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Entretien avec Nicolas Penedo, rédacteur en chef adjoint d’AnimeLand.com

Anime Manga Presses est le principal pôle de la publication sur l’animation et le manga en France. En compagnie d es magazines AnimeLand et le Virus Manga, AnimeLand.com représente le troisième pôle rédactionnel original du groupe, une vitrine gratuite et de qualité, qui mérite qu’on y jete un oeil !


Historien de formation, Nicolas Penedo est entré à AnimeLand en tant que pigiste. À présent rédacteur en chef adjoint du site AnimeLand.com, aux côté de Julie Bordenave, il prend le temps de répondre longuement à nos questions, et de s’exprimer tout autant sur son site que sur la culture manga et japanime en général.


(JPEG)Pouvez-vous nous parler de la vocation du site Animeland.com ? De ce qu’il va chercher à développer dans ses pages ?

Le site a été créé pour fêter les 10 ans du magazine. Dès son lancement, AnimeLand.com a eu pour but de proposer autre chose, et de ne pas être une simple vitrine du magazine AnimeLand, ni même d’ailleurs de recueillir les articles qui n’avaient pas leur place dans le mag. En fait, seule la rubrique « Echos du magazine » avait pour fonction de réagir à des sujets évoqués dans le magazine. Tout le reste était un contenu différent, pensé pour s’adresser à un autre public que celui du magazine, plus généraliste. D’ailleurs, dès le lancement de la première version du site, Stéphane Ferrand a travaillé avec une équipe rédactionnelle différente de celle du magazine, enrichie de nouveaux rédacteurs qui avaient une approche plus « grand public » du manga, ou des domaines d’action plus spécifiques (culture, littérature)... Le site s’est peu à peu ouvert à de nouvelles rubriques, comme le cinéma live.

AnimeLand parle avant tout d’animation, et aussi un petit peu du manga ; le site étant quant à lui multiculturel : littérature, histoire, art, manga et animation. Mais on va parler de ces sujets d’une manière plus anglée et plus serrée. D’autre part, le Net permet aussi une réaction à chaud sur des sujets tels que la revue de presse, les news ou l’agenda. En ce sens, le site complète bien le magazine, qui reste tributaire des délais d’impression. Un magazine, ça se feuillette, ça se prend, ça se repose, etc. Un site doit proposer des articles plus clairs, serrés, que le lecteur sache où il va. La lecture sur Internet est moins agréable, ce qui implique cette rigueur. La ligne éditoriale de Stéphane a été très stricte, ce qui était très positif. Un article de site doit être très direct. Un article de magazine peut se permettre de prendre son temps.

Quels types de contenus vont apparaître sur le site, et pas sur le magazine ?

Les loisirs ayant un rapport avec le Japon au sens large (expos, livres, ciné live...) ; les sujets périphériques ; les sujets collant à l’actu chaude (news, agenda, revues de presse). Mais aussi le contenu multimedia : avec l’avènement de la V2, le site donne une place plus grande aux galeries d’images, et expérimente aussi la vidéo. Pour prendre un exemple plus concret, je peux aussi citer l’interview de Thierry Mornet qui parle des liens entre les comics et le manga, ou l’article sur La voie du samouraï, un comics proche de Lone Wolf and Cub. De la même manière, un rédacteur historien a proposé un article rétrospectif sur l’histoire du Japon, passionnant, qui a eu des réactions sur le forum, alors que c’est quelque chose d’érudit et d’assez difficile à lire.

Y a-t-il un public particulier qui vient sur le site ?

C’est difficile à savoir. Le public a entre 15-30 ans, il est plus âgé que celui d’AnimeLand. L’Anime grand prix permettra d’avoir des indications plus précises. Le public du site est attiré par des choses complexes, plus matures. On observe aussi une tendance particulière : certains internautes viennent lire les articles sans jamais participer au Forum, d’autres en revanche se connectent régulièrement sur la Banquise (la partie interactive du site : forum, galerie, petites annonces...) sans forcément aller lire les articles du webzine. La fonction « réagir à un article » mise en place sur la V2 tente d’établir davantage de passerelles entre ces deux publics, en permettant d’ouvrir des discussions sur les sujets abordés dans le rédactionnel du site en lui-même. À l’origine, le public du site n’est pas celui du forum, et vice et versa, mais depuis, les choses ont vraiment bien évolué et on observe de plus en plus de réactions positives sur le Forum sur nos articles.

Le site a-t-il pu influencer le magazine Animeland ?

