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Entretien avec Olivier Paquet, chroniqueur à France Culture

A propos de l’émission "Mauvais Genres", sur France Culture

"Venez armés, l’endroit est désert", ainsi se présente l’émission "Mauvais Genres" sur France Culture. François Angelier, son producteur, la décrit comme le lieu de "l’actualité de tous les genres les plus douteux, de toutes les disciplines les plus déviantes, histoire de permettre à l’imaginaire de pâturer tout son soûl : polar, fantastique, science-fiction, érotisme et bandes-dessinées." Voilà qui ne pouvait manquer de correspondre à la philosophie d’Alter-Art, et qui fatalement provoqua une rencontre...


Olivier Paquet

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, auteur d’une thèse sur la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres, et écrivain (Structura Maxima, Flammarion/Imagine, 2003), Olivier Paquet est passionné depuis longtemps par l’animation japonaise et le manga, et c’est en tant que tel qu’il a été intégré à Mauvais Genres, l’émission de France Culture dirigée par François Angelier (le samedi soir de 20h55 à 22h).


Bonjour, vous avez participé, en tant que chroniqueur, à l’émission du 3 avril consacrée entièrement à l’actualité manga, pouvez-vous en rappeler le menu pour nos lecteurs qui n’ont pas eu la chance de l’écouter ?

Cette émission avait deux invités principaux, Stéphane Ferrand pour la revue Le Virus Manga et Dominique Véret pour Akata/Delcourt. La majeure partie de l’émission était consacrée à la présentation de la revue, avec un rapide historique sur la presse manga des origines (avec le cri qui tue) à nos jours. Ensuite, l’entretien avec Dominique Véret permettait de se concentrer sur son approche du manga, depuis ses premiers pas avec Tonkam, jusqu’à ses choix éditoriaux dans la structure Akata qui collabore avec Delcourt. Ensuite, avec un autre chroniqueur BD, j’ai parlé de l’actualité des manga, (l’Homme sans talent et MPD Psycho).

Pouvez-vous nous parler de votre rôle dans l’émission ? Comment l’avez-vous préparée ?

Mon rôle dans l’émission était plus en amont, dans la recherche du plateau. Connaissant bien le milieu éditorial, j’ai pu me mettre d’accord sur le nom des intervenants. Après, François Angelier a effectué les interviews à la rédaction du Virus Manga et préparé le fil conducteur et les différentes étapes de l’émission. Comme l’émission se déroule en direct, tout repose sur la qualité des intervenants et leur capacité à "fournir" et à incarner leur passion. Avec Dominique Véret, le plus difficile est de le canaliser, mais cela rend l’émission plus vivante et plus énergique. L’optique est quand même de faire venir des gens qui ont quelque chose à dire, le font avec passion, et maîtrisent leur sujet. Moi, en tant que chroniqueur, j’ai peu à intervenir à part dans les critiques d’oeuvres. Une émission comme "Mauvais Genres" a comme esprit de laisser les invités parler, pas de mettre en avant les journalistes, même si ces derniers préparent beaucoup. Maintenant, le revers de la chose, c’est qu’au départ, je devais parler de Lone Wolf and Cub et de MPD Psycho et j’ai dû me concentrer sur une seule oeuvre, en allant vite. Je ne cache pas que les premiers temps, j’ai eu du mal, surtout que tout se passait en direct, mais je pense être parvenu à cadrer tout ça. Les chroniqueurs n’ont pas un temps donné pour leur chroniques, il faut être capable de donner l’essentiel en quelques phrases et développer après. En soi, c’est un excellent exercice, le tout avec l’adrénaline du direct.

Et quels ont été les retours sur l’émission ?

Les retours sont difficiles à évaluer. Dans le milieu de la japanimation, l’accueil était bon, à part les gens que le style "Véret" insupporte, mais ce n’est pas très important. L’audience, sur France Culture à cet horaire (le samedi soir entre 21h et 22h) est variable, mais concerne surtout des habitués, des gens très attentifs à ce qui se dit.

Sur son site, France Culture présente "Mauvais Genre" dans les termes suivants : "L’actualité de tous les genres les plus douteux, de toutes les disciplines les plus déviantes, histoire de permettre à l’imaginaire de pâturer tout son soûl" pensez-vous que cela corresponde bien au manga et à la japanimation ?

Cela correspond surtout à l’image de son animateur, François Angelier, qui a une curiosité sincère pour tout, et notamment les manga. Il a un enthousiasme pour Monster, Tezuka ou certaines oeuvres de Taiyo Matsumoto et veut aller au fond des choses (une spéciale Tezuka est en projet). Il ne s’agit pas d’une volonté d’être à la mode, et c’est parce que les éditeurs français ont diversifié leur offre que des chroniques manga peuvent avoir lieu sur France Culture. Ce qui intéresse, surtout, c’est l’aspect revivifiant du manga dans le panorama de la BD, ce qu’il peut produire de différent, d’inédit et de renversant. C’est vraiment l’esprit "Mauvais Genres".

Après l’émission du 3 avril sur l’acutalité du manga, "Mauvais Genres" va consacrer une émission à Jules Verne et au manga à l’occasion de la Japan Expo. Quelle est la place du manga dans la programmation de "Mauvais Genres" et comment évolue-t-elle ?

