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Entretien avec Pierre Valls, directeur de collection chez Pika

Ancien journaliste spécialisé dans les jeux vidéo, Pierre Valls est sensible depuis de nombreuses années à la culture japonaise. Il est à présent directeur de collection des éditions Pika, l’un des plus gros éditeurs du marché français, avec des titres phares tels que GTO ou Love Hina.


(JPEG)Créateur et rédacteur en chef de Player One en particulier, Pierre Valls a été frappé par le phénomène manga lors de ses premiers séjours à Tokyo. Il s’y est intéressé au travers de Player One (qui fut, avant Libération, le premier partenaire presse d’Akira) avant de lancer une collection au sein de la société éditrice de Player One. Après le dépôt de bilan de cette société, grâce à l’expérience accumulée, il a participé au lancement de Pika Edition, où il occupe le poste de directeur de collection.

Bonjour Pierre Valls, comment présenteriez-vous Pika en quelques phrases ? Quelle est votre ligne éditoriale ?

- Pika est une jeune maison d’édition indépendante dédiée au manga. En quelques années nous avons pris une place significative dans le marché de la bande dessinée. Notre politique éditoriale est dictée par notre vision du manga que nous considérons comme un media à part entière comme peuvent l’être la télévision, la presse ou la radio.

Qu’est-ce qui guide votre choix vers un manga plutôt qu’un autre ?

- Les auteurs sont à la base de notre travail. nous essayons de construire notre catalogue autour d’eux. Nous sommes, par exemple, au niveau mondial, l’éditeur qui publie le plus grand nombre de séries de CLAMP. Nos choix sont d’abord guidés par l’aspect graphique, le dessin, bien sûr, mais aussi le design, la mise en page et le rapport entre le texte et l’image auquel j’attache beaucoup d’importance.

(JPEG)Vous représentez l’une des trois plus importantes maisons d’éditions de manga sur le marché français. Quels sont les piliers sur lesquels reposent ce succès ?

- Le respect de l’oeuvre originale, notre passion pour le manga et la chance...

Comment se déroulent les relations avec les éditeurs japonais ?

- Il faut bien comprendre que les éditeurs japonais travaillent sur la confiance. Le respect de la parole donnée, la sincérité des rapports et la qualité de nos éditions. Les résultats économiques sont primordiaux.

Quelle démarche vous a conduit à publier le magazine Shônen Collection ? Son développement répond-t-il aux attentes que Pika avait placé dans cette entreprise.

(JPEG) - Shônen Collection nous sert de laboratoire, de vitrine et va nous permettre dans un avenir proche de donner leur chance à de jeunes auteurs français qui veulent se lancer dans l’aventure du manga. Nous savions que les magazines de pré-publication en France se vendent mal et les résultats de Shônen ne nous étonnent pas. Ce n’est pas grave, nous continuons.

A la rentrée, un agenda Pika va débarquer. Est-ce le début d’une politique de "goodies", ou un simple coup isolé ? Pensez-vous qu’en France le merchandising autour des séries manga puisse marcher de manière aussi spectaculaire qu’au Japon ?

- Le merchandising est intimement lié au marché du manga. Le premier agenda manga créé par Pika (il n’en n’existe même pas au Japon et il a été dur de leur en faire comprendre le concept) a été un succès, nous en sortons d’ailleurs un nouveau pour l’année 2005. Je ne pense pas que le merchandising en France sera un jour aussi florissant qu’au Japon, mais je suis certain qu’il va se développer de manière spectaculaire.

Love Hina et Great Teacher Onizuka (GTO) sont vos titres phares, qu’est-ce qui, selon vous, plaît particulièrement dans ces manga ?

- Il faudrait que des chercheurs ou des étudiants se penchent sur cette question. Moi je dirai juste que ce sont deux très bonnes séries qui ont été bien adaptées pour le marché français.

Certains lecteurs font le reproche à un titre comme Love Hina de multiplier des apparitions gratuites de petites culottes et autres détails coquins, et de donner par ce biais une mauvaise image du manga en France, qu’en pensez-vous ?

(JPEG)- Il faut comprendre que le manga fonctionne sur le système du feuilleton et que dans chaque chapitre doivent donc se retrouver les éléments constitutifs de la série. Love Hina est une comédie de moeurs drôle et un peu sexy. Il n’y a rien d’étonnant à ce que l’on retrouve ces aspects dans chaque chapitre. Quant à la mauvaise image du manga, je crois qu’elle est maintenant obsolète.

Dans un catalogue (hors collection sempaï) très tourné vers le shônen, vous présentez également des titres seinen comme Dragon Head ou FLCL, quelle est leur place dans la politique éditoriale de Pika ?

