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L’image du héros mythique dans La Quête de l’Oiseau du Temps (2)

Le Temple de l’Oubli : les fruits de la leçon

Après avoir dérobé de haute lutte l’inestimable Conque de Ramor au prince-sorcier Shan-Tung du Royaume des Gris-Grelets, le regimbeur Bragon, la plantureuse Pélisse, et le mystérieux Inconnu poursuivent leur course contre le temps en se dirigeant vers le Temple de l’Oubli, dont les profondeurs cèlent le nom de la contrée où l’Oiseau du Temps, objet de leur quête, doit être trouvé. Mais seul un insensé aurait l’audace de pénétrer dans le Temple en espérant en sortir vivant...


Le Temple de l’Oubli est dominé par un visuel terrestre, orienté vers le désert et la roche. La séquence de la double-page 22 et 23 est tout à coup envahie par le fleuve, qui investit un album jusqu’alors marqué tout au plus par une eau qui tenait plus de la boue et de la vase que de l’eau claire du fleuve.

Loisel applique ce qu’il a déjà expérimenté dans le tome précédent sur le format des vignettes, et il conjugue la dimension et l’emplacement de son cadre avec les perturbations du récit. Tandis que dans La Conque de Ramor Bragon subissait la colère du fleuve, c’est lui qui à présent impose au cadre ses variations de format. La page 23 est entièrement composée de vignettes horizontales : le fleuve accompagne la lente prière des prêtresses qui restent « immobiles, en attente. » La dernière vignette en revanche se redresse pour accueillir le signal d’alerte. Les perturbations sont liées cette fois-ci à la présence du groupe de Bragon, elles sont de leur fait et non plus indépendantes de leur volonté. Les vignettes épousent le mouvement de la chute des prêtresses. C’est Bragon qui mène le combat dans l’eau, et son formidable coup de poing de la quatrième vignette se fait le symbole de toute la page, où le cadre s’est inversé afin de contraster avec la tranquillité des instants qui ont précédé.

Bragon sait que l’eau est pour l’instant un ennemi qu’il est plus sage de fuir que d’affronter. L’erreur serait de sous-estimer une seconde fois cet étrange milieu qui l’a déjà vaincu. Son premier réflexe est d’en sortir pour combattre sur un terrain neutre. La présence de l’eau n’est toujours pas favorable aux héros, mais la menace est ici induite par elle et ne résulte plus de sa seule puissance. Les compagnons affrontent les gardiennes du fleuve, moins agressives que le fleuve lui-même, et plus limitées dans leurs mouvements.

Bragon retrouve une assurance comparable à celle qu’il avait montrée face à Fol, mais il porte cette fois-ci la leçon de son échec. La page 23 se conclut sur une vignette qui nous évoque le doublon de l’album précédent : « Bon maintenant plus un pas... ou je tranche ! » Il ne s’agit plus de l’orgueil d’un chevalier débutant. Il a recouvré sa confiance, et son orgueil blessé par Fol fait place à la prudence. Il n’est que de soulever le rebord de la page pour constater que la vignette n’a pas de jumelle qui viendrait la contredire. Bragon, ayant compris et assimilé sa première défaite, se montre capable d’en tirer profit. En tant que héros, il exploite à chaque étape de son voyage l’enseignement acquis.

Au-delà des dangers physiques encourus, la deuxième épreuve est celle de la sagesse, qui consiste à taire sa rancœur envers les vieux ennemis et à prendre conscience de son rôle dans l’aventure présente. Bragon et Bulrog sont les premiers concernés par ce retournement : tous deux animés par le mépris et la haine qu’ils se portent, ils doivent s’allier pour progresser. Leur évolution correspond à cette particularité relevée par Joseph Campbell :

« Ce dont traitent presque tous les mythes, c’est du passage de la conscience d’un état à un autre. Jusqu’à présent, vous pensiez d’une certaine manière, maintenant, vous devez penser d’une façon complètement différente. »