Absolument pas. Le rédacteur en chef est le commandant du navire, Yvan West Laurence a une ligne éditoriale bien à lui, il la garde, il la travaille. Julie Bordenave a sa ligne bien à elle, Stéphane Ferrand a sa ligne bien à lui. Il n’y aucune passerelle. C’est une très bonne chose. Il ne servirait à rien de proposer plusieurs fois la même chose. Des gens préfèrent Le Virus Manga, d’autres AnimeLand, d’autres le site ; Chaque support à ses lecteurs Toutefois, certaines passerelles existent, essentiellement dans la rubrique « Echos du mag », mais aussi pour les sujets d’actualités incontournables (les grosses sorties ciné, les conventions, les festivals comme Annecy, où le site peut héberger des compléments d’interviews, mais aussi des choses plus audacieuses comme le palmarès de la rédaction, etc). L’actu du moment, c’est la sortie de Steamboy : le n° 104 d’AnimeLand propose un gros dossier sur le film, et le site a suivi les événements liés à la venue d’Ôtomo à Paris en septembre (interview filmée, comptes rendus, galerie photo...).

(JPEG)Pourquoi un site pour Animeland et un pour le Virus ? Ne serait-ce pas plus simple de tout faire sur un même site ?

Ce serait plus simple, mais pas forcément plus logique. Les deux sites ont des ergonomies différentes. Sur le site du Virus on veut un forum dédié au exclusivement au manga. Le Virus Manga était un nouveau magazine, il était donc logique qu’il ait sa propre vitrine, pour qu’on ne l’amalgame pas avec AnimeLand, et qu’il ait son propre ton. On a voulu le forum du Virus Manga, avec un ton propre, une identité propre, beaucoup plus adulte. Le forum d’AnimeLand est beaucoup plus fun, délire, Kawaï, des délires perso. Julie Bordenave en est très contente. Il aurait été une erreur stratégique, d’un point de vue déjà commercial, d’avoir mélangé les deux sites. Le Virus Manga mérite d’avoir son propre site internet.

Ce nouveau site va-t-il impliquer des changements pour Animeland.com ? Est-ce que le site du Virus Manga va intégrer le rédactionnel manga ?

Non, le rédacteur en chef est maître de son navire. Les articles resteront sur le site d’Animeland. En revanche, il est peut-être question que le site du Virus intègre du rédactionnel. On avait parlé de faire d’autres chroniques manga, ou que les rédacteurs du Virus donnent chacun leur note par rapport à un manga. Le site AnimeLand a été conçu comme un cadeau lors des 10 ans du magazine. Mais entretenir un tel site avec ses mises à jour régulières, et un rédactionnel conséquent, requiert énormément de travail, de compétences, de temps et... d’argent, puisqu’il faut rappeler que l’accès au site d’AnimeLand est entièrement gratuit. On ne peut donc pas envisager une 2e équipe qui s’occuperait du site du Virus. Mais à l’occasion, il n’est bien sûr pas exclu que des articles complémentaires au Virus voient le jour sur le site d’AnimeLand.com (ce fut par exemple le cas pour l’anime Gantz, qui a été traité par le site, puis de manière plus détaillée en août dans Le Virus). En gros, le site du Virus reste une vitrine interactive (réactions aux articles, forums, sondages...), et le rédactionnel reste sur le site d’AnimeLand.com, même s’il peut être en rapport avec le Virus.

Le site du Virus Manga dépend donc totalement de la rédaction en chef du magazine ?

Le site du Virus dépend effectivement de Stéphane Ferrand et de Sébastien Langevin, Sami Meziani est webmaster des deux sites, d’où une possible confusion. Mais quand il bosse sur le site du Virus Manga, c’est avec Stéphane et Sébastien, quand il bosse sur le site d’AnimeLand, c’est avec Julie et avec moi.

Quelle est la spécificité du site Animeland.com par rapport aux autres sites qui parlent de manga et de japanime sur le net ?

Le site est professionnel : les gens sont payés pour écrire et on est en droit d’exiger plus d’eux. Ce qui ne veut pas dire qu’un site amateur va être inférieur à notre site, il boxe juste dans une autre catégorie. Il y a des sites amateurs qui sont très bien faits. Moi j’ai une vraie passion pour cinemasie.com, ils ont fait un travail colossal, impressionnant de rigueur. En tant que professionnels, on a une exigence au niveau de la qualité d’écriture, au niveau de la recherche et de la collecte d’informations. On doit décortiquer les choses, les expliquer, éclairer le lecteur. C’est ça qui fait la différence. En contenu éditorial il n’y a pas beaucoup de sites sur Internet qui peuvent à la fois parler de littérature, de cinéma, d’expositions, de conventions, de proposer des vidéos, de parler de manga, d’animation, d’histoire. C’est vraiment un site qui est multiculturel. On donne à la culture japonaise, asiatique plutôt, voir même pan asiatique, une place importante.

