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Miyamoto Musashi : Vagabond, de Inoue Takehiko

Musashi, de l’animal à l’humain

Figure historique, Musashi a été popularisé et a reçu son épaisseur imaginaire au travers de la fiction de Yoshikawa Eiji. Le roman de cape et d’épées se prêtait à merveille à une adaptation en manga, et c’est Inoue Takehiko qui signe celle-ci. De la figure originale, du roman, et de la part de l’auteur on entend ici délimiter les parts, tout en explorant ce qu’a de riche et de polysméique la figure de Musashi. Un mythe est stratifié, et chaque fois qu’un auteur s’empare d’une figure, il contribue à la fois à l’enrichir d’un sens, ou d’une idée neuve, mais dans le même temps, il noie un peu plus la vérité initiale de celle-ci.


L’article sur La pierre et le sabre précède immédiatement celui-ci, et sa lecture est recommandée pour une bonne compréhension de ce qui suit.


Il importe de rappeler les axes choisis dans la première partie de cet article, à savoir dans un premier temps comment Inoue s’appropriait la figure de Musashi, et dans un second, comment il intégrait à son oeuvre le folklore développé par Yoshikawa autour de la figure historique de Musashi.

(JPEG)De la première oeuvre de Inoue Takehiko, Slam Dunk, ressort la figure d’Hanamichi Sakuragi. Ce jeune homme est une force de la nature, véritable brute guidée uniquement par son instinct qui a les pires peines du monde à accepter la discipline du club de basket. Cependant, au fil des entraînements et des matchs, il commence à intégrer les fondamentaux de ce sport, et à trouver du plaisir dans sa pratique. D’ailleurs, Slam Dunk est moins l’histoire d’oppositions entre des équipes que le recits du combat que chaque joueur conduit contre ses propres limites, ou peurs. On trouve dans ce manga une application du principe énoncé par Antoine de Saint-Expuéry dans Pilote de guerre "il est en moi un homme que je combats pour me grandir".

D’aucuns ont souligné une continuité graphique entre les personnages d’Hannamichi de Slam Dunk, et de Musashi de Vagabond. L’un comme l’autre, ils ont un large front, un visage carré, un menton marqué et un profil rugueux. Les similitudes ne sont pas que graphiques, puisque Musashi, on l’a déjà évoqué à propos du roman La pierre et le sabre, est également un individu gouverné par ses instincts qui va se discipliner et, par ce moyen, accéder à une dimension supérieure.

(JPEG)Cependant, la mutation de Musashi opère différemment que chez Yoshikawa. Moins brutale, elle est le fait d’illuminations progressives. Au contact du moine Takuan, au village de Miyamoto, Musashi apprend à dominer sa violence et à accorder du prix à la vie. Au temple du Hozoin, entre les combats qui l’opposent à Inshun, il surmonte sa peur et saisit le sens de ce qu’est voir véritablement. C’est au cours d’un évènement aussi anodin que sa blessure au pied qu’il apprend tout le prix d’être sur le qui-vive. Ou encore, l’escalade d’une montagne lui révèle la vanité pure de sa volonté d’être l’homme le plus fort. Comme dans Slam Dunk, où Inoue était moins intéressé par le déroulement du match que par l’évolution de ses personnages au travers de ses rebondissements, Inoue est moins intéressé dans Vagabond par la figure emblématique et idéale de Musashi que par le chemin qui conduit à ce niveau d’exigence et de perfection. Aussi, la période d’enfermement au château de Himeji n’apparaît-elle pas dans le manga, car Musashi ne va pas naître une seconde fois, mais se construire et apprendre à se dominer petit à petit.

Dans La pierre et le sabre, Musashi a dominé ses instincts, et tout ce qui suit le château d’Himeji le voit observer, pour comprendre et apprendre de ses expériences. Il s’intéresse à la peinture, au Zen, au thé et à la sculpture, ou même à l’art du bon gouvernement. Sa dérisoire volonté d’être le plus fort s’est totalement estompée. Au contraire, le héros de Vagabond reste hanté par cette idée, malgré les progrès exemplaires qu’il a déjà menés sur la voie de la discipline. Il demeure fondamentalement un jeune homme, hanté par les rêves et la démesure de son âge. Ses défis aux Yoshioka, ou au Hozoin sont irréfléchis, et ce n’est qu’avec de la chance et de l’aide extérieure qu’il en sort vivant, et trouve l’occasion d’en tirer leçon.

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Inoue n’a pas placé son oeuvre dans une perspective édificatrice, mais humaniste. Il lui importe de détailler comment, au travers de ses périgrinations, Musashi évolue et se construit. Il n’y a pas d’évolution radicale, juste une série de tournants, tous importants, qui sont autant de pas qui conduisent Musashi de son animalité vers l’humanité authentique que Takuan lui a laissé entrevoir. Musashi, qu’il soit de Yoshikawa ou d’Inoue est toujours un personnage qui se définit par rapport au cosmos [1]. Mais dans le premier cas, il se définit par rapport au macrocosme qu’il intègre progressivement. Dans le second, c’est dans la domination progressive du microcosme qu’est le héros que l’oeuvre prend tout son intérêt.

