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Lodoss, cosmogonie d’un univers polymorphe

De l’architecture éclatée d’un mythe unique

Île maudite, détachée du continent Alecarst, située dans le monde de Forseria, Lodoss est un monde de jeu de rôle auquel son inventeur a souhaité insuffler une vie hors du seul imaginaire de ses parties. Mizuno Ryô s’est donc entouré de divers collaborateurs, et a peu à peu empilé les histoires de Lodoss, conférant à son univers des strates toujours plus riches. Tous les opus ne se valent pas, mais l’ensemble formé par ces divers manga et anime mérite que l’on s’y attarde un moment.


A l’origine de Lodoss...

(JPEG)Les mythes fondateurs de Lodoss, tels qu’on les trouve en prologue à de la version manga de la Dame de Falis, sont directement empruntés aux mythologies occidentales. Le monde de Forseria naquit de la mort d’un géant, dont le corps donna les continents, le sang les océans et le dernier souffle le vent. De ses différents membres naquirent les dieux. Il s’agit d’un emprunt direct à la mytholgie nordique, où il est relaté que le géant Ymir donna naissance aux pères des dieux, avant d’être tué par les autres géants. Son cadavre devint ensuite Midgard, le monde des hommes. On retrouve exactement le même schéma, purgé simplement de l’hommicide originel, et donc hélas quelque peu castré. Mais il s’agit ici pour Mizuno de poser un univers pour y présenter des histoires de fantasy, et non pas de dégager du sens.

(JPEG)Le fait de soulever ce point n’est nullement anodin, car si Lodoss véhicule certaines valeurs au travers de l’idéal chevaleresque de Parn, ou du dévouement bourru de Ghim, ou encore soulève la question du choix de vie de Deedlit dans le manga qui lui est dédié ; il demeure un univers reste fondamentalement superficiel. C’est un décor voué à divertir, tissé d’histoires aventureuses, riches en rebondissements. Les postures des héros, souvent stérotypées, ne sont finalement que des éléments supplémentaires du décor, qui contribuent à enrichir ce monde de donjons et de dragons.

Car, à l’origine de Lodoss, il y a en effet le jeu de rôle de Gary Gygax. L’un et l’autre revendiquent une parenté avec Tolkien, que l’on peut concéder pour le décorum, mais non pas sur le fond. En effet, Mizuno se réjouit des univers truculents de la fantasy et s’y amuser, quand Tolkien propose une oeuvre qui interroge la littérature. Lodoss a rapidement donné naissance à son propre jeu de rôle Lodoss : Sword World, qui fut conçu suite à un article de Mizuno dans une revue. Ne l’ayant pas testé, il y a peu à dire. Cependant, si on juge à l’aune de l’univers proposé par les divers romans, on peut subodorer qu’il s’agit d’un jeu de rôle de la teneur de Dongeons and Dragons, éminemment centré sur l’heroïc-fantasy. Comme l’intérêt d’un jeu de rôle restera à jamais subordonné à ce qu’en font ses joueurs, le propos n’est ici que de souligner la filiation qui a imprégné Lodoss, et qui permet de comprendre en quoi cet univers est fondamentalement voué au divertissement et au dépaysement dans un monde imaginaire.(JPEG) A l’inverse de bien d’autres manga, Lodoss n’interroge pas la consciende japonaise, ni ne soulève véritablement de questions existentielles. Il s’agit sans doute de l’un des univers les plus détachés de toute référence au Japon en train d’interroger sa propre société et ses propres codes, qu’il soit possible de croiser dans l’abondante production d’anime et de manga. Cela ne se manifeste pas tant dans les décors empruntés à la culture européenne que dans les psychologies des personnages, ou les situations proposées, qui restent superficielles et stéréotypées. En un mot, l’univers de Lodoss est surtout un prétexte à l’illustration, plus qu’à l’interrogation.

Quel genre pour Lodoss ?