Comment percevez-vous le phénomène manga/japanime pour les années à venir ? Est-ce qu’on est dans une bulle, ou alors dans une phase de croissance durable ?

On est dans une phase de croissance durable, c’est un fait indéniable. Les deux années précédentes, Julie Bordenave avait fait sur le site un compte-rendu des résultats éditeur par éditeur. Avec Stéphane et avec elle, on se demandait à quel moment ça allait crasher. Pour ma part, j’avais fait des portraits d’éditeurs pour le magazine Animeland, j’ai interviewé Sébastien Dallain de Panini, Pierre Valls de Pika, Benoît Cousin et Vincent Zouzoulkovski pour J’ai Lu et à chaque fois ils me disaient "cette année il va y avoir des morts." Et cette année, je ne pense pas qu’il y aura de morts, au contraire. Je pense plutôt que l’économie libérale étant ce qu’elle est, le boom économique sur le manga est tel que aujourd’hui on est dans une phase d’ascension. Pour l’instant ça n’est pas prêt de s’arrêter de grossir, et je pense que ça va aller encore très loin. J’en suis vraiment persuadé. Je me trompe peut-être, car je ne suis pas économiste de formation. Mais je crois qu’on est vraiment partis pour que le manga s’installe durablement dans le paysage de la BD en France. La guerre est gagnée. AnimeLand s’est vraiment battu pour imposer l’acceptation de l’animation japonaise et du manga, aujourd’hui on est en train de signer les traités de paix et de consolider le marché. Il n’y a plus qu’à attendre et à laisser les choses se faire. Il n’y a qu’à voir l’attitude de Glénat, qui a été très critiqué par ses lecteurs pour la qualité de leur travail à un moment donné, et qui aujourd’hui procède à une opération séduction...

(JPEG)Avec Berserk ?

Oui, notamment avec Berserk. C’est très marrant d’ailleurs, parce qu’ils ont arrêté I’ll, et alors Tonkam a récupéré la série. Aujourd’hui que Dynamic laisse tomber Berserk, c’est eux qui le récupèrent. Ils sont en train de mettre des vrais covers avec jacquette. Ils sont en train de retraduire les onomatopées. Rien que le fait qu’une structure comme Glénat, énorme, un gros truc au niveau de l’édition, fasse des efforts très poussés pour revaloriser leur image et donner des mangas d’une belle qualité est significatif. Transparent ou Say hello to Black Jack qui ont des formats plus grands, avec un beau papier, et qui sont au même prix : c’est le signe qu’il y a quelque chose qui est en train de se passer.

Et quelles sont les grandes tendances du marché manga ?

En terme de genre ? Il y a une OPA sur Tezuka. Il faut avoir un Tezuka à son catalogue. Je ne suis pas, d’ailleurs, intimement persuadé que ça se vende si bien que ça. Je crois que c’est une question de crédibilité, et en particulier par rapport aux autres ayant droit japonais. Il y a un côté fan service qui se développe à travers le manga et qui est très logique, puisque ça se développe aussi beaucoup vers le Japon. On a été abreuvés de Shônen, shônen, shônen. D’un coup on s’est dit "Tiens y’a le shôjo, c’est pas mal..." et il y a eu shôjo shôjo shôjo... et maintenant c’est seinen, seinen, seinen. Il n’y a plus grand chose à défricher. Moi j’attends qu’ils nous traduisent du Ladies Comics. Là je travaille sur un article d’une série où une femme frigide se marie avec un médecin. J’attends aussi les mangas plus pour les hommes de trente ans, par exemple les mangas d’entreprise. Je crois malgré tout que les tendances du marché sont commerciales. Say Hello to Black Jack, c’est du seinen, mais c’est du seinen nekketsu ! Seinen c’est une appellation très ambiguë, parce qu’en France on a dit que le seinen était destiné aux adultes, alors qu’en fait le seinen commence avec le public lycéen. Dans certains seinen, comme Captain Tsubasa Road to 2002, il n’y a pas de grande différence d’avec les World Youth. Maintenant, il y a Asuka qui va traduire du Yuri, des histoire homosexuelles entre femmes, il paraît que c’est très bien, très beau. Je pense que la Corée aussi est en train de décoller en flèche avec Tokebi et Saphira. Asuka s’y met aussi. La Corée va connaître un engouement, car il semble que les contrats soient plus aisés à négocier avec les Coréens qu’avec les Japonais. Mais c’est un avis qui n’est pas unanime. On dit des Coréens qu’ils sont les latins de l’Asie, c’est peut-être un peu prétentieux, mais il semble que le contact passe mieux qu’avec les Japonais. Et comme il y a visiblement des choses en Corée qui ont l’air de plaire, ça va peut-être jouer. Mais je dirais pour résumer les tendances que c’est le seinen qui va continuer à se développer.

