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Vous avez dit manga ?

Depuis le milieu des années 90, les mangas fleurissent sur les rayons des librairies, enfin traduits massivement en français. La mode prend de plus en plus d’ampleur, si bien que les éditeurs publient de plus en plus de titres, à un rythme très soutenu. Face à ce genre né au Japon, souvent nos repères classiques de lecteurs - même de bande-dessiné - sont bousculés, aussi je vous propose un voyage rapide dans l’histoire et dans les codes de ce genre fascinant afin de mieux nous en impérgner.


Un genre qui arrive à mâturité après une longue évolution

On peut plonger dans les origines de l’histoire graphique du Japon pour trouver les racines de ce genre. Si les Albator et autres Kenshin n’appartiennent pas à la famille graphique des estampes et autres iconographies classiques, il n’en demeure pas moins que le manga est le dernier avatar d’une longue évolution du dessin japonais.

L’image caricaturale, ancêtre du manga, apparaît aux VIe et VIIe siècle, sous forme de caricatures dessinées sur des temples. Plus tard, le moine Toba Sôjô Kokuyé, (1053-1140), dessina le Chôjé jinbutsu giga ou Rouleau des animaux dans lequel il caricature le clergé bouddhiste sous une forme animale. Cette oeuvre est réalisée dans la tradition des rouleaux d’images, où l’action n’est pas divisée par des lignes ou cadres, mais où les ruptures temporelles ou géographiques sont figurées de manière symbolique par de la brume, des arbres ou d’autres symboles. On ne peut s’empêcher d’évoquer la Tapisserie de Bayeux, réalisée sensiblement à la même époque en Occident, et qui est souvent appelée "la première bande-dessinée", où les scènes de toute la première partie de l’oeuvre sont séparées par des arbres.

Durant la période Edo, la forme du rouleau cède le pas face aux "Toba-e", histoires toujours pas découpées artificiellement, crées de manière similaires à celles des rouleaux, mais les pages étaient attachées ensemble par un fil, ou s’ouvraient comme un acordéon.

En 1766 s’ouvrit l’age d’or de la xylographie "Ukyo-e". Elle permet la polychromie, et les estampes alors se diffusent plus largement. D’abord réalisées pour les marchands d’Edo, elles touchent un public plus large, devenant le vecteur de la mode. Certains artistes commencent à réaliser des "Shunga" (images de printemps), bandes-dessinées érotiques.

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En 1814, le peintre Katsushika Hokusaï (1760-1849), forgea le terme manga en accolant deux caractères chinois. Littéralement, il signifie "image dérisoire". A la même époque, il réalise un travail de quinze rouleaux de caricatures sur les principaux protagonistes de l’ère Edo, connu sous le nom de "Hokusaï manga".

Pour plus de détails, vous pouvez avantageusement consulter la partie historique du site 9eArtOnline, ou alors le Hors-Série n°5 d’Animeland.

Qu’est-ce qu’un manga ?

Apparus en France dans le crie qui tue, avec le manga Lone Wolf and Cub, les mangas ne se diffusent à large échelle qu’à partir de 1989, avec les premières publications de Glénat (Akira et Dragon Ball). Au Japon, les mangas sont un produit de consommation de masse, qui touchent toutes les tranches de la société et tous les âges. Il en existe dans tous les genres : policiers, Fantasy, romantiques, érotiques, etc...

Leur mode de publication diffère de celui que nous connaissons pour nos BD occidentales, et peut se rapprocher des disparus magazines qui publiaient hebdomadairement les planches (Spirou, Pilote, Vaillant). Les mangas sont publiés au rythme de quinze à vingt planches par numéro, cadence extrêment difficile à soutenir, ce qui oblige la plupart des "mangakas" (les auteurs de mangas) à s’entourer d’assistants. La production est donc un travail de groupe, à quelques exceptions près (Bastard !) qui peuvent se premettre de défier les lois de la productivité en raison de leur grand succès. En dehors du très célèbre studio CLAMP, où le groupe est mis en valeur, généralement c’est le mangaka qui se met avant. Cependant, ce sont parmi les assistants que se forgent réputations et gloire : ainsi les auteurs des Shônen à succès que sont One-Piece et Shaman King firent leurs armes aux côtés de Watsuki sur la série Kenshin. D’aucuns leur attribuent d’ailleurs une grande part du succès de la série en question...