La périodicité est variable, en fonction de l’actualité et des possibilités des intervenants. Il faut bien voir qu’une émission "Mauvais Genres" ce n’est pas une assiette anglaise, il faut un thème. Si bien que j’ai parlé de Gen d’Hiroshima et d’Ayako lorsque le thème était "Le Japon d’après guerre". Par conséquent, pour qu’une émission entière arrive, il faut une conjonction d’éléments d’actualité. Pour la prochaine émission, c’est la conjonction de la sortie du Secret du sable bleu chez IDP vidéo et la tenue de la Japan-expo qui décident du programme. Il ne peut donc pas y avoir de programme régulier, décidé à l’avance. C’est aussi le charme de l’affaire. Mais, ce qui décide, à la base, c’est l’offre des éditeurs. En même temps, il n’y a pas une soumission au rythme des sorties, tout est question d’agenda.

Toujours dans la présentation de l’émission, on lit également ceci "polar, fantastique, science-fiction, érotisme et bandes-dessinées, quatre genres qui ont un public souvent en commun." : Ce public correspond-t-il à celui des manga et des anime ?

Oui, clairement oui. On ne peut pas nier l’existence de tous ces genres dans les animes, cela tient à leur caractère populaire, au bon sens du terme, qui ne cherche pas forcément une reconnaissance intellectuelle. La caricature "sexe et violence" qui a longtemps été collée au manga, s’avérait scandaleuse parce qu’elle résumait toute une production à ces deux termes, sans chercher à comprendre leur place, leur insertion dans des oeuvres dirigées vers un public plus adulte. Maintenant, on peut dire que les éditeurs ont fait leur travail et que tous les publics qui s’intéressent aux "mauvais genres" peuvent se retrouver dans les anime et réciproquement.

A propos du public, pensez-vous que les lecteurs de manga soient spontanément auditeurs de "Mauvais Genres" L’émission cherche-t-elle à pousser son public vers le manga, ou alors à attirer les lecteurs de mangas vers elle ?

L’émission s’adresse avant tout à ceux qui ne connaissent pas les mangas, les néophytes qui auraient des appréhensions. Le public des fans a suffisamment de moyens d’informations plus précis. Mais une émission comme celle du 3 avril permet de montrer que le manga a une histoire éditoriale, qu’il ne s’agit pas d’un phénomène de mode et que son évolution traduit un mouvement de fond dans la BD. "Mauvais Genres" traduit cette tendance et montre que les manga font partie de cette culture populaire complexe, au même titre que le polar. Si l’on est curieux pour les polars ou la science-fiction, on se doit d’être curieux pour les manga. Pas tout ce qui sort, mais une partie.

Le manga et la japanime ont-ils besoin d’une plus grande place sur des médias généralistes pour se faire connaître réellement du public ?

Les détracteurs des manga ont eu suffisamment d’audience sur les médias généralistes pour que toute initiative ayant pour but de montrer la richesse et la diversité du genre est bénéfique. Les éditeurs ont fait un gros effort pour publier des manga plus matures, en direction des adultes. Pour l’instant, le noyau des fans permet cette évolution, mais un manga comme Monster est typique de ce que n’importe qui, même réfractaire à l’esthétique manga, peut lire sans avoir la culture manga. Il ne s’agit pas de parler de toute la production, mais de tout ce qui peut faire se réunir les différents publics (en dehors des phrases du style "Taniguchi c’est tellement bien que ce n’est pas du manga"). Quand le grand public aura compris qu’il existe autant de différences entre Yu-Gi-Oh et MPD Psycho qu’entre l’île aux enfants et Seven, cela profitera à tout le monde. Cela évite surtout que l’on oppose l’un à l’autre, ou qu’on assimile l’un à l’autre, se servant des défauts de chacun et en croyant que c’est destiné au même public. La normalisation se fait, surtout parce que les nouvelles générations de lecteurs de manga initient leurs parents. La fin du Club Dorothée a aussi pas mal calmé les esprits.

Le manga a longtemps été assimilé au shônen par le grand public en France. Cette image est-elle en train d’évoluer ?

C’est le public des fans qui a souvent fait l’amalgame lui-même entre shônen et manga. Il a fallu que certains éditeurs, comme Tonkam en son temps, Akata désormais, et les sub-collections shôjo, seinen des autres éditeurs, éduquent un public qui ne connaissait presque rien. Dix ans après, le marché du manga en France correspond à une sélection conforme à la diversité de ce qui se publie au Japon. Nous n’avons pas tout les titres (et heureusement) mais désormais nous avons la possibilité de lire selon nos goûts et pas seulement ce qui sort. Il faut trier, et chacun peut trouver ce qui va lui plaire. Ce n’était pas le cas il y a encore 5 ans. Le succès de certains Tezuka montre que le public a évolué et demeure curieux. C’est encourageant pour l’avenir.


Le site de l’émission "Mauvais Genres", le samedi soir de 20h55 à 22h sur France Culture.

Le site d’Olivier Paquet ainsi que La page d’Erion où il est plus précisément question de manga et de Japanimation.

L’article d’Erion consacré à l’histoire des conventions de japanime en France

par ErionPierre Raphaël
Article mis en ligne le 25 juin 2004