Et quelles tendances va-t-on trouver sur le marché de l’anime ?

Le marché de l’anime est beaucoup plus compliqué. J’ai une bonne lisibilité de ce marché, mais je n’arrive pas trop à le comprendre. Avec des gens comme Manga Distribution, on a des coffrets de séries complètes à 40€, et à côté Dybex sort un dvd avec 3-4 episodes à 24€, et, encore à côté, Kaze qui fait un dvd coffret collector à 40€, mais avec 3-4 épisodes. Je suis incapable de comprendre ce qui marche ou pas. Visiblement, ces boîtes sont toujours présentes, et donc elles vendent. On peut se faire des séries pas chères, et d’autres fois on paye très cher. Il n’y a pas de logique éditoriale vraiment. Dybex avait une logique, mais quand on voit que, à leur catalogue, ils ont du Onegai Teacher... aujourd’hui, c’est étrange, j’ai vraiment du mal à comprendre. Il y a une grande diversité, tous les genres sont passés en revue - bien qu’on trouve peu de choses destinées aux adultes, ce qui est malheureux, à part Serial Experiment Lain, Cowboy Bebop d’une certaine façon ou Evangelion. En revanche il y a du choix, on voit que la tendance oldies 80 fonctionne bien. La tendance d’acheter les séries "en direct du Japon" fonctionne bien également. C’est un public visiblement aussi segmenté que celui du manga, ce que m’expliquait Yvan (West Laurence) Le public du manga est en train de se segmenter. Un acheteur n’a pas les moyens d’acheter tout ce qui sort, et commence à acheter en fonction de son âge et de sa situation sociale ou ses préférences. Pour l’animation, c’est la même chose : quelqu’un qui achète le coffret Love Hina ne va pas forcément acheter l’édition collector de Lamu Beautiful Dreamer.

De votre point de vue, quels éditeurs français ont les démarches les plus intéressantes ?

Il n’y a pas à hésiter : Akata/Delcourt parce qu’il y a la figure de Dominique Véret, on peut lui faire beaucoup de reproches, mais c’est une personne qui édite un manga comme personne n’en éditerait à côté. Il a des choix éditoriaux qui sortent complètement de l’ordinaire, même quand il édite du Fruit Basket, ça reste LA série shôjo, il y a du texte, en plus, très intéressant. Il édite aussi Nana, et il n’y a qu’à voir l’engouement autour de ce titre ! Asuka commence vraiment bien. Pour une petite maison d’édition, ils ont des choix éditoriaux tout à fait intéressants. Il y a du Tezuka, il y a Ray, les titres Yuri homosexuels pour femmes, des titres coréens qui ont l’air vraiment beaux. C’est Asuka qui a pour l’instant les choix les plus originaux. Maintenant Glénat est aussi en train de faire des choix intéressants avec Transparent et Say Hello to Black Jack. Pika a une ligne éditoriale très bonne. Pierre Valls est quelqu’un qui sait très bien choisir ses mangas, même s’il y a certains titres chez eux qui sont un peu plus faibles que d’autres. Il a une vraie fidélité aux auteurs, par exemple Aki Katsu qui a fait Escaflowne. Beaucoup de gens ont détesté ce mangaka, mais Pierre Valls avec qui j’avais parlé au moment de mon article sur Psychic Academy croit vraiment en cet auteur. De même il a sorti AI non stop, la première oeuvre du créateur de Love Hina. J’ai lu le premier tome, personnellement je n’ai pas aimé. Mais je trouve ça bien cette fidélité à un auteur. Et bon, quand tu vois le Nouvel Angyo Onshi c’est du très bon. Dans le shônen collection, ils ont tout de même passés du FuLiCuLi ! Il fallait être sacrément courageux. Pour Cyber Kuro-chan aussi. Ce n’est pas donné à tout le monde d’éditer des titres comme ça. Ils ont des choix éditoriaux intéressants, même s’ils éditent aussi des titres plus commerciaux, mais de très bonne qualité. Pika est un éditeur que je respecte énormément. Mais Asuka et Akata sont, en terme d’originalité, ceux qui m’impressionnent le plus.

