya qui sont l’adaptation de la partie Hadès du manga. Seriez-vous intéressé pour sortir ce Junikyû Hen, et savez-vous pourquoi il n’est pas encore sur le marché français ?

Tout simplement parce que c’est le programme qui a le plus de valeur sur notre territoire et donc le plus cher aujourd’hui. La Toei a, de plus, pour politique de publier elle-même ses programmes si personne ne vient la trouver avec un énorme chèque. Kaze n’a pas les moyens d’investir là-dessus. Donc ce sera sans doute la Toei qui finira par les sortir, mais avec des délais interminables, à moins que quelqu’un d’autre ne mette le paquet. Alors bien sûr, j’aimerais évidemment les sortir, mais en tout état de cause sortir une série que tout le monde connaît déjà irait contre l’un des objectifs principaux de Kaze : faire du nouveau. En même temps, personnellement, j’aurais vraiment bien aimé travailler sur une édition collector fabuleuse de ce programme !

Pouvez-vous nous dire quels sont vos animes préférés ?

Non, tout sauf cette question ! [Rires] C’est très difficile de répondre, attendu que je passe une bonne partie de mon temps à regarder des anime... J’aime beaucoup Miyazaki, ou peut-être plus encore Takahata (Le tombeau des lucioles, etc...). J’ai aussi un faible pour le film Les Ailes de Honneamise. En matière de séries j’aime beaucoup Alexander, même si ce n’est pas ce qui se vend le plus. J’aime aussi Lodoss, ça va de soi [1]]. Je vais aussi citer Gate Keepers, anime dont je pense que, si je l’avais vu au temps des Goldorack and co, j’en aurais été encore plus fan. C’est un excellent programme pour les enfants. Dans les choses plus récentes, j’aime beaucoup les 12 royaumes. Il y a aussi El Hazard, qui est une série qui plaît beaucoup aux rôlistes, parfois même plus que Lodoss.

(JPEG)Ces dernières années, le manga et la japanime connaissent une croissance importante sur le marché français. Pensez-vous que l’on soit dans une bulle, ou dans une phase de croissance appelée à durer ?

C’est un peu la question que tout le monde se pose en ce moment. Pour ma part, j’ai l’analyse suivante : la croissance de l’anime en France est plutôt linéraire depuis 1979. Parfois avec des hauts et des bas, mais en progression constante, et ça n’est pas fini. Ensuite, il faut tenir compte de ce qui se passe aux Etats-Unis, sur un marché qui n’a jamais eu beaucoup d’anime, à l’exception de Robotech, ou de La Bataille des Planètes et quelques autres petites choses. Très influencé par la mode, il est en plein boom et a même doublé le marché français. Alors l’impact aux Etats-Unis contribue sans doute à une explosion du marché, mais en France je pense qu’on est dans une situation où la croissance restera durable, même s’il y aura des variations. Chaque génération qui passe grandit avec des anime, et on oublie jamais ce qu’on a vu quand on était petit.

Qu’avez-vous pensé de la Japan-Expo ? et quelle est l’importance d’un tel festival pour Kaze ?

Kaze cherche à être le plus possible présent sur ce type de manifestations pour se rendre accessible pour son public. C’est une politique constante pour moi que d’être ainsi accessible et de communiquer sur mon travail. En l’occurence, c’était une édition un peu particulière de Japan-Expo, puisqu’on préparait le dixième anniversaire de Kaze. Nous avions réalisé un petit film sur l’histoire de Kaze, nous avons tenu une conférence de presse, et organisé des concours, etc...

(JPEG)D’ailleurs tout cela va continuer avec une importante soirée le 22 septembre, dans la salle parisienne le Divan du Monde, pour célébrer les dix ans de Kaze. De Japan-Expo on retire un résultat positif, hors quelques problèmes de sécurité, du fait qu’il y ait eu trop de monde, et certaines animations qu’on avait prévues qui n’ont pu se faire, dont un défilé de mode qui aura finalement lieu à la soirée.

Aujourd’hui, quel poids attribuez-vous à la presse spécialisée dans l’animation et le manga en France ? Peut-elle créer une tendance ?