D’ailleurs, le cours pour le moins tortueux suivi par la narration de Vagabond le montre bien. Après avoir suivi dans un premier temps la lettre du roman, puis en avoir remanié les évènements de manière à mieux servir son propos, Inoue semble depuis le tome 14 s’en être totalement détaché pour écrire sa propre histoire de Musashi. On peut penser que le duel final entre Musashi et Sasaki sera également l’acmé de l’histoire dans le manga. En effet, Inoue se détourne de son héros pendant plusieurs volumes pour construire Sasaki en profondeur. Pour donner à ses confrontations tout leur relief et leur intensité, Inoue s’appuie sur les démons intérieurs des protagonistes : Inshun est freiné par le traumatisme qu’il a suibi dans sa petite enfance ; Denshishirô, lui, est complexé par le niveau de son frère, qui lui est supérieur tout en se comportant en dilettante. Inoue a donc besoin d’épaisseur et de matière pour constuire l’adversaire de son protagoniste principal. La victoire ne peut avoir de valeur que si le vaincu est une figure forte, et développée, du manga.

(JPEG)Vagabond devient une histoire de personnes, de figures marquantes qui structurent une époque particulière, là où La pierre et le sabre est l’itinéraire d’un seul homme, qui représente un idéal dans un monde devrait tendre à avoir une attitude aussi remarquable que la sienne.

Cette différence majeure s’exprime dans la manière dont Inoue s’approprie, et retravaille les figures disposées sur la route de Musashi. C’est en particulier le cas pour Sasaki Kojirô, qui n’a pas grand chose à voir avec le gentilhomme d’épée hautain du roman. C’est une figure plus contrasté, autiste du fait de sa surdité, qui ne vit que dans la joie que lui procurent ses combats. De ce qu’était le Sasaki brossé par Yoshikawa, Inoue a retenu le génie du sabre, mais a inventé, à partir de ce matériau, un démon bien plus haut en relief. Un travail important a été fait sur de nombreuses figures qui apparaissent méprisables dans le roman : Toji Gion, les Yoshioka ou Baiken Shishido se voient rehaussés et érigés en pélerins du sabre, parfois dotés d’un grand génie. De même, l’abbé Inshun, qui ne fait qu’apparaître de manière neutre dans le roman, devient un personnage clef. Cela s’explique par le fait que Inoue a fait de la confrontation le coeur de son oeuvre, quand Yoshikawa a opté pour la contemplation. Pour que le duel soit valable, il faut que les deux protagonistes soient de même force, ou existent sur un même plan. C’est ce que Sasaki fait comprendre à Gon’nosuke Muso, au tome 18, en l’épargnant. Mais si la trame évènementielle mise en place par Yoshikawa se trouve ébranlée, on retrouve cependant dans le manga d’Inoue les éléments essentiels de l’adaptation : les moments hautement significatifs, grandes rencontres qui poussent Musashi vers le haut, sont reproduits. Ainsi figurent la soirée chez Yagyû, de même que les épisodes de l’école Yoshioka, les lances du Hozoin, ou encore le passage où le clou entre dans le pied de Musashi. La figure de Jortarô apparaît également, et on peut logiquement s’attendre à ce que celle d’Iori (le second disciple de Musashi dans le roman) lui soit assimilée et n’apparaisse pas en tant que telle, pour des raisons de dimension d’un manga déjà très développé. Cependant, plus que de suivre vaguement la trame évènementielle, l’oeuvre d’Inoue a le génie de savoir capturer ce qui fait l’esprit même de la légende de Miyamoto Musashi pour le rendre à sa manière. Ce que Musashi apprend en regardant le fond d’un bol de thé dans La pierre et le sabre, il en prend conscience au cours de son combat avec Inshun, et ce qui lui parvient en observant le jardin de Yagyû, il le comprend ici lorsqu’il est fasciné par la figure endormie du vieux maître. Tout est jeu de transpositions. L’esprit de du roman demeure : du sabre de la force et de l’adresse, qui est la seule loi de Musashi débutant, peu à peu le manga s’achemine vers la compréhension de ce qu’est le sabre de l’Esprit.

(JPEG)Cette réfléxion sur l’adaptation ne peut toutefois s’étendre aux derniers tomes de l’oeuvre, et en particulier au tome 18, qui semble un détour narratif, certes graphiquement époustouflant, mais sans réelle cohérence par rapport à ce qui précède, et sans aucun lien avec le roman. Il s’étend en une longue bataille sur les vestiges de Sekigahara, et aménage une première rencontre entre Musashi et Sasaki. Cela n’apporte pas grand chose, sinon un rappel de quel fauve pourvait être, à ce moment là, le jeune Shinmen Takezo. Mais, à l’instar de Yoshikawa qui s’amusait par les retours sempiternels d’Osugi voulant nuire à Musashi, ou qui se perdait dans de longues digressions historico-politiques, Inoue se fait également plaisir à dessiner des scènes de combat toujours plus fouillées, et des passages au graphisme léché. Ce sont de ces détours, narratifs et graphiques, que naissent aussi les prémices de ce que Inoue posera de fort, et de personnel, dans l’édification du mythe de Musashi.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 27 septembre 2004

[1] compris comme l’expression d’un tout universel, où chaque chose est rangée selon un ordre naturel immuable

Pour approfondir votre connaissance de Vagabond :
- La page non-officielle, en français, sur Vagabond qui contient une foule d’informations sur le mythe, le roman, les personnages, des couvertures, etc.