(JPEG)Quels sont vos références personnelles et vos goûts, en matière de manga ?

Je suis tombé dans la marmite avec Video Girl Aï. La première fois que j’ai lu du manga, c’est quand Akira m’est tombé entre les mains, j’ai eu un choc : les héros sont des jeunes, rebelles et violents, qui se droguent. Je devais avoir onze ans, c’était bizarre, je ne pensais pas qu’on pouvait faire des BD comme ça. Quand j’ai acheté Video Girl Aï, chez Tonkam, j’ai pris comme ça les quatre premiers tomes sur un coup de tête, je les ai lus. Et j’ai eu le choc de ma vie. Plein de gens se moquent d’ailleurs de moi à cause de ce choix. Je me suis rendu compte qu’on pouvait faire une BD en racontant la vie de tous les jours d’un type. Bien sûr il y a plein d’évènements qui se passent dans Video Girl, c’est pas comme s’il faisait son linge... mais j’étais fasciné par le fait qu’on puisse perdre du temps à suivre un gars : on le voit vivre sa vie de lycéen, se battre avec un élève, ne pas pouvoir passer ses examens... Ces situations peuvent toucher tout le monde. On a tous vécus plus ou moins quelque chose qui s’est passé dans VGA. Il y a un truc. En plus, c’est un manga qui peut aussi être lu par des filles, bien que ça en horripile certaines. Je sais que j’ai des copines qui ont fait circuler ça auprès d’autres filles. Katsura sur VGA ça restera toujours ma référence absolue. Ensuite, j’ai une petite tendance personnelle sur les histoires un peu fleur bleue : je suis un grand fan de Sailor Moon, et je rester persuadé que le manga a été incompris par beaucoup de gens. Le dessin animé est un truc très délirant, alors que le manga est un truc super sérieux, presque malsain par moments, ce que je trouve assez fascinant parce qu’il s’adresse quand même à des gamines. Je suis un grand amateur de CLAMP. Tokyo Babylone est quand même très impressionnant. J’ai été très impressionné par le premier tome de Transparent. Je trouve que c’est adulte, sensible, intelligent, bien écrit et bien dessiné. En terme de manga j’accroche bien à tout ce qui est assez commercial. J’attends d’un manga qu’il me divertisse avant tout. Mais je n’ai rien contre des oeuvres plus adultes. J’aime bien aussi les auteurs comme Matsumoto Taiyo. Dans Frère du Japon ou Printemps bleu, on retrouve des nouvelles qui sont très émouvantes, très touchantes.

Et vous, qui avez une formation d’historien, que pensez-vous des mangas qui intègrent des perspectives historiques, comme Vagabond de Inoue, ou Au temps de Botchan par exemple ? Que représente le genre historique pour le manga ? Peut-il avoir un potentiel hors du Japon, au-delà des oeuvres phares que j’ai évoqué ici ?

Je ne saurais pas répondre précisément, car je ne suis pas au fait de l’histoire du Japon. Sans doute que de jeunes lecteurs français auront plus envie de découvrir l’histoire du Japon à travers un manga, puis ensuite à travers un livre d’Histoire. Concernant les titres cités, je confesse ne pas avoir lu Au temps de Botchan. Par contre, je suis Vagabond et il n’y a rien d’historique là-dedans : il s’agit de la recréation fantasmée d’une période historique confuse. Les sources ne sont pas abondantes et le personnage de Musashi est presque mythologique. [1]

Et en matière d’anime ?

En terme d’animation, c’est vraiment le grand écart. J’adore tout ce qui est comédie romantique : je suis vraiment fan de Juliette je t’aime. En terme d’écriture c’est une écriture très soignée. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il y a une rigueur d’écriture extraordinaire. Je pense que Rumiko Takashi a un génie pour ça, il n’y a pas d’autre mot. A côté de ça, je suis aussi fan de Serial Experiment Lain, je pense que c’est vraiment un des meilleurs da qui ne nous soit jamais parvenu en France. Je suis un grand fan d’Evangelion aussi, c’est quelque chose qui m’a beaucoup touché. Ça renvoie à des choses personnelles, mais c’est aussi un spectacle d’une très grande qualité. Et puis j’aime bien m’éclater devant des trucs otaku/fan service. J’ai adoré Azumanga Daiho. Je trouve que c’est vraiment un da d’une imagination et d’une liberté géniale. J’aime aussi me regarder Full Metal Panic Fumofu : un truc complètement délirant, avec des parodies de Full Metal Jacket, de Massacre à la Tronçonneuse et autres... Il y a à boire et à manger. Il ne faut pas hésiter à toucher à tout.