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Parmis les magazines de prépublication, on peut mentionner le Shônen Jump, qui a vu s’épanouir dans ses pages des séries telles que Dragon Ball, Dragon Quest (Fly), Vidéo Girl Aï, City Hunter (Nicky Larson), Slam Dunk.... Durant une période, il pulvérisa tous les records de vente, avec les publications simultanées de Dragon Ball, Yuyu Hakuso et Slam Dunk, trois énormes succès des dernières années, depuis largement diffusés chez nous. Le magazine est tiré à cinq millions d’exemplaires.

Les magazines sont des "shônen" (destinés aux jeunes japonais) ou des "shôjo" (destinés aux jeunes japonaises) ou encore d’autres genres plus spécialisés. Les "seinen" sont destinés aux adultes, le "hentaï" est un genre pornographique, le "yaoi" dédié à l’homosexualité masculine, et souvent rattaché au "shôjo". On peut recenser d’autres sous-genres, ainsi que des courants au sein des genres. Bref, le manga est tout sauf monolithique. Ces distinction commencent à traverser le monde pour se retrouver sur les reliures des publications en France, Glénat, ou Kana, adoptant une signalétique de couleur pour aiguiller son public vers les oeuvres de son choix. On voit aussi se développer la pré-publication en France. Pika édition a lancé son shônen où a été testé en particulier Get Backers avant sa publication en volumes reliés. Tonkam a également un magazine de pré-publication Mangnolia.

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Les magazines Japonais (mangashi) font 300 à 400 pages, ils sont dans un format 18x26cm et d’une qualité assez pauvre. Lorsqu’une série connaît un vif succès, les planches des deux premiers mois sont réunies en un volume, d’une facture bon marché, et vendues sous la forme d’un livre d’environ 200 pages. C’est sous cette forme que nous connaissons le manga en Europe. Certains de ces mangas en sont à leur 40e édition, alors que le titre n’a même pas dix ans !

En France, plusieurs éditeurs - qui sont généralement des filiales "manga" des grosses maisons d’édition - se sont lancés sur ce marché. Le marché est dominé par trois principaux éditeurs qui se taillent la part du lion. Ils sont désormais largement devant l’éditeur historique Tonkam, qui a une offre plus variée et de plus grande qualité. Glénat arrive en tête, avec des titres phares comme Gunnm, Dragon Ball, Ranma 1/2 ou encore Kenshin. Décriée par bien des fans pour sa traduction des onomatopées qui casse l’harmonie graphique de certaines pages, ou pour son changement intempestif de jaquettes au cours de la publication de certaines séries, Glénat demeure le principal pilier de la diffusion du manga en France. Kana, qui a construit son succès par publication de shônen appréciés comme Saint Seiya, Slam Dunk, Hunter X Hunter, ou Samouraï Deeper Kyo joue sur le registre de la proximité avec le lecteur, en ajoutant de nombreux bonus de fin de volumes, qui vont d’intéressantes interviews à des dessins de lecteurs tout à fait inutiles, mais dans la tradition des publications japonaises. Pika complète ce trio de tête, grâce à des titres comme Love Hina, GTO ou de nombreux CLAMP comme Chobits ou Card Captor Sakura. Kana et Pika évoluent d’ailleurs, et cherchent aujourd’hui à proposer des titres d’un autre registre comme le très attendu MPD Psycho chez Pika, ou Le sommet des dieux de Taniguchi Jirô chez Kana Seinen.

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Adaptation en animé

Lorsqu’une série rencontre un vif succès auprès du public, elle est alors portée à l’écran sous la forme d’une série animée. Cette production fort lucrative est ce qui intéresse les éditeurs, généralement détenteurs des droits sur les adaptations des mangas. Ainsi, Inoue, l’auteur de Slam Dunk a racheté les droits de sa série après avoir été déçu par son adaptation en animé.

Souvent, ce sont les impératifs des chaînes et canaux diffuseurs qui sont prépondérants. Ainsi, le très fameux Saint Seiya (Les chevaliers du Zodiaque) s’est vu "enrichi" d’un très grand nombre d’épisodes. Cela tenait au fait que le rythme de diffusion à la TV dépassait celui des publications en manga, et que, afin de satisfaire les fans, les réalisateurs du dessin animé ont introduit de nombreux épisodes. De même, l’apparition des très controversés chevaliers d’acier dans le dessin animé est liée à la volonté de Bandaï, qui souhaitait sortir une nouvelle gamme de jouets Saint Seiya, et suffit à expliquer l’introduction de ces sympathiques personnages qui ne servent strictement à rien dans l’intrigue.