En présence des divers manga adaptés des univers de Lodoss (dont certains reprennent les trames des romans), on s’aperçoit qu’ils présentent une certaine diversité de genre. (JPEG)Fondamentalement destinés aux adolescents attirés par la face exotique de la fantasy, ils sont définitvement inscrits dans les genres "jeunes" des manga, et a priori portés à être des shônen [1]. On peut remarquer la récurrence d’un héros volontaire et décidé, généralement Parn, mais qui peut devenir un de ses alter-ego (voir le héros de Crystania ou Spark dans les chroniques du chevalier héroïque). Celui-ci n’est pas à proprement parler un parangon de talent, mais il est toujours animé par l’esprit de chevalerie, et un courage sans borne. De telles figures, classiques dans les shônen, peuvent aggacer ou lasser, mais s’inscrivent dans la tradition des grands héros de fantasy, au détail près que leur talent n’est que progressivement dévoilé (alors qu’en général, Conan et autres barbares sont déjà de puissants guerriers dès l’aube de leur carrière.) Aussi les manga la Sorcière grise (qui reprend la trame des OAV) ou alors les chroniques du chevalier héroïque, sont fondamentalement liés au genre shônen.

Mais on trouve dans la dame de Falis et dans l’histoire de Deedlit d’intéressants détours des univers de Lodoss :

- La dame de Falis est un manga qui se présente d’emblée avec un graphisme, oeuvre de Yamada Yokihiro, plus fin et hiératique que celui d’Ochi Yoshihiko (la Soricière grise) ou celui de Natsumoto Masato (les chroniques du chevalier héroïque). La mise en scène de l’histoire se dévoile dans un prologue, puis par le chant du scalde, suivie de combats assez rudes. Elle introduit à un monde de fantasy plus adulte. Les héros n’ont pas l’humour de ceux des légendes ultérieurs : Beld ou Fawn sont d’authentiques figures de légendes, à la mise haute. A la différence d’un Parn, d’un Spark, ou encore de la relation entre Ghim et Deedlit, rien chez eux ne prête à sourire. Le genre tend ostensiblement vers le seinen [2], et la volonté de présenter une fantasy plus adulte et mûre.

(JPEG)- l’histoire de Deedlit est très à part. Le graphisme de Yoneyama Setsuko est a les caractéristiques du shôjo [3] : les traits sont fins, épurés, les vignettes sont moins construites. Parn n’est plus l’adolescent aux cheveux en bataille, il est un chevalier séduisant à la longue mèche brune. A la certitude de ses aventures habituelles où son dévouement au "bien" est la raison suffisante de ses actes, succèdent des interrogations existentielles. Ce court manga, centré sur les sentiments de Deedlit partagée entre le monde des hommes et celui des elfes, est donc le volet shôjo des univers de Lodoss.

S’ils ont été publiés aux Etat-Unis, ces différents manga restent inconnus en France. L’exception est la dame de Falis, dont le premier volume a été publié chez Delcourt. On peut s’en réjouir, car il s’agit de celui qui a la meilleure facture. Quant aux romans illustrés par Izubuchi Yukata, leur traduction en français est envisagée par Kaze, l’éditeur vidéo de Lodoss. Cependant, on leur reconnaît surtout le mérite d’avoir servi à fonder les univers de Lodoss, mais leur contenu n’est guère prometteur en tant que tel. Il semble que Kaze, l’éditeur vidéo de Lodoss (voir ci-après) pour la France, va publier le manga la dame de Falis pour janvier 2005.

Les séries ultérieures aux Chroniques de la guerre de Lodoss.

(JPEG)Il fut un temps question d’une seconde série d’OAV pour succéder à l’immense succès des Chroniques de la guerre de Lodoss : le démon des flammes (du titre de l’un des romans de Lodoss, également adapté en manga) demeura toutefois un projet avorté suite à l’impossibilité de trouver un accord entre le studio de production et la Kadokawa, maison d’édition des romans et des divers univers de Lodoss. Ce fut donc pour la télévision que furent produits de nouveaux avatars des univers de Lodoss, sous la forme de la série TV les chroniques du chevalier héroïque. La série retrace en premier lieu les évènements finaux de la grande guerre, et est introduite par la présence de Kashew, de Parn et de Deedlit, les héros de la précédente guerre, devenus "grands de Lodoss". Toutefois, l’action s’intéresse à présent à Spark, exact clône de Parn alors qu’il était plus jeune. Entouré de ses compagnons, il se lance à la poursuite d’un objet sacré volé, qui pourrait être d’une importance capitale dans les dénouement du nouveau conflit qui embrase Lodoss. La série fut réalisée en 1998 et compte 26 épisodes. Son graphisme est plus enfantin, et sa réalisation plus classique. L’objectif est clairement de toucher un public plus large, aussi l’action est moins grave et sérieuse, et les gags autour de la personnalité exhalté de Spark plus nombreux qu’ils ne l’étaient pour Parn. L’ambiance oppressante qui baignait à juste titre l’univers des Chroniques de la guerre de Lodoss est absente. Chaque épisode est d’ailleurs conclu par de courts sketchs mettant en scène les héros de Lodoss dans leur version SD (super deform). L’intérêt de cette série demeure tout à fait marginal, voire insignifiant. On lui préférera largement la version papier du manga scénarisé par Mizuno et dessiné par Natsumoto Masato, qui présente l’avantage de nous épargner le prologue rappelant l’action de la sorcière grise, et de poser bien mieux l’intrigue de la quête de Spark.