Non, ce ne peut pas être un vecteur de modes, pour la simple raison qu’Internet est bien trop puissant et rapide. Animeland, bien connu, est peut-être le seul journal a avoir un impact. Aujourd’hui, le succès d’une série est fait avant sa publication, les gens suivent beaucoup les rumeurs et les réputations, ce qui génère un phénomène de modes, qui n’est pas nécessairement positif. Le bouche à oreille sur Internet conduit les gens à aller voir ce qui sort et dont on parle, et ce ne sont pas forcément les productions les plus intéressantes. Aujourd’hui, seule la télévision peut créer une tendance sur un anime, parce qu’elle touche un public plus généraliste, tandis que la presse d’animation, spécialisée, a nécessairement un volume plus restreint.

(JPEG)A propos d’internet, que pensez-vous du phénomène, assez important depuis la démocratisation du haut débit, du fansub ?

J’ai un jugement partagé sur le fansub. D’une part, c’est le fait de passionnés qui veulent faire découvrir de l’animation, je ne peux que le comprendre, voire l’admirer. Le problème, c’est qu’en ayant un anime immédiatement, il n’est pas dit que les gens vont aller l’acheter ensuite, ce que la morale imposerait. Or ceux qui achètent les dvd des anime qu’ils ont téléchargé doivent représenter à peu près 5% de ce public. Et même si, bien sûr, on ne vendrait pas tout ce qui se télécharge, ça nous coûte des ventes à l’arrivée, et ça baisse la rentabilité des investissements des éditeurs... donc c’est un cercle vicieux qui à terme nous conduit à publier moins de dvd. En outre, cet accès facile pousse le public a prendre les produits qui sont les plus téléchargés sans savoir de quoi il s’agit, il y a un phénomène de troupeau autour de certaines séries qui n’est pas forcément le plus intelligent. Kaze ne s’en est jamais pris aux fansubbers. Certains sont des personnes que je respecte. D’autres moins. Les plus violents sont ceux qui viennent vous agresser. Un jour, un fansubber a pris à partie un des collaborateurs et lui a dit "Cédric Littardi, je vais lui casser la gueule si je le vois" car j’aurais soi-disant dit du mal des fansubbers quelque part. Je ne vois pas où j’aurais pu tenir ces propos, sincèrement... et ce genre de personnes là, on s’en passerait. Je pense que les fansubbers devraient travailler plus près des éditeurs. Le hic, quand ils s’adressent à nous, c’est que c’est toujours au travers d’un pseudo. Or n’importe qui d’autre qui nous contacte nous donne a un nom et un prénom. On sent quand-même une peut latente et quelque peu hypocrite parfois : ces gens-là sentent souvent qu’ils ont des choses à se reprocher. C’est dommage, parce que je pense qu’il faudrait travailler plus étroitement avec eux. La politique de Kaze, de toutes les manières, c’est d’apporter des plus values au produit : des packaging collectors magnifiques. Nous réalisons les plus beaux du monde. Quand on est passionné on est forcément intéressé par des objets à mettre dans une collection, même sans forcément vouloir les acheter, c’est un plus non négligeable de savoir qu’il existe de tels collectors.

Enfin, toujours à propos du média Internet : quelle importance attribuez-vous aux communautés, sites, chan ou forums qui se tiennent sur le net ? Êtes-vous à l’écoute de ce qui se raconte sur les plus fréquentés ?

L’animation japonaise est un phénomène de niche, et son public est ultra-équipé en ordinateurs par rapport au reste de la population française. Donc Internet est un vecteur de communication fort. Cela dit, à Kaze, nous n’attachons pas forcément d’importance à ce qui se dit sur Internet. Nous n’avons pas toujours le temps, nous préférons consacrer notre temps à éditer de beaux produits. Il faut savoir qu’Internet est un endroit où on dit un peu tout et son contraire, et que ceux qui y parlent le plus ne sont pas nécessairement les personnes les mieux informées. Alors, oui, certainement, on surveille ce qui se dit, mais on ne va pas réagir dans l’instant. C’est un média important, mais qui pose le problème des choses immédiates et des cabbales stupides qui les accompagnent.

Merci à vous Cédric Littardi, et joyeux anniversaire à Kaze !

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par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 22 septembre 2004

[1] Cet entretien a été réalisé conjointement avec un autre entretien à propos des Chroniques de la Guerre de Lodoss, entretien que vous pourrez trouver [ici->http://www.artelio.org/article.php3 ?id_article=1096&var_mode=calcul


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- Les illustrations de l’article sont des wallpapers de séries éditées par Kaze, disponibles ici-même.