Certains mangakas en particulier ont-ils une oeuvre, au-delà d’une simple série, qui vous touche plus que d’autres ?

J’aime bien Katsura pour son parcours. Le suivre permet de se rendre compte que cet auteur souhaitait faire du Batman version manga, et tout le monde l’a poussé à faire de la comédie romantique. Je trouve émouvant de le voir obligé de faire ce que le public exige de lui, et de bien le faire, et malgré tout de continuer à se battre. Quand on voit Zetman, on assiste à la naissance d’un nouvel auteur qui fait enfin ce qu’il a envie de faire. Je trouve que Matsumoto Taiyo est un auteur qui est remarquable, pas forcément facile d’accès, passionnant, graphiquement parlant impressionnant. Il y a une vraie générosité dans son travail, et on sent qu’il ne fait pas semblant. Les CLAMP qui sont un peu les Anne Rice du manga : un canevas identique répété à l’infini, qui des fois passe bien, et d’autres fois pas du tout. RG Veda c’est un sommet, Tokyo Babylone c’est un sommet. X à l’inverse se perd un petit peu ; c’est un peu les X-Men version yaoï. Dans Card Captor Sakura il y a des trucs très bien à l’intérieur, même si parfois l’histoire n’est pas toujours exemplaire. Quand on voit les CLAMP on peut se dire : « Voilà des auteurs qui ont touché à beaucoup de choses, mais dont l’oeuvre à une cohérence extraordinaire, aussi bien quand elles écrivent pour des gamines de six ans, que quand elles font un dojinshi pour des otakus. »

Aujourd’hui, en France, est-ce qu’il y a une culture manga qui va au-delà de la simple lecture, ou du visionnage d’anime ?

Complètement. C’est en train de se faire. Le Japon est en train de représenter un nouveau mode de vie. La génération de nos parents, c’était les Etat-Unis, nous c’est plus l’Asie. Pas forcément le Japon d’ailleurs, mais plus l’Asie. La Corée attire beaucoup, il y a un gros engouement autour du cinéma asiatique, il y a un intérêt pour la culture Bouddhiste, ou pour la culture shintoïste. Les gens se rendent compte que dans le manga on peut aller au-delà. Le manga est déjà par lui-même ouvert sur une autre culture : quand on lit maison Ikkoku, on voit plein d’éléments pas forcément aisément compréhensibles sans références culturelles. Si, ensuite, on prend un peu la peine de chercher, une autre forme de culture se dévoile. Les gens ont ce goût, parce que c’est mystérieux, parce que c’est exotique. Dès qu’il y a le cérémonial, le costume, ça devient tout de suite plus intéressant. Il faut constater qu’au niveau de la culture musicale, tout cet engouement qu’il y a autour du visual rock. Je me souviens d’un papier dans Japan Mania où il était dit qu’il était un peu scandaleux de mettre en avant ces idoles, qui n’étaient finalement que des Britney Spears nippones. A la limite, c’est vrai, même si personnellement je préfère Nami Amuro à Britney Spears. Sauf que la différence, c’est que du Britney, on en bouffe à volonté : il suffit d’allumer M6, d’aller chez le marchand de journaux... En revanche si on s’intéresse à Nami Amuro et qu’on a envie de savoir qui est cette fille, on doit faire un effort, et c’est là où il y a quelque chose d’essentiel : dans la différence entre aller acheter OK Podium, ou aller sur le net, rencontrer d’autres fans, s’inscrire à une mailing list. Là on rentre dans une démarche plus intéressante. Il ne faut pas se leurrer, ça reste extrêmement commercial. D’ailleurs, je pense aussi que c’est pour ça qu’il y a un tel développement des scanlations et des fansubs sur le net : parce qu’on ne peut pas tout avoir, et qu’il a fallu recourir au système D. Il y a une vraie culture manga, ou plus exactement une culture asiatique, ou pan asiatique, qui se développe. C’est très positif, car je pense qu’il y a des choses très intéressantes à tirer de l’Asie.

Pour quelqu’un comme Dominique Véret, il est plus que évident qu’en tant qu’éditeur il se sent des responsabilités humanistes. Dans un contexte international difficile il estime qu’un manga doit avoir un sens, et je le rejoins dans la mesure où toute édition est une prise de position, de même qu’un placement de caméra est une prise de position, ou qu’une phrase de roman est une prise de position. Il y a des éditeurs, de plus en plus, qui assument cela. Kana va éditer du Matsumoto Leiji, on commence à développer le Tezuka. Les gens prennent conscience d’un manque : c’est comme si on avait pas de Hergé ou de Franquin en France. N’importe qui connaît Hergé, mais nous on ne connaît pas encore vraiment Tezuka.