(JPEG)

Le récit s’ouvre sur une représentation de la Marche des Voiles d’Ecume, la contrée de la princesse Mara. L’atmosphère empuantie qui semble monter des cases est surprenante et Bragon, en espérant venir trouver ici du repos et des forces alliées, s’avance en réalité dans la dissimulation. Les artifices de Mara sont d’autant plus évidents pour le lecteur que Bragon, son référent principal, ne semble pas les voir. Ses pensées renferment un double niveau de lecture : elles sont à la fois le reflet de la nostalgie qui le ronge et l’expression pour le lecteur de l’illusion dont il est victime une fois de plus. Dans la lente progression du fleuve Bragon sent remonter en lui ses souvenirs de l’époque disparue : le monde a changé et le chevalier se sent dépassé par l’évolution qu’il n’a pas su prévoir. Bachelard attribue à la profondeur de l’eau la résurgence des souvenirs :

« Pourrait-on vraiment décrire un passé sans les images de la profondeur ? Et aurait-on jamais une image de la profondeur pleine si l’on n’a pas médité au bord d’une eau profonde ? Le passé de notre âme est une eau profonde. »

Bragon ne se « reconnaît plus », pour s’être reporté en arrière aussi loin et aussi profondément qu’il lui était possible. Contrairement à ses souvenirs, Mara est une vieille femme fort laide, dont on nous dit qu’elle fut belle autrefois. Elle a succombé aux ravages du pouvoir et sa peau a pris la couleur de la boue qui recouvre son domaine. Mais ses artifices sont toujours à l’œuvre, et pour Bragon il n’est pas encore temps de renoncer à son rêve. Ce dont parlait Joseph Campbell, au sujet de l’évolution de la conscience, se vérifie dans le personnage de Bragon. Sa nostalgie le rend dépendant des êtres et des événements de son passé, et la présence de l’eau à ce stade de son parcours est une épreuve délicate, qu’il ne peut d’ailleurs surmonter. Il comprend alors que sa quête sera avant tout une lutte acharnée, et perdue d’avance, contre le déclin de son existence. La nouvelle génération de héros pousse vers l’avant et vers leur chute ceux qui les ont précédés. Avec la poésie qui lui est coutumière, dans son essai L’Eau et les Rêves, Bachelard attribue à l’eau un symbolisme funeste :

« L’eau est ainsi une invitation à mourir, elle est une invitation à une mort spéciale qui nous permet de rejoindre un des refuges matériels élémentaires (...) Chaque heure méditée est comme une larme vivante qui va rejoindre l’eau des regrets ; le temps tombe goutte à goutte des horloges naturelles : le monde que le temps anime est une mélancolie qui pleure. »

Dans l’ombre du Temple, chaque personnage va révéler ou découvrir sa nature héroïque. Pour Bragon, il est temps de renoncer à ses souvenirs et de vivre l’instant lorsqu’il se présente, en cessant pour de bon de scruter derrière lui afin d’entrevoir un passé qui ne reviendra plus. Le maléfice d’oubli qui frappe les héros est symptomatique de leur évolution. Chacun abandonne ses rancoeurs égoïstes et lutte aux côtés des autres dans un but commun. La petite fraternité qui s’est formée devient un groupe uni et dirigé vers un même but.

C’est le message fondamental du mythe dégagé par Joseph Campbell : Bragon, pour la première fois depuis longtemps - trop longtemps - fait l’expérience de cet état d’extase qui consiste à « être en vie ». Non plus affronter l’existence du quotidien, mais ressentir au plus profond de soi le sentiment fabuleux « d’être au monde ». Et c’est ainsi, pour avoir su oublier les entraves du passé, que Bragon connaît de nouveau le souffle de l’aventure. Le héros véritable est dans l’instant présent, dans la réalité de son acte. Etre vivant, c’est ressentir le monde dans l’instant du monde.

par Sylvain Tavernier
Article mis en ligne le 18 novembre 2004