En outre, le destin animé d’une série peut se poursuivre au-delà de la seule trame du manga original. Ainsi, toujours avec Saint Seiya, on a vu la réalisation originale d’un grand nombre de passages, comme l’entière série "Asgard" qui est totalement issue des studio de la Toei Animation.

Parallèlement à la diffusion TV des séries, celles-ci servent parfois de support à la création de cours animés d’une trentaine de minutes, destinés à la sortie en salle, qui développent des histoires parallèles à celle de la série. C’est ce qu’on appelle communément des OAV. Il arrive que certaines oeuvres soient directement réalisées sous cette forme, comme c’est le cas pour Neon Genesis Evangelion.

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Le dessin

C’est Tezuka Osamu qui est l’inventeur du "style manga" dans les années 50. Il a défini des codes qui règlent encore les créations des actuels mangakas. Cherchant à restituer le rythme du cinéma, il propose des cadrages différents, et des successions de plans, qui donnent au manga l’allure d’un story-board. Ainsi, une séquence de 2 planches d’une bande-dessinée occidentale peut s’étaler en une vingtaines de planches de manga !

Les influences picturales sont nombreuses, à commencer par celle de Walt Disney et de la bande-dessinée américaine, qui ont transmis au manga leur goût des yeux surdimensionnés, propres à véhiculer de fortes charges émotionnelles.

Les personnages de manga doivent être relativement faciles et rapides à dessiner, leur physionomie se résumant généralement à quelques grands traits qui permettent ensuite à l’auteur de décliner leurs héros à l’infini au travers de l’oeuvre.

Les décors sont plus ou moins fouillés. Le graphisme général des mangas insiste généralement sur le mouvement, aussi ce sont les héros qui occupent l’essentiel de l’espace, avec le texte, et les plans larges - qui interviennent comme des pauses pour reprendre son souffle - sont plus rares, et l’occasion d’un dessin du décors plus fouillé.

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Le manga fait totalement exploser sa page, avec des découpages variables, souvent des chevauchement, qui peuvent générer une impression de confusion, voire de violence. En cela il rompt avec la bande-dessinée occidentale classique.

Les raisons d’un succès ?

Il reste à se poser la question la plus intéressante à propos des mangas : comment ces oeuvres, réalisées exclusivement pour un public japonais, et formatées selon un certain nombre de traits et de caractéristiques répondant à un public oriental, se diffusent jusqu’à l’Europe avec tant de succès ?

D’une part, on peut évidemment souligner l’occidentalisation de la jeunesse japonaise, prise dans la mondialisation. Cependant, cet arguement est à prendre avec beaucoup de précaution, dans la mesure où les traits occidentaux qui imprègnent le Japon sont filtrés et réadaptés "à la sauce nippone", ces jeunes conservent des attentes et des visions du monde bien éloignées de celles de Européens.

D’autre part, on peut souligner depuis quelques années l’explosion du succès des bande-dessinées par chez nous, ce qui a pu conduire le public, découvrant la bande-dessinée, à sauter le pas vers le manga. Cependant, c’est sans doute le souvenir des dessins animés des années 80 et 90, oeuvres d’une grande qualité, qui a orienté le public vers les productions récentes. Comme les magasins d’import ont connu un grand succès, la grande distribution et les éditeurs se sont engouffrés dans la brêche. Aujourd’hui, la majeure partie de la croissance de la vente de BD en France est due à l’explosion de la vague manga.

Mais quelle que puisse être l’importance de la conjoncture culturelle dans cette explosion, il n’en demeure pas moins, que, si le manga rencontre un si vif succès, en particulier pour ses productions récentes, cela tient à ses qualités propres. Peu à peu, ces objets étranges, qui se lisent à l’envers, sont en train de s’imposer comme un genre littéraire cousin de la bande-dessinée, et tout aussi important et respectable.


Bibliographie

Mangaverse, le site perso de Morgan, qui contient des chroniques, des images de couvertures et des rubriques aussi attachantes que le kotatsu. (Lire l’interview de Morgan)

Mangajima, un site qui traite de la culture du Japon, à commencer par les mangas.

Culture manga, venu du Québec, ce site propose de nombreux éléments théoriques pour explorer les mangas.

Animint, large portail ouvert sur l’animation japonaise, qui propose aussi des fiches et des chroniques.

Animeland, le HS n°5 permet de bien faire le tour sur la question des mangas et de l’animation. le site d’animeland

Génération manga, publié chez Librio. Ouvrage dispensable.

par Pierre Raphaël
Article mis en ligne le 13 juin 2004