Par rapport à cette culture asiatique en France, quelle est l’importance de la Japan-Expo ou des conventions ?

Je ne sais pas trop. En terme de population, il y a eu l’équivalent de ma ville qui, en trois jours, est passé à la Japan. C’est assez impressionnant. Je ne sais pas si on en a parlé dans les médias, je n’ai pas du tout suivi ça. Mais j’ai une vision un peu cynique là-dessus : c’est prêcher des convertis. Réunir autant de gens dans un espace clos, alors qu’ils partagent des valeurs communes, des goûts communs, c’est quelque chose de rituel, de type "messe". Je pense que ça crée des ouvertures à certaines personnes qui sont là-bas, parce qu’ils rencontrent d’autres gens qui partagent la même passion, et ensuite ils restent en contact. Mais je ne suis pas persuadé que cela va faire évoluer les mentalités. J’avoue que je n’ai pas les éléments pour en dire plus.

Vous évoquiez la scanlation et le fansub un peu plus tôt, est-ce que vous pouvez analyser leur impact sur la culture manga et anime ?

Je ne parlerais pas d’impact culturel. Mais il y a cependant un réel impact, puisque maintenant les éditeurs commencent à dire très clairement qu’ils tolèrent ça parce qu’ils viennent y piocher des choses. Si ils remarquent un engouement, ils sont logiquement en droit de se dire qu’ils pourraient le sortir. Je crois que c’est en train de devenir ça. Aux Etats-Unis, j’ai lu un entretien du directeur de Tokyo-Pop, le plus gros éditeur de manga, et je crois de bd, aux USA. Tokyo-Pop publie des gens comme Courtney Love, etc. ça n’est pas rien. Il disait donc qu’il se félicitait de la scanlation, qui génère énorme engouement. D’ailleurs il précise que s’il était dans le domaine de la musique, il se réjouirait qu’il y ait du mp3. Je pense que la scanlation ne pose pas de problèmes aux éditeurs, parce que lire du manga sur un écran, c’est très différent de l’avoir en papier. Je pense que les gens vont vraiment aller acheter. En fansub, en revanche, c’est plus compliqué, parce que les gens peuvent se permettre de regarder les séries sur ordinateur pour peu d’avoir un bon écran. Mais je sais que des éditeurs disent qu’ils regardent avec intérêt ce qui se fait en fansub. Je pense que ça joue un rôle. C’est amusant, parce qu’on voit que le public manga est très consommateur. Il y a des gens qui font un boulot extraordinaire, et les lecteurs avalent, avalent, et ne prennent pas la peine de réfléchir sur ce qu’ils lisent. Alors qu’en comics, les lecteurs réfléchissent beaucoup plus. C’est peut-être ça aussi l’évolution du marché : j’espère qu’à un moment on va arriver à une recherche de qualité qui va remplacer la logique de consommation à outrance, et que les gens vont commencer à avoir une vraie culture manga ou anime.

Quel impact peuvent avoir les sites, diverses communautés forum ou chan, sur le développement du manga et des anime en France.

Je ne suis pas persuadé que les éditeurs vont aller surfer sur les forum ou des choses comme ça.

(JPEG)Mais est-ce que vous pensez que l’engouement pour le manga grandit dans ces lieux de sociabilités virtuelles ? Où alors que ce n’est qu’un regroupement de convertis ?

Non parce qu’ils peuvent se convertir sur d’autres titres. Je ne sais pas, il faudrait faire une étude sociologique. Quand je vois le forum de mangaverse, il y a des gens qui sont vraiment en direct du Japon qui apportent des infos fort intéressantes. Il y a eu dernièrement toute une discussion sur Enfer et Paradis, passionnante, avec des remarques sur les persos, etc. Moi j’avais déjà lu Enfer et Paradis, peut-être que si j’avais lu leurs posts sans avoir lu l’oeuvre, j’aurais eu envie d’aller voir. Après, si je suis simple consommateur lambda est-ce que je vais vouloir acheter Enfer et Paradis ? Peut-être que je vais le chercher en scanlation pour le tester avant, et l’acheter après. Comment réagit un lecteur qui voit des gens raconter des choses passionnantes sur une série ? Sur le forum d’Animeland.com, les réactions s’apparentent souvent à "je vais feuilleter en boutique, puis je vais voir si j’achète." Peut-être que ça va pousser à acheter, c’est possible. Par contre, pour les chan et les trucs comme ça, on entre dans un domaine qui n’est même pas archivable, c’est de la discussion instantanée, ça crée des rencontres, des liens, mais pas forcément de l’engouement pour une série.

