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Le mystère de la Grande Pyramide

Une parenthèse onirique.

Féru d’histoire, Edgar P. Jacobs ne cesse de jouer avec elle. Il s’invite dans l’intimité des pharaons, dans leurs dernières demeures. De mastaba en pyramide, sa nouvelle fresque met en scène ses héros dans un décors haut en couleurs, où le fantastique s’invite à la partie.


Ce second opus des aventures de Blake et Mortimer est trop souvent oublié lorsqu’il s’agit de célébrer cette série. Pris entre le pharaonique Secret de l’Espadon et les mystères inquiétants de La marque jaune, il est régulièrement cité en troisième, comme un ami de bonne compagnie dont on s’accomode, mais qui n’a pas stature à révolutionner notre vision de l’oeuvre. C’est faire du tord à ce savoureux diptyque, qui procède par touches subtiles. En finesse s’esquisse l’exquise intrigue, où tout n’est que jeu de faux-semblants, mensonges et duperies. Par surimpression de la toile, on voit les émotions des personnages se substituer au hasard et à la providence, maîtres d’oeuvre du déroulement du Secret de l’Espadon (JPEG)

Une subtile distorsion de la trame historique

Le point de départ du Mystère de la Grande Pyramide réside dans la découverte du parchemin de l’historien Ménathon, prêtre de l’Egypte qui étudia les archives du temple d’Héliopolis. Afin de mettre en valeur l’importance particulière du surgissement de ce parchemin dans le cours de l’histoire, Edgar P. Jacobs n’a pu se dispenser d’un long préambule qui détaille le décors et l’enjeu de son point de départ. Cette digression prend la forme d’une double page, généreuse de textes et d’indications, qui pose tout de suite les enjeux. Ici, tout sera affaire d’énigmes et de réflexions.

L’énigme est lente à voir le jour. On comprend rapidement qu’il s’agit d’une certaine Chambre d’Horus accessible par le chemin de l’initié. Mais si les choses sont simples pour le lecteur, qui bénéficie du point de vue omniscient, elles le sont moins pour Mortimer, englué par les pièges disposés le long de sa route par un gang trafiquant d’antiquités à l’efficacité redoutable.

Peu à peu, la trame se dévoile, et l’histoire prend son ampleur. Olrik fait son apparition, car il n’est autre que l’homme à la tête du gang, en compagnie de Razul, le Bedzjendas du secret de l’espadon. Alors que Mortimer cherche à recomposer le parchemin et à résoudre l’énigme de la chambre d’Horus, Olirk mène sa propre course, faite de tentatives pour se débarrasser de son rival, et de la lente approche vers le trésor qu’il convoite. (JPEG)

C’est alors que Grossgrabenstein, truculent archéologue allemand à l’accent de rigueur, fait son apparition.

Jeu de masques

Comme les pharaons disparaissaient sous le masque d’or d’une éternelle jeunesse une fois mort, les protagonistes de l’histoire se dissimulent et participent à un vaste carnaval. Il y a l’agent double, l’assistant du professeur égyptien, ou deux figures sous l’embonpoint de Grossgrabenstein, qui sert à abriter Olrik. Il y a Blake, qui apparaît tard dans cette histoire, et que l’on croit longtemps mort.

Il y a également le cheik Abdel Razek, figure d’un patriarche débonnaire qui veille sur les ouvriers égyptiens qui participent aux fouilles, figure de l’érudit local à qui son savoir confère prestige et autorité, réminiscence de la société traditionnelle. Mais Jacobs, conservateur dans l’âme, connecte cette réminiscence du prestige du savoir, marque de l’initié, à un personnage qui est le réel détenteur des secrets venus du passé. Son introduction aux mystères n’opère pas sous le seul sceau de la mémoire et de la connaissance du monde, mais bien par l’accès à des secrets transmis depuis les temps anciens, et qui font de lui un initié à la fois aux mystères du monde métaphysique, et du monde réel. L’accès au monde métaphysique de l’esprit se manifeste par ses amulettes et ses sortilèges. L’accès aux secrets du monde réel passe par le chemin de l’initié, qui part de sa demeure et accède à la Chambre d’Horus où se trouvent les trésors qui sont en sa garde. (JPEG)