D’une autre série de romans de Mizuno, la légende de Crystania a vu le jour. Il s’agit d’une autre île de Forseria, à l’écart de Lodoss, où Ashram et Pirotess, personnages, ô combien charismatiques, des Chroniques de la guerre de Lodoss vont échouer. Cet univers est introduit par un film, à l’histoire assez banale, la seule originalité provenant de la capacité des habitants de Crystania de se transformer en animaux. Le graphisme des personnages est arride, surtout pour qui a été séduit par la richesse du travail de Yûki, et l’animation plate. Les héros sont un groupe succédané de la bande de Parn, où on va retrouver un magicien, ou un guerrier berserker calqué sur Orson. Le film se poursuit logiquemet par quelques OAV. Cette série, graphiquement encore moins belle que les chroniques du chevalier héroïque, est à mon avis à oublier dès à présent.

Aucun autre projet d’animation autour de Lodoss n’est à l’oeuvre à l’heure actuelle, mais la matière développée par Mizuno est assez riche pour fournir la trame de plusieurs séries. A titre personnel, je goûterai assez une adaptation de la dame de Falis qui bénéficierait d’un traitement comparable à celui des Chroniques de la guerre de Lodoss.

Kaze animation, éditeur des OAV des Chroniques de la guerre de Lodoss, a à présent sorti dans leur intégralité ces différentes séries animées. Après "l’ultime édition" des Chroniques de la guerre de Lodoss, celles du Chevalier héroïque, ainsi que les légendes de Crystania ont à présent également leurs coffrets. On pourra déplorer que les chroniques du chevalier héroïques, sorties au début à la fois en VHS et en DVD aient été brutalement interrompues dans leur premier support (ou alors distribuées confidentiellement.)

Les autres univers de Lodoss

(JPEG)Lodoss a également inspiré des RPG vidéos, de nombreux illustrateurs amateurs ou professionnels (on ne compte plus les fan-arts, ou les art-books dédiés aux univers de Lodoss), ou encore des réalisateurs d’AMV [4]. On mentionnera en particulier un montage réalisé sur la bande-son (dialogues compris) d’un fameux passage de the holly Grail des Monty Python, qui utilise des images des OAV, ainsi que les animations SD qui ponctuent les épisodes des chroniques du chevalier héroïque.

Lodoss fut un univers conçu pour un jeu de rôle, il est donc fondamentalement décor, et propice à toutes les actions. C’est ce qui explique sans doute sa grande plasticité, et le vif succès qu’il a rencontré en se déclinant de manières si diverses. Ce ne sont pas tant ses héros - même si certains d’entre eux ont un fort potentiel charismatique - qui assurent le succès de Lodoss, mais cette capacité qu’a son univers à fournir une matière pour des histoires. Ses limites sont liées à cette plasticité : les univers de Lodoss sont une collection de clichés, en règle générale, d’un manga ou d’un anime à l’autre on retrouve les mêmes structures et les mêmes stéréotypes (Spark et Parn ont pour seules différences leur dessin et leur nom !), ce qui condamne Lodoss à n’être qu’une belle illustration en fantasy, mais en rien une oeuvre majeure du genre. Cette affirmation doit se nuancer dans une perspective de développement de la fantasy classique au Japon, où les Chroniques de la guerre de Lodoss ont joué un rôle fondateur, et qui, à ce titre, sont un véritable mythe, équivalent de ce que pouvait être Conan pour nous aux premières heures de la fantasy.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 4 novembre 2004

[1] le shônen manga est publié dans un magazine destiné aux jeunes garçons, et leur est avant tout conçu pour leur plaire

[2] le seinen manga est publié dans un magazine destiné au public des adultes et jeunes adultes à partir du lycée

[3] Le shôjo manga est publié dans un magazine destiné aux jeunes filles

[4] AMV : Animated Musical Vidéos, travail de fans qui réalisent un clip sur une chanson à partir d’images d’animés