Est-ce que vous estimez que les forums peuvent développer l’analyse et la réflexion dont vous déploriez l’absence de la part des lecteurs de mangas ?

J’aimerais bien. Ça dépend des forums. Sur celui d’Animeland.com il n’y a pas toujours de réflexion poussée. En général ça s’arrête à des considérations de base. Sur le site du Virus Manga, j’ai posté une discussion "réfléchir sur le manga". Et des gens ont réagit en disant "J’ai pas de maîtrise du sujet... j’ai pas le vocabulaire pour contribuer, etc." j’avais envie de leur dire que personne ne leur demande de faire des études pour contribuer. Je fréquente des forums comics, notamment celui de buzzcomics, où les types sont des passionnés qui vont se prendre la tête sur le découpage, l’encrage, la manière dont la story-line est menée, j’ai jamais vu des trucs comme ça sur des forums consacrés aux manga ou à l’animation. Ce sont des gens qui ont lu beaucoup de comics, forcément, mais en plus ils réfléchissent, parfois en se trompant, mais ce n’est pas grave. L’important, c’est d’apporté des points de réflexion. Moi je suis toujours étonné qu’en terme de manga ou d’anime il n’y ait pas ça. Un type sur le forum a posté sur Shaman King en relevant plein d’erreurs de concordance et de logique, tout était super intéressant. Mais personne n’a réagit ou presque. Sur le hentaï, il y a eu des tonnes de posts sur Step Up Love Story. Sur certains sujets ça va. Tout dépend des forums. Celui de mangaverse est très bien pour ça, il y a de vraies réflexions qui sont en train de se passer. Sur le forum du Virus Manga on est en train de faire en sorte qu’il y en ait. Sur le forum d’Animeland, on déplore parfois que la réflexion ne suive pas. Parfois, je trouve qu’il y a une attitude trop « consommateur » chez le fan de manga. C’est pour ça que j’aime bien les éditions Akata, parce que quand on regarde Niraikanai, il y a une masse considérable de notes qu’il faut aller lire. Il y a des poésies japonaises traduites entre les chapitres. Quand tu prends le manga : il ne se lit pas en 5 minutes ! C’est le genre de manga qui pousse à une certaine exigence. Pour lire Love Hina, c’est sûr qu’il n’y a pas besoin de trop réfléchir, mais on peut quand même le faire : la preuve, ce sont les articles de Nice-Senseï sur notre site ; il avait établit les points de concordance entre Love Hina et les légendes japonaises, traits culturels, etc. On peut réfléchir même sur le plus commercial. Pokemon c’est formidable, au niveau de ce que ça véhicule comme message, de ce que ça représente comme business, que ça soulève comme problématique : il y a une thèse à écrire sur Pokemon. Il y a des choses à dire sur n’importe quel manga, même le plus médiocre, mais les gens s’arrêtent à l’instantanéité. Ils veulent consommer et ça s’arrête là. Je trouve ça bizarre, parce qu’ils ont vraiment le plus large panel (en comics, c’est difficile de trouver des scanlation, il faut payer, et la VO coûte cher). Mais peut-être parce qu’il faut payer, les lecteurs s’investissent plus. C’est comme avec les psy, parce qu’on paye, on s’implique. Le manga c’est vraiment de la consommation de masse. Au Japon quand on est collégien, lycéen, qu’on trime toute la journée et que le soir on a la boîte à bac pour étudier et il ne reste que 40 minutes pour souffler avant de dormir. On lit alors le shônen Jump, ou le shônen sunday : l’attente est d’avoir un bon divertissement, d’en prendre plein les yeux : il faut de la romance, des trucs qui bougent... D’une certaine façon, de même que des gens lisent du roman de gare, plein de gens lisent du manga pour se vider l’esprit. Mais ça n’est pas mauvais ou dévalorisant en soi. Mais je regrette néanmoins qu’il n’y ait pas ce début de réflexion sur l’objet manga en lui-même. On y vient tout doucement, notamment avec des gens comme vous sur le site Artelio, avec tout ce que vous avez commencé à mettre en place on voit qu’il y a des problématiques qui se dégagent, et que la BD nippone n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air de prime abord. Je pense que dans 3 ou 4 ans, quand les gens auront digérés leurs lectures du manga, ils commenceront sans doute à avoir une véritable réflexion.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 30 septembre 2004