L’intrigue développée par Jacobs procède également derrière un masque. Les débats commencent sous le signe d’une intrigue policière. Le parchemin est moins intéressant pour ses révélations historiques, qui ne sont d’après le professeur, que très évasives. Seule l’imagination d’archéologue amateur de Mortimer leur donne une vie et une ampleur. Au contraire, les débats se focalisent sur la disparition d’une partie de ce parchemin, ainsi que sur le gang des trafiquants. Ce sont alors courses et poursuites dans l’Egypte post-coloniale, qui s’achèvent par l’assassinat à Athènes du capitaine Francis Blake. La clef qui permet d’entrevoir ce qui constitue l’intérêt de l’histoire réside dans les élucubrations de Mortimer. Celles-ci sont le fruit d’un imaginaire débordant, qu’on peut attribuer à un rêveur. Et c’est sous le sceau du rêve que se résout l’intrigue, dans la Chambre d’Horus, place qui appartient à l’histoire réinventée par Jacobs. Un lieu où la magie, les trésors et les rêves l’emportent.

Du pouvoir d’une bande-dessinée

Dans Le secret de l’Espadon Jacobs se plaisait à jouer aux soldats de plombs à l’échelle de la planète, avec des armes inventées, des héros qui défient la logique des armées et un fort Alamo de toute beauté autour de la base secrète ! Le Mystère de la Grande Pyramide fait appel à des ressorts bien plus comprimés et contenus. L’histoire reforgée du troisième conflit mondial s’est refermée à la fin du Secret de l’Espadon, et Jacobs s’il intègre son passé par petites touches, était désireux de revenir dans le monde qu’il connaît, pour en exploiter les ressorts, et le détourner à nouveau. (JPEG)

Mais lorsqu’il tord la réalité, c’est toujours selon les thèmes qui nourrissent les imaginaires enfantins. Après le jeu de guerre, c’est celui de la chasse au trésor qui d’actualité. Celle-ci est trépidante, rebondit sans cesse. Tout d’abord par la recherche de la carte, séparée en lambeaux, pour laquelle s’affrontent les deux camps, celui de Mortimer et celui d’Olrik. Avant d’arriver au trésor, l’affrontement trouve son sommet dans un remake de fort Alamo, cette fois-ci dans la villa de Grossgrabenstein. Olrik et son gang tombent, mais le sournois génie du mal de colonel s’échappe par un stratagème habile, même si le camp Mortimer évite de justesse de perdre son chef grâce à l’intervention du joker, Francis Blake, glissé dans la manche à la fin de l’épisode précédent, et activé fort à propos.

Cela trépide en tous sens, et comme les enfants prolongent leurs jeux dans leurs rêves, le Mystère de la Grande Pyramide se prolonge dans l’ailleurs, où magie venue du fond de l’histoire et trésor fabuleux cohabitent. Un monde qui défie l’esprit rationnel des adultes, et qui n’appartient qu’aux esprits enfantins. D’ailleurs Jacobs lui-même le souligne ; Mortimer et Blake rejettent dans l’empire des rêves leurs improbables aventures. Seule la bague, offerte à celui dont l’esprit est pur, par l’initié, témoigne de la vérité de ce qui vient de s’accomplir. (JPEG)

Une nouvelle fois, Jacobs referme son jeu par un retour au principe de réalité. Il renoue la chaîne du temps, interrompue lors du Secret de l’Espadon par une distorsion historique, interrompue ici par la magie et le rêve. Cette structure récurrente fait de ses bandes-dessinées des métaphores de son œuvre : des moments de divertissements, qu’il faut bien finir par refermer pour retourner dans le monde, à l’instar de Mortimer et de Blake qui s’éveillent dans le décors connu de la Grande Pyramide.


Golden Rocket, un excellent site de référence pour tout ce qui concerne Edgar P. Jacobs et ses héros.

Le site officiel de Blake et Mortimer


par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 9 juin 2004

Auteur : Edgar P. Jacobs

Editeur : Les éditions du Lombard

Bande-dessinée en couleurs, composée de 2 volumes

Paru en 1954 et 1955

Genre : Aventures

Style : Ligne claire