- Je suis un fan absolu de Dragon Head, c’est une ouvre majeure dans l’histoire de la bande dessinée mondiale. Je m’en serai voulu de ne pas publier cette série. Quant à FLCL son côté expérimental et novateur m’a attiré. Le manga est un media, avec ces multiples facettes, nous essayons d’en donner une image fidèle et respectueuse.

Dans la collection sempaï, destinée aux lecteurs "avertis", vous avez débuté la publication de MPD Psycho, titre à la fois très attendu et controversé. Qu’est-ce qui vous a guidé vers ce manga ? Quels sont les retours que vous avez eus à son propos ?

- MPD Psycho est une série passionnante. Elle aborde le thème des psycho killer d’une manière totalement nouvelle, à la japonaise pourrais t-on dire, avec honnêteté, sans complexe ni parti pris. Le scénariste a une vision bien précise de la place de la violence dans le manga et la société, il s’en explique dans la post face du premier volume. Chacun est libre d’être ou non d’accord avec sa vision, d’acheter ou non cette série. Notre travail d’éditeur était d’être clair sur le contenu de cette série, ne pas essayer de jouer sur le côté malsain pour faire un coup commercial. Nous avons été récompensé de cette franchise. MPD Psycho a été bien accueilli. C’est d’ailleurs un des titre Pika qui a eu le plus d’articles dans la presse non spécialisée. L’honnêteté a été payante.

Personnellement, quelles sont les séries éditées par Pika qui vous intéressent le plus ? Vos coups de coeur en quelque sorte ?

- Je suis un admirateur de Clamp. Je suis persuadé qu’un jour on se rendra compte à quel point ces filles sont géniales. J’ai une tendresse particulière pour GTO, Fujisawa est un magnifique auteur. Minetaro Mochizuki et Dragon Head, Yuzo Takada et 3X3 Eyes, Ken Akamatsu et Love Hina, j’admire la touche poêtique de Ah ! My Goddess et je retrouve parfois dans Shin Angyo Onshi l’émotion que j’avais, gamin, en lisant Corto Maltese de Hugo Pratt.

Et dans les titres édités par d’autres maisons, ou non encore publiés en France, certains vous plaisent-ils particulièrement ?

- Oh oui ! Je ne vous dirai pas lesquels, mais il m’arrive souvent de penser que c’était à Pika de publier telle ou telle série, surtout quand l’éditeur n’a pas bien fait son travail. Quand l’édition française est bien réalisée, je me fais une raison.

(JPEG)Comment percevez-vous le développement du marché du manga en France ? Simple phénomène de mode, ou alors implantation durable dans le paysage culturel ?

- Le manga est là pour rester. La production au Japon est si variée si nombreuse qu’il y aura toujours de bons manga à adapter. Il se peut qu’une partie du public français s’en détourne un jour, mais il y aura toujours un public pour les bonnes séries.

Avec le développement de nombreux petits éditeurs, alors que certains titres sont interrompus, certains observateurs redoutent une saturation du marché du manga, qu’en pensez-vous ?

- Il y a déjà une saturation du marché. Certains éditeurs se sont lancé dans le manga par cupidité. Le retour de bâton risque d’être sévère pour plusieurs d’entre eux, on verra dans un ou deux ans. Cela dit c’est la loi du marché. Espérons que les meilleurs resteront...

Parallèlement aux publications des éditeurs, sur internet, la pratique de la scanlation recontre un vif succès auprès des lecteurs internautes. Comment appréhendez-vous, en tant qu’éditeur, cette pratique ? Externalité positive qui contribue à intéresser le public, ou alors concurrence nuisible et déloyale en sus d’être illégale ?

- Le livre, l’objet en papier que l’on feuillette est irremplaçable. Les mises en ligne de séries par des fans est sympathique. Même si la qualité n’est pas toujours au rendez-vous, c’est un vrai travail qu’effectuent leurs auteurs. Ils le font gratuitement, par passion et les meilleurs ont l’élégance d’arrêter quand l’édition officielle sort en livre. Pour ma part, je trouve que c’est plutôt bénéfique pour le manga en général.

Pensez-vous qu’internet joue un rôle particulier dans l’essor du manga en France, ou pas plus que dans d’autres secteurs culturels ? En tant qu’éditeur, prêtez-vous particulièrement attention à ce qui se raconte sur les sites très fréquentés ?

- Je ne lis pas trop ce qui se dit sur Internet. les forums se résument top souvent à des conflits d’ego plutôt qu’à de véritables échanges. Cela dit comme c’est souvent le cas dans un mouvement culturel qui émerge, les amateurs de cette culture utilisent tout les moyens pour mieux faire connaître leur passion et Internet est un bon moyen.

Merci à vous, Pierre Valls.

(JPEG)

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 11 novembre 2004

Vous pouvez consulter le site de Pika où figure l’intégralité de leur catalogue, et où plusieurs planches des séries sont proposées.

Voici également l’adresse du site dédié à la collection senpaï.